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Arts et Sciences, Hommes et Dieux

Jacques Henri PREVOST

 

 
Petit Manuel d’Humanité

CAHIER 7 - Le Phare ruiné d'Alexandrie. 

MANUSCRIT
ORIGINAL


 N° 00035434
Tous droits
réservés
   

Table des Matières interactive.

Les mégalithes sont plus anciens que les Pyramides.
Le dieu nouveau devint le Dieu du Mal.
L'empire de Rome est alors à son apogée.
Les Cultes extatiques des Mystères.
Les Mystères d'Éleusis.
Les Adonies, ou Mystères d'Adonis.
Les Mystères égyptiens d'Osiris, Isis, Sérapis, Anubis.
Les sanglants Mystères d'Attis et Cybèle.
Le culte de Mithra.
Le culte de Sol invictus ou Soleil invincible.
Et pour mille ans et plus, la face du Monde fut changée.
Le Christianisme originel.
L'Empire entre les mains.
Plotin et le Néoplatonisme.
Jamblique, témoin de la tradition païenne.
Le Feu dans le Monde.
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Le Phare ruiné d’Alexandrie.

Garde bien dans ton intellect tout ce que tu veux savoir,
et moi je t’instruirai. (Hermès Trismégiste - Poimandrés).

L’œil par lequel je vois Dieu
est le même œil par lequel Dieu me voit.
Mon œil et l’œil de Dieu sont un seul œil,
une seule vision, une seule connaissance,
un seul amour. (Maître Eckhart).

L’homme ne peut vivre que tant qu’il a un contact
avec la main chaude de Dieu. (Alexandre Soljenitsyne).

Les Mégalithes sont plus anciens que les Pyramides.

Nous allons maintenant nous pencher sur les origines de notre propre civilisation occidentale. Ici comme ailleurs, l’approche historique est une démarche indispensable. Elle seule autorise la prise en compte des influences réciproques des diverses civilisations primitives. Celles-ci sont entrées très tôt en interaction. Dans nos régions occidentales, elles s’étaient déjà heurtées et adaptées les unes aux autres avant même que soient formulées les bases de notre civilisation et des religions et croyances qu’elle a ensuite produites ou portées. L’Histoire donne une conscience plus claire des origines des mythes ainsi que de leur évolution au cours du temps. Elle permet de reconnaître les situations relatives des différents peuples alors même que leurs relations ne sont pas évidentes. En Europe de l’Ouest, on peut ainsi établir que l’érection des mégalithes a très largement précédé la construction des Pyramides égyptiennes.

L’érection des mégalithes semble pouvoir être placée entre ~3500 et ~2500 avant le début de notre ère. La civilisation des mégalithes aurait donc très largement précédé la construction des Pyramides égyptiennes. En occident, elle aurait été contemporaine des plus anciennes civilisations connues, sumérienne, mésopotamienne, syrio-phénicienne, égéenne, crétoise et achéenne. Les dolmens tabulaires ont été tardivement utilisés comme des nécropoles, mais ils avaient une vocation originelle aujourd’hui oubliée. Leur zone de répartition est très large. Elle va de la Scandinavie à l’Espagne, en France, en Corse, en Afrique du Nord, à Malte, en Turquie, en Palestine, en Inde, et même en Corée. Beaucoup de mégalithes ont été détruits mais il en reste encore un grand nombre. On en dénombre quatre mille cinq cents en France, huit cents dans l’île de Man, neuf cents en Allemagne, cinq mille en Algérie, trois cents en Corée. Les menhirs ou pierres levées posent les mêmes insolubles problèmes. Ils sont également parfois groupés en grand nombre. Les alignements de Carnac comptent trois séries de plusieurs milliers de menhirs rangés et hiérarchisés. Tous ces monuments ont été élevés par des populations nombreuses et très organisées.

Les hommes qui édifiaient ces énormes monuments ne connaissaient pas l’écriture. Probablement Ibères, précurseurs des Celtes, ils ne nous ont laissé que quelques vagues gravures, peut-être symboliques, qui restent encore pour nous, jusqu’à ce jour, dépourvues de sens. Venus du mystère, ils sont rentrés dans le mystère. Heureusement, d’autres civilisations européennes nous sont mieux connues. Beaucoup plus tard, et plus prés de nous, la civilisation lusacienne puis les civilisations celtiques de Hallstatt et de la Tène ont laissé quelques vestiges. A partir du ~2ème millénaire, venant d’Allemagne, les peuples celtes occupèrent une grande partie de l’Europe, (La Grande Bretagne, la Gaule, l’Espagne, l’Italie du Nord, les Balkans, l’Asie Mineure). Ils entrèrent occasionnellement en conflit avec les Grecs ou les Hittites, (Prise de Delphe, Incendie de Troie).

Cependant, les dieux oubliés des Celtes et de leurs druides métaphysiciens ne nous sont guère connus que par les relations assez inexactes de César. Les Gaulois semblent avoir d’abord révéré la déesse mère Mélusine. Probablement devenus presque monothéistes, ils paraissent avoir ensuite adoré un grand dieu dont les traces subsisteraient dans le mythe de Gargantua. Comme les autres Celtes, Gallois ou Irlandais, les Gaulois étaient des guerriers féroces et redoutés. Ils pratiquaient des sacrifices de chevaux et de bétail, et des sacrifices humains occasionnels, parfois multiples, par noyade dans un tonneau, ou par crémation. Tous les Celtes croyaient à l’unicité et à l’éternité de l’être, à travers la multiplicité des formes de sa manifestation. Voici une réminiscence assez récente trouvée dans la tradition du Pays de Galles.

J’ai été sous de nombreuses formes,
Avant d’être libre. (...)
J’ai été errant dans les airs, (...)
J’ai observé les étoiles, (...)
J’ai été une lampe brillante, (...)
J’ai été route, j’ai été aigle,
J’ai été coracle sur la mer. (...)

( Kat Godeu Gallois ).

La mythologie celte est définitivement perdue car ses rares écrits sont indéchiffrables. Il ne nous reste que les traces de quelques légendes comme celle du roi Ambigatus (Conchobar ?) dont les neveux Segovesos (Cùchulainn ?) et Bellovesos (Conall Cernach ?) auraient franchi les Alpes et fondé Milan. Il y a beaucoup d’autres récits merveilleux et féeriques dans les cycles insulaires d’Ulster et d’Ossian, comme la très mystérieuse légende du mariage de Branwen où apparaît déjà le lointain ancêtre du Graal, le fameux chaudron de résurrection des guerriers morts au combat, ainsi que l’histoire de la tête coupée de Bran, restée vivante et protectrice du royaume avant le roi Arthur.

César nous dit des Gaulois qu’ils étaient natio dedida religionibus, une nation adonnée à la religiosité. Ils usaient d’une écriture (hélas illisible). La classe sacerdotale des druides se préoccupait surtout de conceptions religieuses métaphysiques, éternité des dieux, immortalité de l’âme, existence d’un autre monde, états multiples de l’être. Les druides n’utilisaient pas de temples de pierres ni d’images durables. Les lieux et objets de culte étaient en bois. Il s’agissait souvent de simples clairières consacrées, dans les forêts. Derrière les apparences du folklore légendaire, la mystérieuse religion celtique était à la fois intellectuelle et sacerdotale.

Mais les mystères concernent aussi d’autres objets dans diverses régions du Monde. D’autres secrets antiques ne sont pas réellement éclaircis. Citons comme exemple le mystère des géoglyphes. Ce sont d’immenses figures formées d’amas de pierres (souvent retournées), qu’on trouve dans différents sites du Monde, tels les déserts d’Amérique centrale ou d’Amérique du Sud, mais aussi en Californie, dans l’Ohio, en Australie, dans le Sinaï, et même en Grande Bretagne. Les plus vieux géoglyphes du monde se trouvent en Australie, sur le site de Jinmium. Ils auraient 50 000 ans. Ceux du Néguev et du Sinaï dateraient de 30 000 ans. En Arizona, les dessins de pierre, ou intaglios, vieux de 9000 ans, auraient été établis par les tribus indiennes, en particulier les Patayams, et constitueraient des chemins initiatiques représentant les étapes de l’existence terrestre, en reliant le Monde des vivants et l’Au-delà.

En Amérique du Nord, on peut aussi citer le tertre du Grand Serpent, dans l’Ohio, mais cela semble être une construction plus récente, datant du 11ème siècle. Dans les Alpes françaises, la Vallée des Merveilles présente également de nombreuses gravures ou inscriptions mystérieuses réalisées à ciel ouvert, il y a 4/6000 ans. En Angleterre, on trouve le Cheval d’Uffington qui mesure 110m de long et semble dater de l’âge du bronze, (1500 ans avant JC.). Le Géant du Cerne Abbas, (célèbre par son aspect viril particulièrement avantageux), serait bien plus tardif, datant du 18ème siècle. Au Pérou, sur le site de Nazca, d’immenses réseaux de lignes ont été découverts à partir des survols aériens. Ils sont accompagnés de dessins gigantesques représentant des êtres divers, animaux pour la plupart. Leur signification serait liée au cycle des eaux et au Dieu des sources, (Kön). Ils seraient datés de ~500 à 500 après JC. Maria Reiche, préhistorienne allemande (décédée), a consacré sa vie à leur étude. Dans le désert d’Atacama, dans le nord du Chili, les géoglyphes consistent en structures de pierres amassées. Les entassements représentent des animaux, camélidés par exemple, ou des personnages gigantesques. Le géant d’Alcatama a plus de cent mètres de long. Les dessins auraient été réalisés lentement par les caravaniers, à partir du 4ème siècle.

Lorsqu’ils ont une signification religieuse, la construction de ces immenses figures pourrait être une démarche d’interpellation de la divinité, en relation avec la dimension qu’on lui donne et avec le ciel où on la situe. Il faut que le message envoyé par les petits hommes soit enfin vu et compris par le dieu invoqué qui parait ne pas les percevoir. Il doit donc être à sa taille. Nous faisons parfois la même chose, en chantant tous ensemble, pour que notre voix plus forte arrive enfin aux lointaines oreilles de notre propre Dieu, lequel parait souvent bien trop sourd.

De profondis clamavi at te, Domine.
Domine exaudi vocem meam.

Le dieu nouveau devint le dieu du mal.

Revenons-en donc aux cieux méditerranéens. Ainsi donc, il y a trois mille huit cents ans, les Hyksos apportèrent en Egypte la référence à Seth. Celui-ci fut parfois identifié au 3ème fils d’Adam et Ève, concept qui fut ultérieurement repris dans la religion des Séthiens. Le mythe fondateur aurait donc déjà existé en Asie antérieure, à cette époque. Au début de l’âge de fer, deux mille ans avant notre ère, au Moyen Empire, sous les 11ème et 12ème dynasties, les Égyptiens avaient colonisé la Nubie et étendu leur influence sur la Phénicie et la Palestine. Ils avaient engagé des relations commerciales avec tous les riverains de la Mer Rouge.

L’Égypte était alors en contact avec les peuples extérieurs et profitait de leurs apports matériels et culturels. A ce moment, les souverains favorisèrent le culte d’Amon (Dogme Thébain), et les prêtres s’y opposèrent en renforçant le culte Osirien. Le mythe d’Osiris se présentait alors sous une forme simplifiée, différant un peu de ce que vous avez lu dans le précédent chapitre.

Le dieu suprême, Ptah avait créé la Terre, (le sol mâle, Geb), le Ciel, (la voûte céleste, Nout), séparés par l’Air, Chou. De la même façon, dans le Brahmanisme indien, Brahmâ sépara l’œuf primordial en deux parties, Svarga, le Ciel, mâle, et Prithivï, la Terre, et il plaça entre eux l’Air, Antariksha. En Egypte, Nout s’unit ensuite à Geb et donna naissance à deux jumelles, Nek-Bêt et Isêt, (Nephtys et Isis pour les Grecs). Puis Nout s’unit à son père suprême, Ptah, et conçut Oussir, (Osiris), fondateur de l’Égypte. Ensuite Osiris épousa Isis et engendra Hor, (Horus), qui deviendra Harpocrate à l’époque Ptolémaïque.

Trois cent ans plus tard, l’Égypte fut conquise par des tribus asiatiques sémites, les Hyksos, qui avaient des chevaux et des chars de guerre inconnus des Égyptiens. Ils s’installèrent dans le pays, pendant deux siècles, en y amenant leurs propres cultes et leurs croyances dérivées des religions d’Asie antérieure. C’est à ce moment et sous cette influence étrangère imposée, que le mythe osirien fut modifié et qu’Osiris devint le fils de Geb, (le sol), et de Nout, (la voûte céleste). Les Hyksos vénéraient tout particulièrement Seth, l’un des nombreux Ba’al sémites. Ils en firent un dieu égyptien nouveau, autre fils de Geb et de Nout, ce qui le mettait sur un pied d’égalité avec Osiris. Seth fut intégré au panthéon égyptien sous le nom d’Oussit. Les deux couples jumeaux, Osiris (Oussir), et Isis, Seth (Oussit), et Nephti, furent alors placés sur un même plan. Au début du Nouvel Empire, vers ~1580 avant JC, le roi thébain Ahmosis fonda la 28ème dynastie, expulsant les Hyksos qui se réfugièrent en Palestine, mais Seth resta en place.

Les Égyptiens réglèrent leurs vieux comptes avec Seth et en firent un dieu maléfique personnifiant le mal.

Les nouvelles bases du mythe osirien étaient posées, qui mettaient en opposition le Bien et le Mal, conception dérivée des concepts apportés d’Asie antérieure par les envahisseurs Hyksos. Ultérieurement, les rois égyptiens devinrent suzerains de la Nubie, et soumirent à tribut tous les états d’Asie antérieure, la Syrie, les royaumes hittites, jusqu’à l’Euphrate. Plus tard les Hittites reprirent la seule Syrie. Ramsès II rétablit la paix. Entre ~1370/~1350, apparut ce que l’on a appelé la révolution amarnienne.

Akhenaton et Néfertiti instaurèrent difficilement le culte monothéiste provisoire d’Aton et fondèrent la capitale d’Akhet-Aton. Toutankhamon, successeur d’Akhenaton, rétablit, après sa mort, le culte traditionnel d’Amon. Freud nous dit qu’à cette période les Hébreux ont quitté l’Égypte sous la conduite de Moïse. Celui-ci avait ses entrées au palais, et il était donc un prince ou un général égyptien, (comme le dit très clairement Flavius Josèphe). Au déclin du culte d’Aton, l’anarchie s’installa dans le pays. Accompagné des fidèles monothéistes irréductibles, (les futurs Lévites), Moïse séduisit quelques nomades sémites installés en Égypte, et les emmena à la conquête de Canaan. La Palestine était alors une colonie égyptienne. Moïse ne partait donc pas à l’aventure à travers un désert inconnu. Beaucoup plus tard, les Judéens, libérés par Darius, ramenèrent en Égypte leur foi en un Dieu unique. Ils y revinrent en très grand nombre après la conquête par Alexandre le Grand, à tel point qu’Alexandrie en vint à compter plus de Juifs que Jérusalem.

La mise en perspective temporelle permet de pointer le danger de la mise en relation indue d’événements trop séparés dans le temps. La construction des Pyramides a provoqué l’invention du premier culte d’Osiris par les prêtres d’Héliopolis pendant la période Memphite de l’Ancien Empire, vers ~2700. L’expulsion des Hyksos par Ahmosis vers ~1580 a entraîné la reformulation du mythe originel avec l’introduction du Seth jumeau, du démembrement et de la résurrection d’Osiris. Mille deux cents ans séparent les deux événements. La grande durée de l’intervalle temporel ne peut pas être escamotée. Cela équivaudrait à juxtaposer Clovis et Napoléon, ou Hitler et Charlemagne.

On peut encore moins relier sans précaution les mystérieuses religions solaires de l’époque des Pyramides aux mythes tardifs des périodes ptolémaïque ou romaine, entre ~330 et +400, époque de l’apparition progressive des cultes à mystères, tels ceux d’Isis, d’Osiris, (ou Sérapis), de l’Orphisme, de l’Hermétisme, (Hermès Trismégiste), de la Gnose et du Christianisme primitif, lequel nous semble bien avoir été tout autre chose qu’un schisme du Judaïsme. Pour comprendre ce qui s’est passé au début de l’ère chrétienne, il faut se représenter clairement ce qu’était réellement le contexte dans lequel les événements se sont déroulés. L’approche qu’en ont les Occidentaux est très chargée de préjugés. Les premiers concernent l’environnement ethnique et physique. Nous imaginons un milieu composé de peuples pauvres et semi-nomades, vivant dans un environnement désertique, avec des organisations, des religions et des comportements assez primitifs. Tout cela est parfaitement erroné, car le contexte de cette époque est le Monde Romain.

L’Empire de Rome est alors à son apogée.

Il a même intégré le grand Empire d’Alexandre et réunit une part très importante de la population mondiale. Il s’étend de la Manche à la Mer Rouge et à l’Atlantique, incluant Grande Bretagne, Gaule et une partie de la Germanie, Ibérie, Italie, Grèce et Balkans, Afrique du Nord et ÉEgypte, Perse, Turquie, et tous les petits états riverains de la Méditerranée, la Mare internum, ou Mare nostrum, la Mer Romaine privée. Malgré les innombrables difficultés liées à la dimension de l’empire et aux ambitions humaines, les empereurs romains ont su mettre en place les structures politiques, administratives, économiques, commerciales, juridiques, militaires, (et même religieuses), nécessaires pour faire fonctionner cet immense ensemble et assurer sa sécurité.

Rien de comparable n’a été reproduit par la suite. Jamais dans l’Histoire, les échanges n’ont été plus faciles et plus sûrs, au sein de l’ensemble méditerranéen unifié, qu’au temps des Romains. Les cités et des campagnes reçoivent l’eau distribuée par des aqueducs. Des réseaux de voies de communication, terrestres et maritimes, permettent de voyager facilement dans tout l’Empire. De nombreux voyageurs les utilisent activement pour échanger les idées et les marchandises.

Rappelons ici les événements que nous étudions maintenant ont débuté il y a trois mille huit cents ans, entre le ~16ème et le ~14ème siècle, et qu’ils se sont poursuivis pendant plus de mille ans. La Bible hébraïque a été rédigée plus tard, entre le ~11ème et le ~3ème siècle avant Jésus-Christ. En cette phase de l’étude, nous nous situons nettement après cette période. L’influence grecque et les idées platoniciennes ont profondément marqué la société romaine. Elles se sont progressivement étendues dans tout l’Empire. Rome et Alexandrie deviennent des foyers d’illumination et des creusets de transmutation.

Regardons ce qui s’y concocte.

Les cultes extatiques des Mystères.

Depuis Alexandre, le phare culturel d’Alexandrie rayonne sur la Méditerranée. Dans les quelques siècles qui encadrent la naissance du Christianisme, de nombreux courants de pensée agitent le monde antique. Les différentes écoles envoient des missions un peu partout pour répandre leurs cultes et leurs idées, et cela concerne aussi la Palestine et le Judaïsme. Cette importante turbulence amène des confrontations qui opposant les vieux cultes traditionnels aux religions nouvelles, et aux idées des penseurs néo-platoniciens, hermétistes, gnostiques et chrétiens.

Des penseurs turbulents mais tolérants.

Il faut maintenant parler des étonnants Cultes à Mystères qui étaient alors pratiqués en Grèce et dans tout l’Empire Romain. Les plus connus sont les Mystères d’Éleusis, qui célébraient le culte des deux déesses, Déméter (Cérès à Rome), et Perséphone, mais d’autres cultes étaient rendus à Apollon, Dionysos, Cybèle et Attis, Mithra, Astarté, Pan, Adonis (et Atargatis, déesse syrienne dont le culte était proche du précédent). Il faut aussi citer des cultes égyptiens très célèbres tels ceux d’Isis, Sérapis, ou Anubis, et divers Ba’al, (sauveurs), connus sous les noms de Jupiter Héliopolitain, en Syrie, et de Jupiter Dolichénien. Avant d’en examiner quelques-uns uns, je voudrais vivement attirer votre attention sur l’importance de ces cultes à Mystères. Ils introduisent dans les pratiques religieuses antiques les concepts d’immortalité de l’âme, de salut et de résurrection. Sous l’influence de l’hellénisme qui les tolère, et au contact des très nombreux immigrants qui s’installent dans l’empire, les Romains accentuent encore leur grande facilité d’assimilation. Ils adoptent les nouveautés doctrinales des croyances étrangères et transforment les cultes orientaux dont les pratiques inhabituelles viennent secouer la morne monotonie de leurs habitudes.

La plupart des nouvelles liturgies, (et ultérieurement le Christianisme), s’adressent à des dieux souffrants dont les cultes évoquent la passion. Les fidèles reproduisent sur eux-mêmes les tribulations du dieu. Ces pratiques entraînent des privations pénibles et des souffrances occasionnellement sanglantes. Elles provoquent aussi de frénétiques comportements de défoulement et des émotions violentes qui fascinent les citoyens romains blasés et fatigués par la décomposition politique et les traditions vieillissantes. Les initiés pratiquent même parfois des automutilations et des rites pénitentiels de flagellation. Des paroxysmes extatiques accompagnent la révélation progressive du dieu. Les liturgies, prenantes et colorées, s’appuient sur des initiations successives qui expliquent les significations cachées des Mystères. Elles sont accompagnées de baptêmes exaltants dont les rites de mort et de résurrection marquent la progression des initiés vers le salut dans un autre monde. Dans chaque niveau initiatique, des cérémonies marquent l’entrée dans une fraternité accueillante, et les rituels comportent souvent des repas en commun qui soudent la communauté.

Les Mystères d’Eleusis,

Les Mystères d'Éleusis, port voisin d’Athènes, étaient consacrés au culte des deux déesses, Déméter, (l’antique Terre Mère préhellénique), et Perséphone ou Coré, la fille qu’elle conçut de Zeus, (ou de Poséidon ?). Déméter est identifiée à Cérès par les Romains. Déesse agraire, elle est associée au blé et à l’abondance et occupe une place importante dans la religion grecque. Dans la légende éleusinienne, Hadès, dieu des enfers, a secrètement enlevé la jeune Coré. Déméter brisée par le chagrin, abandonne sa fonction et parcourt toute la Terre pour retrouver sa fille. Déguisée en vieille femme, elle entre au service de Céléos, roi d’Éleusis, comme nourrice tandis que la Terre devient stérile.

Devant le désastre menaçant, Zeus charge Hermès de libérer Coré. Pour garder chez lui la jeune femme, le rusé Hadès lui offre une grenade, (fruit associé au mariage), dont elle mange un seul grain. Ayant ainsi goûté à la nourriture des morts, elle doit rester aux enfers. Zeus intervient alors et décide que Coré-Perséphone restera chaque année trois mois chez les morts, l’hiver, et qu’elle reviendra sur la Terre des vivants tout le reste de l’année.

Fécondée par Zeus, Perséphone conçut ensuite un fils, Zagréus, également ressuscité, dont l’histoire éleusinienne est analogue à celle de Dionysos. Poursuivi par la jalousie de Héra, (ou Junon), épouse de Zeus-Jupiter, Zagréus revêtit plusieurs apparences. Transformé finalement en taureau, il fut dévoré par les Titans mais la déesse Pallas, (Athéna), réussit à préserver son cœur encore palpitant. Zeus foudroya les Titans et absorba le cœur de son fils qui, régénéré, devint Iacchos, assimilé à Bacchus, lui-même identifié à Dionysos. (Les Romains identifiaient Perséphone à leur Proserpine, déesse des Enfers).

Les Éleusinies sont les fêtes les plus connues du culte de la déesse. Elles auraient été instituées à l’initiative de Triptolème, fils de Céréos, qui avait reçu de Déméter la mission de répandre le blé partout dans le Monde. Ils semblent provenir de cultes agraires primitifs assez fortement modifiés en syncrétisme avec des cultes dionysiaques et l’Orphisme. Ils étaient annuellement célébrés dans le Télestrérion d’Éleusis et faisaient participer le fidèle à la résurrection de l’enfant divin revenu de l’empire de la mort. Il nous faut donc présenter cet Orphisme, qui, en raison de la concordance des mythes orphites et éleusiniens, réussit à s’infiltrer dans la religion athénienne, influençant les rites des Mystères.

C’était une religion initiatique à tendance monothéiste marquée. Elle reposait sur les philosophies pythagoriciennes, platonicienne puis néo-platonicienne et rassemblait donc diverses doctrines professant l’immortalité de l’âme et la succession de cycles de réincarnations jusqu’à la purification définitive. L’Orphisme proposait aux fidèles des rites mystiques, des suites d’initiations, et des règles ascétiques de vie. Les adeptes étaient opposés à toute violence. Ils étaient végétariens et ne consommaient aucune chair.

Dans le mythe orphite, la mère de Dionysos, Sémélé, était mortelle. Aimée de Zeus, elle mourut d’effroi au sixième mois de sa grossesse, à la vue de la gloire du dieu. Zeus-Jupiter porta alors l’enfant cousu dans sa cuisse jusqu’à sa naissance. A travers sa double naissance, mortelle par sa mère et divine par son père, Dionysos apportait l’énergie sacrée à la nature ordinaire. Chaque année, il entrait en cortège dans la cité grecque qui l’accueillait avec des fêtes bruyantes et colorées. Il se manifestait différemment dans les Mystères extatiques accessibles aux seuls initiés.

Les deux légendes concordent, mais ici Dionysos-Bacchus est originellement le fils de Zeus et de Perséphone. Egalement jalousé par Héra, il est tué et dévoré par les Titans primordiaux. Zeus les foudroie, sauvant le seul cœur dont il féconde Sémélé. Dionysos ressuscité est ainsi né deux fois, ce qui est aussi son nom. Les hommes naissent des cendres des Titans foudroyés. Leur nature est donc animale et matérielle, mais ils recèlent cependant en leur âme une parcelle du Dieu dévoré.

Sachez aussi que, dans le système théogonique des adeptes d’Orphée, six générations divines se succèdent en bouclant sur elles-mêmes. Phanés, (la Lumière originelle), Fils de Zeus et de Métis, est le premier roi des Dieux, suivi de Nuit, d’Ouranos, de Kronos, et de Zeus, prononcé Deus par les Romains, et aussi par nous-mêmes. Celui-ci remet enfin son pouvoir au fils, deux fois né, Dionysos, lequel est aussi le retour eschatologique de Phanés, le Lumineux des origines.

A Éleusis, en septembre, avant l’automne, des cérémonies extérieures traditionnelles préparaient la célébration des Mystères. Ces manifestations préliminaires ont été souvent décrites et nous sont relativement connues. Des reliques mystérieuses, (les hiéra sacrées), étaient transportées en procession jusqu’à Athènes et déposées dans un sanctuaire particulier, l’Éleusinion. Une excommunication solennelle était prononcée contre les infidèles et les impurs, puis les mystes, (les candidats jugés dignes), entraient dans la mer pour se purifier. Après quelques jours de retraite et de jeûne, la procession immense des fidèles et des mystes retournait à Éleusis, précédée de l’effigie de Iacchos, des hiéra, et des autorités. Les cérémonies secrètes commençaient alors, et nous devons ici avouer notre très grande ignorance.

Les rites des Mystères d’Eleusis sont restés mystérieux.

La divulgation des rites secrets était rigoureusement interdite. Les Mystères d’Éleusis étaient extrêmement populaires au-delà même des limites de la Grèce, au point que la salle d’initiation, le Télestrérion, atteignit finalement une surface de deux mille six cents mètres carrés. Malgré le nombre immense des fidèles, aucun auteur ancien n’a jamais commis le sacrilège de rompre cet interdit. Nous savons seulement qu’ils étaient destinés à séparer les initiés, appelés à jouir éternellement de la vraie vie au-delà de la mort, des non-initiés destinés au bourbier infernal. Après avoir rompu le jeûne et absorbé le Kykéôn, simple bouillie de blé commémorant le premier repas de Déméter à Éleusis, les mystes recevaient des initiés une révélation bouleversante.

Bienheureux qui a reçu cette vision,
avant de descendre sous la terre,
Il connaît ce qu’est la fin de la vie.
Il sait ce qu’est le principe donné par Zeus

(Pindare, Hymne, vers ~480).

Je voudrais ici attirer vivement l’attention du lecteur en le priant de remarquer que l’initiation éleusinienne assurait par elle-même le salut et la future survie personnelle du myste. Définitivement sauvé par les vertus magiques de cette entremise extérieure, il n’était tenu à aucun comportement éthique ou moral particulier. En cela, au moins autant que par les préoccupations relatives à la vie future et la tendance au monothéisme héritée de l’Orphisme, les Mystères Éleusiniens ont préparé le passage du paganisme aux cultes modernes, et tout particulièrement au Christianisme.

Adonis.

Les Adonies, les mystères associés au culte d’Adonis, nous sont également mal connues. Adonis est un dieu Syrio-phénicien, dérivé du vieux dieu sumérien Tammouz. Dieu des arbres, des fleurs et des fruits, son lieu saint est Byblos. Son culte évoque la mort et la renaissance de la végétation. Rappelons le mythe. Aphrodite, déesse de l’amour, tombe elle-même amoureuse d’Adonis dés sa naissance. Elle confie l’enfant aux soins de Perséphone, déesse des enfers. Celle-ci s’en éprend à son tour et refuse de le rendre à sa rivale. Zeus arbitre le conflit et le résout à son habitude en décidant qu’Adonis vivra l’été avec Aphrodite et l’hiver avec Perséphone. Mais Adonis part à la chasse et il est tué par un sanglier furieux.

Du sang d’Adonis naît une anémone.

Les eaux rouges du fleuve Adonis seraient teintées du sang du dieu. Moins aussi populaire que celle d’Attis que nous verrons ensuite, la commémoration de sa fin tragique avait lieu chaque année au cœur de l’été, à Athènes, Byblos, et Alexandrie. A Byblos, terre natale d’Adonis, qui s’appelle ici Gauas, la fête publique mobilise toute la population. Les jeunes filles pleurent avec Aphrodite, la mort du bel adolescent et elles étendent sa statue sur un lit mortuaire garni de fleurs. On lui offre un imposant sacrifice funéraire. Dés le lendemain, la statue du dieu est cérémonieusement redressée, puis il est proclamé vivant et, lui aussi, ressuscité.

Mais il y avait aussi d’autres rites insolites et anciens telle l’obligation faite aux femmes de se prostituer cette journée aux seuls étrangers et d’en verser le prix au temple d’Aphrodite.

La fête est plus simple à Athènes, plus proche des vieux rites agraires. Les femmes la célèbrent à l’intérieur des maisons. Elles la préparent en cultivant des plantes et des aromates dans des terrines ou des couffins, les célèbres jardins d’Adonis. C’est autour de ces jardinets que se déroulent les cérémonies, les pleurs et les lamentations. La fête s’achève par la cueillette des aromates, et des graines, promesses de plaisir et de renouveau. Autre conteste à Alexandrie, où la commémoration est montée en spectacle. Le premier jour, Aphrodite-Isis et Adonis-Osiris s’attendrissent dans un décor champêtre, accompagnés de banquets, de chants, et de danses. Le second jour commence par la procession funèbre. Les femmes en pleurs portent la statue d’Adonis hors de la ville, vers la mer. Le dernier jour, Aphrodite descend aux Enfers et ramène Adonis ressuscité dans l’allégresse générale.

Isis, Osiris, Sérapis, Anubis.

Au sein des cultes égyptiens répandus dans l’empire, l’initiation isiaque comporte aussi une mort fictive et elle fait du myste un nouvel Osiris qui meurt et ressuscite chaque année. Les mystérieuses cérémonies secrètes restent également assez mal connues. Le nom d’Osiris ne doit jamais être proféré. Hérodote lui-même, qui avait été initié, est très attentif à ne jamais prononcer le nom sacré dans la relation de son voyage en Égypte, vers ~450. Voici quelques descriptions d’Hérodote.

Dans le temple de Minerve, à Saïs, on peut voir la sépulture du dieu dont il serait sacrilège de prononcer le nom(...).

On donne de nuit, sur le lac de la Roue, à Délos, des représentations de sa passion que les Égyptiens appellent des Mystères. J’en sais beaucoup plus sur ces Mystères, mais je me garderai bien d’en parler, ainsi que des Mystères de Cérès que les Égyptiens appellent la fête des Rites(...).

A Saïs, la nuit de la fête d’Isis, tout le monde allume des lampes dehors, autour des maisons. On appelle cela la Fête des Illuminations.

Ceux qui n’assistent pas à la cérémonie veillent quand même chez eux toute la nuit et allument leurs lampes, si bien que, cette nuit-là, toute l’Égypte est illuminée.

Un peu différent et plus tardif, le culte de Sérapis fut à l’origine de la diffusion des cultes égyptiens qui s’étendirent ensuite à l’ensemble du monde gréco-romain. Sérapis semble être constitué par une association entre Zeus, Osiris et Apis. L’origine du nom n’est pas claire. Il pourrait dériver d’Osiris-Apis, associant l’image divine du taureau aux concepts de mort et de résurrection. Les Grecs identifiaient d’ailleurs Sérapis à Pluton, le dieu des enfers, ou à Dionysos, le ressuscité.

A Alexandrie, Ptolémée Sôter lui fit bâtir le Serapeum, un temple immense et somptueux. Au début de notre ère, le culte de Sérapis est installé à Rome ainsi que celui d’Isis. La grande déesse de vie et de résurrection a un autel au Capitole. Elle est adorée partout et son culte revêt des aspects curieux et une importance considérable. En dépit des réactions et des destructions périodiquement ordonnées par le Sénat, les cultes égyptiens demeurent alors très populaires, tout particulièrement celui d’Isis. Il apparaît aujourd’hui que certaines statues chrétiennes, miraculeusement trouvées, seraient en fait des idoles antiques consacrées à la très païenne déesse égyptienne.

Les vierges noires pourraient être des statues d’Isis.

La légende d’Isis et d’Osiris est commémorée à Rome par deux grandes fêtes, celle du Navigium ou du Vaisseau d’Isis, au printemps, et celle de l’Invention d’Osiris, à l’automne. La fête du Vaisseau d’Isis débute par un véritable carnaval, avec costumes divers et déguisements cocasses. Il est suivi d’une grande procession rigoureusement ordonnancée. En tête viennent les femmes, couronnées de fleurs, puis la foule, portant des flambeaux, suivie du groupe des mystes vêtus de lin blanc. Les prêtres avancent, le crâne rasé, suivis des représentations des dieux, statues d’Anubis, d’Isis-Hathor, vase d’or contenant de l’eau du Nil (symbolisant Osiris). A la fin se tient le Grand Prêtre portant une couronne de roses et un sistre d’or. Au bord de la mer un vaisseau attend. Il est décoré à l’égyptienne, et le prêtre le purifie et le consacre au nom d’Isis. On le charge des diverses offrandes apportées par la foule, on le libère, puis on le laisse s’en aller au gré des courants.

La fête de l’Invention d’Osiris commence fin octobre par trois jours de plaintes, de simulacres et de deuil qui évoquent la mort d’Osiris et la désespérance d’Isis recherchant le corps démembré. Au matin du troisième jour, la foule s’assemble pour une cérémonie spectaculaire, ils crient et la joie explose.

" Nous l’avons retrouvé ! ".

Les mystes sont ensuite baptisés avec de l’eau lustrale, le prêtre appelle sur eux la bénédiction divine, ordonne leur purification, et leur donne des instructions secrètes relatives aux mystères qui sont célébrés dix jours plus tard. Au soir de l’initiation, le candidat vêtu de blanc entre au fond du sanctuaire, et le vrai mystère commence. Sur celui-ci, nous ne savons pas grand chose, si ce n’est que le myste passe alors le seuil de Proserpine et subit une mort symbolique. Au cours de la nuit, il semble que nouvel Osiris, il suivait symboliquement la course du soleil dans le séjour des morts. A l’aube, avec le soleil du matin, il réapparaît vêtu des douze robes qui symbolisent les constellations. Il est couronné des palmes d’Horus et revêt la robe olympienne, attribut des dieux. Dans cette splendeur, il est alors présenté à la foule, sur une estrade, face à la statue d’Isis. Les nouvelles naissances sont suivies de banquets, ce jour là et le lendemain.

Les cultes isiaques, par ailleurs, célèbrent quotidiennement des rites qui évoquent le rôle solaire d’Osiris. Il y a un office du matin, avec ouverture des portes du temple, allumage des feux, présentation aux fidèles de l’eau du Nil, (symbole d’Osiris), toilette et vêture des statues, chants et prières. Un autre office commence vers quatorze heures, avec hymnes et longue adoration extatique. Il dure jusqu’à l’adieu du soir à la déesse et la fermeture du temple. Les dévots peuvent aussi louer des cellules pour la nuit, et une organisation conventuelle hôtelière permet même aux fidèles de faire retraite à l’intérieur du temple.

On voit que l’organisation des cultes et du clergé est très efficace. Cependant, après le suicide de Cléopâtre, incarnation pharaonique d’Isis banalement tuée par un aspic, la ferveur est très éprouvée et la religion est temporairement persécutée. La plupart des empereurs romains vont cependant la soutenir. Caligula, Claude, Néron, Vespasien, Domitien, Hadrien, et Marc Aurèle favorisent successivement le rétablissement des cultes alexandrins qui gênent l’expansion chrétienne dans l’empire. Le cruel Commode, autoritairement déifié, poursuit cette politique jusqu’à la caricature (et jusqu’à son assassinat). Au 2ème siècle, la religion égyptienne revitalisée gagne même les provinces extérieures de l’Empire, la Gaule, l’Espagne, les plaines du Danube, et elle se répand dans tout le Nord de l’Afrique, y compris Carthage.

Attis et Cybèle.

 Nous entrons maintenant dans de plus sombres arcanes. Et pourtant, la sanglante religion des mystères d’Attis et de Cybèle est également une religion de salut. Après avoir été bien acceptée en Grèce, Cybèle fut la première divinité réellement étrangère admise à Rome. Puis, des dieux syriens et égyptiens s’y installèrent de façon rudimentaire. Plus tard, de véritables temples furent consacrés à Isis, Astarté, puis Mithra.

Cybèle est la mère de tous, la déesse phrygienne de la terre, honorée en Asie Mineure sous diverses appellations, Kubile, Misa, Hipta. Elle est parfois assimilée à Cérès ou Déméter. Un culte analogue est celui de Ma, ou Sabazios, importé de Syrie. Elle devient amoureuse d’Attis qu’elle a trouvé endormi sur la rive du fleuve Gallos. Elle le coiffe d’un bonnet étoilé, et le garde auprès d’elle. Attis, est le fils de la déesse vierge Dana qui l’a conçu en mangeant une amande. Il abandonne Cybèle et va vivre avec la fille du fleuve, une nymphe dont il est amoureux. Le chagrin de Cybèle, folle de désespoir, amène Attis à s’autodétruire par émasculation. Après cette mortelle et sanglante mutilation, la déesse primordiale, émue, ressuscite le dieu repentant qui revient alors habiter avec elle.

Le sacrifice d’Attis prépare sa résurrection.

On commémore rituellement chaque année le souvenir de la passion d’Attis. L’ouverture des célébrations a lieu au printemps, vers le 15 mars. Elle est suivie d’une neuvaine, de jeûne, d’abstinences diverses, et de pénitence. Le 22 mars, au cours de la Cérémonie de l’Arbre, on présente aux fidèles le pin sacré taché du sang d’Attis. Les fidèles, les galles, reproduisent la passion du dieu en se livrant à des privations sévères suivies de danses frénétiques au son des flûtes, des cymbales, et des tambourins. Certains fanatiques se castrent alors eux-mêmes, avec des couteaux de silex mis à leur disposition. Ils rendent à la terre mère leurs organes virils et leurs facultés de reproduction et, par cet acte, ils deviennent les fidèles serviteurs, les esclaves de Cybèle, la Mère Universelle.

La castration étant interdite aux citoyens romains, les pratiques rituelles furent adaptées aux exigences locales. Un sacrifice de substitution, le Taurobole, (probablement taureau de Ba’al), fut institué pour les Romains. A Rome, c’est un taureau qui est mutilé. Son sang se déverse sur le myste qui est réputé purifié, revigoré, et rené, pour une période de vingt ans. Il doit alors répéter la cérémonie. Ultérieurement, ce baptême sanglant assurera, par lui-même et par transfert, la résurrection et le salut éternel de l’initié, à l’image de la résurrection d’Attis après son sacrifice volontaire et sanglant. Les rites de mutilation ont probablement été induits par les pratiques de circoncision des Sémites. Nous constatons aussi que, sous cette influence, elles associaient déjà d’une certaine façon la sexualité et le péché, et annonçaient même les traditions de célibat et les futures castrations de pureté de mystiques comme celle d’Origène.

Dans son traité Des dieux et du monde, le néo-platonicien Sallustius nous donne une interprétation théologique de ce mythe. Cybèle est la grande déesse primordiale qui donne la vie. Attis est, en ce monde, l’artisan de ce qui est sujet au changement, c’est pourquoi il est trouvé au bord du fleuve. Comme les puissances primordiales perfectionnent continûment les puissances secondaires, la Mère s’éprend d’Attis et lui donne la puissance céleste symbolisée par la coiffure étoilée. Cependant Attis à son tour s’éprend d’une nymphe, symbole de la génération. Toute génération est destinée à périr. Attis en prend conscience et, craignant que du mauvais ne sorte le pire, jette sa puissance génératrice dans le monde du devenir et revient vivre avec les dieux. On retrouve ici la doctrine d’Hermès concernant le destin de l’âme, la chute dans la matière et le retour aux dieux au prix du sacrifice de la personnalité terrestre. Dans la légende égyptienne, Osiris aussi n’est devenu immortel qu’avec la perte de son phallus.

Mithra.

C’est un dieu solaire, mais aussi un sauveur des hommes. Il vient d’Iran par le canal des Phrygiens, et trouve probablement son origine plus lointaine dans le dieu indien védique Mitra, " l’Ami ". Son culte est apparu vers le ~5ème siècle. Il est célébré dans le monde hellénistique qui tend à l’assimiler à Hermès. Mithra joue d’abord le rôle d’un médiateur entre Ahriman, le Mal, et le Dieu suprême, la Lumière du Soleil. Il grandit ensuite et en vient presque à égaler ‘Ahura Mazdä.

Je le créai aussi digne de sacrifices,
aussi digne de prières
que Moi-même, ‘Ahura Mazdä.

(Avesta, Yasht 10, strophe 1).

Il est une lumineuse image du Soleil, violent et guerrier, impossible à vaincre et même assimilé tardivement au Sol Invictus d’Aurélien. Son culte ne se répand guère qu’à partir de 90. Son importance devient ensuite assez considérable, surtout chez les militaires. Voyons donc un peu le mythe. Sur l’ordre du Soleil, apporté par un corbeau, Mithra est associé au salut du monde en mettant à mort un taureau qu’Ahriman vient d’infecter pour vicier la source de la vie dans le monde. En sacrifiant l’animal, il répand son sang éternel avant qu’il soit corrompu. De cet épanchement, Mithra fait naître les plantes et les autres créatures. Il arrache ses proies à l’Esprit du Mal et monte ensuite sur le char du Soleil. Il est donc à la fois démiurge et sauveur. Par ce baptême de sang, ses fidèles obtiendront l’éternité.

Ce culte à Mystère comportait sept degrés d’initiation associés à des symboles astraux, le Corbeau (Mercure), l’Epoux (Vénus), le Soldat (Mars), le Lion (Jupiter), le Perse (Lune), le Courrier (Soleil), et le Père (Saturne). Chaque groupe d’initiés a un attribut et un rôle précis dans le rituel. Par exemple, les Lions brûlent l’encens et apportent les offrandes des sacrifices, les Corbeaux servent les repas sacramentels. La communauté est dirigée par le Père qui porte une mitre, une baguette et un anneau comme un évêque. A Rome, le Père un Père est le chef suprême de l’église mithriaque. Les cérémonies d’initiation comportaient divers renoncements, un baptême d’eau, un marquage au fer rouge sur le front, un simulacre de mise à mort du myste, et des rituels variant avec le degré abordé.

Les premiers temples de Mithra sont des cavernes étroites ou des grottes naturelles où coulent des sources. Ils furent ensuite construits en pierre mais gardèrent intérieurement cet aspect. Leur disposition est constante. On y trouve, à droite et à gauche, deux banquettes sur lesquelles les fidèles s’allongent à la Romaine pour prendre les repas sacramentels. Un couloir central va de l’entrée où sont placées des vasques jusqu’à l’autel où est disposée l’image de Mithra éclairé de lampes. La voûte est décorée d’étoiles et les murs sont ornés de peintures. Le culte est quotidien et l’on sanctifie particulièrement le dimanche, jour du Soleil.

L’acte cultuel est un repas en commun. Il commémore le banquet qu’ont fait Mithra et le Soleil après la mort du taureau. Un sacrifice est offert dont la victime est consommée, parfois un mouton et souvent des poulets. Dans les initiations, on offre aux convives du pain, et semble-t-il du vin, en prononçant des formules qui sont restées secrètes. La fête de Mithra avait lieu le 25 décembre. Elle semble s’être perpétuée dans celle de Noël. Le culte de Mithra impliquait un système cosmogonique complexe, qui donnait à l’astrologie une place importante dont on retrouve les traces dans les ruines des sanctuaires. Il est entré en concurrence avec le développement du Christianisme, tout particulièrement au moment de la promotion par l’empereur Aurélien d’un culte solaire que nous allons rapidement évoquer.

Sol Invictus.

 

Qu’on traduira par " Soleil invincible " . Ce culte solaire fut lancé au 3ème siècle par Aurélien qui fit élever un temple magnifique au champ de Mars, en l’an 274. L’empereur considérait le Soleil comme son protecteur personnel, le proclamant " Dieu Souverain de l’Empire Romain ". Ce culte semble être partiellement confondu avec celui de Mithra ou lui être associé. La fête de la renaissance du Soleil après l’hiver fut également fixée au 25 décembre, (qui était décidément une date très demandée). Aurélien tentait ainsi vainement de réunir dans un même culte solaire, les Chrétiens, les Mithriastes, les Syriens et les adorateurs d’Isis. Rappelons-nous que les souverains romains ont longtemps essayé de fonder une religion universelle établissant la légitimité de leur fonction. Ils ont d’abord magnifié le culte de Quirinus, dieu fondateur, et ont établi le culte de la Rome Eternelle, en s’appuyant sur le rôle traditionnellement sacerdotal du prince.

Ils essayèrent ensuite de capter des divinités populaires, telle Cybèle par Marius, par Sylla, Hercule Invictus par Pompée. César prétendit prouver son ascendance avec Vénus et lui fit élever un temple dans son nouveau Forum, (Vénus Génitrix). Cela permit au Sénat de diviniser l’empereur de son vivant, et de lui consacrer un temple sous le nom de Jupiter Julius. Après la mort de César, son culte fut institué comme Diuus Julius. Le fils adoptif de César, Octavien, prit ensuite le titre de Diui Filius, fils du divinisé. Le culte impérial était fondé.

Nous avons vu que les traditions romaines montraient une très grande tolérance vis-à-vis de tous les cultes. Par contraste, la maison de l’empereur avait réussi à transformer le respect des exigences du culte impérial en preuve de loyalisme envers Rome et son empereur. Cette politique créa de sérieuses difficultés (dont on trouve la trace dans divers écrits dont l’Évangile). Les mentalités avaient évolué. Les multiples divinités étaient de plus en plus considérées comme les manifestations diversifiées, les avatars, d’une même unique et grande divinité universelle. En accord avec la pensée sumérienne qui croyait que l’humanité progressait par vagues successives vers l’accomplissement éternel, pour exprimer cette situation, nous dirons qu’à ce moment de l’Éternité.

La vague humaine a franchi un seuil d’évolution spirituelle.

On comprend mieux alors les essais variés qui tendaient à établir un culte romain national, politiquement indispensable. Les premiers pressentis avaient été Hercule, au 1er siècle, et surtout Isis, la Suprême Souveraine, la Mère Universelle. Le " pansolarisme " d’Aurélien subsista cependant, timidement, jusqu’au tout début du 5ème siècle. Il semble avoir été la dernière tentative impériale pour adapter les structures religieuses d’État à cet hénothéisme, cette recherche d’une déité souveraine et universelle, qui progressait rapidement dans les mentalités. Le succès limité d’un culte bâti sur la religion romaine traditionnelle et imposé par l’appareil d’État, ne résista pas longtemps face aux puissants attraits mystiques des religions émergentes, aux nouveaux comportements éthiques des fidèles, et aux merveilleuses promesses d’éternité des libres et émouvants cultes à mystères des " Gentils " qui écrivaient alors.

En ce qui regarde Dieu,
qu’on tienne fortement ces quatre principes,
la foi, la vérité, l’amour, et l’espérance.
Il faut croire qu’il n’y a de salut
que dans la conversion vers Dieu.

(Lettre à Marcella - Porphyre - Néo-Platonicien - Vers 300).

Il ne restait aux empereurs qu’une seule possibilité pour reprendre la main, promouvoir l’un de ces cultes en l’associant aux pouvoirs d’état, politique, civil et militaire. Ils semblaient devoir logiquement choisir la populaire religion d’amour, de joie, et d’éternité des pacifiques adorateurs d’Isis, ou bien le culte viril de Mithra, si proche du culte solaire qu’ils prônaient.

Étonnamment, et pour des motifs personnels tout à fait mineurs, ils firent un autre choix. A ce moment, peut-être, la vague de vie a pu rater la marche.

Et, pour mille ans et plus, la face du monde fut changée.

Tous ces bouleversements, tant des structures politiques et sociales que de la pensée religieuse, concernent aussi la Palestine où va naître le Christianisme. A son égard, bien des idées communes sont fausses. A l’époque, la contrée n’est pas réellement unifiée et comprend plusieurs provinces. En Judée, autour de Jérusalem, on pratique alors un judaïsme assez fervent, dérivé de la religion établie après la déportation des Juifs à Babylone.

La Galilée, la Terre des Gentils, (des étrangers), est le territoire le plus cosmopolite de cet ensemble. Riche et fertile, il est au centre d’un réseau d’échanges avec la Syrie, la Babylonie, la Phénicie, la Grèce, et l’Egypte. Il en a subi les influences culturelles et religieuses, conservant, vis-à-vis d’Israël, une ferme volonté d’indépendance malgré son annexion peu de temps avant l’arrivée des Romains. Beaucoup de religions et de sectes coexistent dans cette Galilée très tolérante. Il en est de même en Samarie, la Terre de l’Hérésie, dont la religion israélite antique a intégré des pratiques cultuelles empruntées aux Syriens ou aux Phéniciens. Les Juifs méprisent les Samaritains qu’ils considèrent comme des païens. Au Nord, en Samarie et en Galilée, ainsi qu’au Sud, en Idumée, on s’adonne à des formes de culte plus anciennes, beaucoup moins strictes, très fortement marquées par l’influence des cultures environnantes.

Il existe en Israël de nombreuses sectes, dont les Nazoréens mal connus, (gardiens ?). Au 1er siècle apparaissent les Zélotes, extrémistes théocrates dont l’action terroriste provoqua la destruction de Jérusalem par Titus. D’autres courants plus modérés sont bien connus. C’est Flavius Josèphe qui parle le premier des différents groupes actifs en Judée, dans l’environnement pré-chrétien. L’historien juif les présente comme des écoles philosophiques analogues à celles des Grecs. Mais ici, les positions religieuses et politiques sont toujours liées. Les divers partis religieux se combattent farouchement et associent l’action politique énergique pour la conquête du pouvoir avec un ardent militantisme pour imposer leurs conceptions spiritualistes.

Les Saducéens sont les représentants de l’aristocratie sacerdotale. Privilégiés, fortunés et très conservateurs, ils détiennent l’essentiel du pouvoir. Attachés au strict Judaïsme traditionnel et pratiquant un ritualisme rigoureux, ils refusent toutes les innovations populaires et les croyances nouvelles, telles les promesses de fin du monde, la foi en la résurrection, la hiérarchie angélologique.

Les Pharisiens sont d’origines plus simples, petits propriétaires, artisans et ouvriers, bien plus proches du peuple dont ils reflètent les aspirations religieuses. Ils contestent les privilèges du clergé et lui opposent leurs rabbins, ou sages, qui militent pour une application plus mesurée et plus humaine de la Loi. Quoique Jésus soit probablement issu de ce milieu, ils ont été sévèrement critiqués par les Évangiles car ils faisaient étalage de leurs vertus. Sous les Romains, la royauté est abolie. Un pontife pharisien règne au Temple, et le parti détient le monopole des interprétations juridiques permettant l’application concrète de la Loi.

Les Esséniens constituent la troisième école. Mal connue, elle mérite qu’on lui accorde un peu d’attention. Son importance a été confirmée par la découverte des Manuscrits de la Mer Morte, en 1947, dans des grottes du désert de Judée, à proximité de Khirbet Qumrän, où l’on a également retrouvé les ruines d’un grand monastère essénien. Les manuscrits et les ruines de Qumrän authentifient différents textes considérés jusque là comme apocryphes. Ils permettent d’identifier un groupe bien séparé du reste la société judaïque du ~1er siècle, c’est-à-dire une véritable secte.

L’ordre essénien forme une véritable communauté monachique pratiquant le noviciat, le célibat, la mise en commun des biens, la charité fraternelle, une discipline austère, et le strict respect de la Loi de Moïse. Les infractions sont sanctionnées par l’exclusion. Les Esséniens se disent détenteurs de révélations secrètes ésotériques et de la connaissance du temps, et ils ont un calendrier particulier, beaucoup plus précis que celui des Juifs. Leur pensée semble avoir été influencée par les Grecs et les Iraniens dualistes. Ils ont une angélologie très foisonnante. Ils croient que le monde est l’objet de l’affrontement de deux groupes de puissances invisibles, les Esprits de Lumière, l’armée de Dieu, et les Esprits des Ténèbres commandés par Bélial.

Les Esséniens se considèrent comme la communauté mère autour de laquelle le Peuple de Dieu doit s’organiser pour préparer la victoire de la lumière sur les ténèbres et l’établissement du Royaume. En ces temps prochains, les douze tribus adopteront la doctrine et constitueront une grande communauté essénienne. La guerre apocalyptique finale opposera Israël aux fils de perdition promis à la destruction. Au début du ~1er siècle, un prêtre essénien, le Maître de Justice, aurait rédigé la Règle réorganisant la communauté ainsi que divers autres textes, puis aurait été supplicié et tué par un prêtre du Temple, (Hyrcan II), avant la prise de Jérusalem par les Romains, en ~63. Son exécution fut suivie de persécutions. Les Esséniens prétendent que la profanation du Temple est la punition infligée par Dieu pour toutes ces exactions. Cela renforce leurs attentes d’un prophète, et d’un messie-roi suivi d’un messie-prêtre avant les temps eschatologiques d’un Fils d’Homme et la fin du Monde. Or, précisément, comme celle des Esséniens, la doctrine du Christianisme originel est essentiellement eschatologique. Comme beaucoup d’Hébreux, les nouveaux Chrétiens croient alors que la fin du Monde est imminente. Le Salut approche, le Mal sera vaincu, et le royaume de Dieu va être fondé. Un nouveau ciel et une nouvelle terre seront créés, et la nouvelle Jérusalem céleste, apparaîtra, descendant des cieux. Très logiquement, les Chrétiens se disent donc étrangers ici-bas, dans le Monde, mais ils ont redoutable attitude intolérante.

Le Christianisme originel.

Nous avons vu combien les peuples de l’Antiquité étaient tolérants, considérant qu’aucune tradition religieuse ne pouvait prétendre posséder seule la vérité révélée peu à peu par les dieux.

Celle-ci est révélée par les dieux.
Elle se répand dans l’humanité sous différentes formes.
Chaque peuple, chaque culte
porte une part des secrets divins.

Pour comprendre, ce qui ne signifie pas accepter, l’intolérance, l’intransigeance, voire le fanatisme qui ont ultérieurement marqué la marche triomphante du Christianisme, il faut absolument revenir sur les particularités de la religion hébraïque dont il est issu. Elles ont d’ailleurs été largement exposées au précédent chapitre. Cette religion repose sur l’affirmation de l’identité particulière de la nation d’Israël. Les Hébreux sont un peuple saint, choisi entre tous, donc meilleur que les autres. Leur dieu vivant se tient présent en permanence, au sein de la communauté, au cœur de l’Arche d’Alliance. Cette alliance privilégiée avec le Dieu créateur est l’expression religieuse de la souveraineté nationale. En tant que peuple choisi par l’autorité du seul dieu souverain, les Hébreux ne sont aucunement soumis aux autorités terrestres.

Leur unique loi est le Décalogue, la règle dictée à ses vassaux par le suzerain YHWH, créateur du Monde. Ils en sont les dépositaires exclusifs. La loi concerne tous les domaines et tous les détails de la vie religieuse et sociale. L’obéissance est obligatoire. Les obligations incontournables comportent la circoncision des jeunes garçons, répandue chez tous les Sémites, le sabbat, repos hebdomadaire rigoureux, et de nombreux tabous divers, notamment alimentaires. La pratique des autres cultes est interdite. Israël ne peut servir qu’un dieu car YHWH, le Vivant, est un dieu jaloux. Par ailleurs, comme les Amorrites, les Hébreux attachent une grande importance aux paroles extatiques prononcées par les prophètes, et les considèrent inspirées par Dieu lui-même. Issus d’Israël dont ils ne sont pas encore séparés, les Paléochrétiens maintiennent ces traditions hébraïques. Ils prétendent demeurer ce peuple élu parmi tous les autres et ils attendent aussi la fin prochaine du Monde. Et, comme les Esséniens, leurs probables précurseurs, ils se veulent chargés d’une mission sacrée, faire de leur propre Dieu le seul Dieu universel.

Bien évidemment, cela provoque l’incompréhension puis l’hostilité générale lorsque le Christianisme commence à se répandre dans la Gentilité. Dans notre culture traditionnelle, les fidèles des autres cultes sont généralement appelés païens, (mot de mépris désignant des paysans). Ce terme est tellement chargé de connotations péjoratives imméritées, qu’il ne permet plus d’en parler sereinement. Je les appellerai donc les Gentils, ancien terme désignant les étrangers, ceux qui ont une autre religion que le Judaïsme, le Christianisme, ou l’Islamisme. L’hostilité moqueuse des Gentils face à la prétention intransigeante des Paléochrétiens va croître en proportion du développement du Christianisme. Nous voyons qu’elle est déjà assez acerbe au cours du 2ème siècle dans le discours ironique que Celse prête aux Chrétiens dans sa Polémique antichrétienne.

Nous sommes ceux à qui Dieu révèle et prédit tout.
C’est pour nous seuls qu’il gouverne..
négligeant l’univers et le cours des astres..
C’est pour nous seuls que tout a été fait
et est organisé pour nous servir.

A l’origine du Christianisme, il y a initialement une simple secte hébraïque, parmi les autres. Son activité ne concerne apparemment qu’Israël, et non pas la Gentilité. Je n’ai été envoyé qu’aux tribus perdues de la maison d’Israël. (Matthieu, 15,24).

Dans le désert de Judée, un personnage messianique prêche alors à tous les Juifs, quels qu’ils soient, la repentance en vue du tout prochain Jugement dernier. Il purifie les repentis dans le Jourdain par un bain qui est aussi un baptême de pardon. L’annonce eschatologique est habituelle, mais l’extension du salut aux pécheurs ordinaires, au commun coupable du petit peuple, est particulièrement novatrice et surprenante compte tenu des origines esséniennes de Jean le Baptiste. Jésus témoigne, par son propre baptême, de son adhésion à ces idées nouvelles, affirmant aussi qu’il rompt avec son milieu habituel, probablement pharisien.

Tu aimeras le Seigneur ton Dieu,
de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée.
C’est le premier et le plus grand des commandements.
Et voici le second qui lui est semblable.
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
De ces deux commandements dépendent
toute la loi et les Prophètes.

(Matthieu, 22, 36).

C’est sur la base de la grâce divine offerte aux pécheurs repentants qu’il entreprend sa prédication personnelle. Celle-ci est révolutionnaire sur plusieurs plans. Elle affirme non pas l’imminence eschatologique de l’instauration matérielle du Royaume de Dieu, mais bien sa présence actuelle et permanente dans le cœur des hommes. Elle réduit les rigoureuses et tatillonnes exigences de la Loi hébraïque à la seule obligation de l’amour de Dieu et du prochain. A tous, elle offre immédiatement la grâce divine et la paix de l’âme. Bien évidemment cette provocation attire sur Jésus l’hostilité et la haine des éminences sacerdotales. Elle le conduit finalement à la crucifixion avec la participation des autorités romaines. Le groupe des disciples proclame alors sa résurrection puis réduit son activité publique à la seule ville de Jérusalem, se repliant dans une communauté semi-monastique pour approfondir sa doctrine messianique dans le cadre de la religion hébraïque.

Nous avons vu que de nombreux Juifs vivent hors de Palestine, dans tout le Bassin oriental de la Méditerranée, tout particulièrement en Égypte et à Alexandrie. Quoique imprégnés de culture grecque, ils reviennent souvent vers Israël. Certains disciples proviennent de ces colonies. Ces hellénistes désirent répandre activement les idées de la communauté, rejetant toute prudence à l’égard du terrorisme zélote. Inquiet, le groupe de Jérusalem, se constituant en Église, finit par les exclure et ils s’en vont fonder ailleurs les diverses églises missionnaires dont témoignent les Épîtres, en Samarie, en Phénicie, en Syrie, ou à Chypre.

Ces missions connaissent une extension considérable au sein de la diaspora israélite. Elle nécessite la mise en place d’un coordinateur intelligent et efficace qui est trouvé en la personne de Saül de Tarse (Paul). Converti à la suite du martyre d’Etienne par les Zélotes, il réussit à faire admettre, à Jérusalem, que les Gentils pouvaient devenir chrétiens sans passer préalablement par le Judaïsme et la circoncision. L’apport de Paul au Christianisme est vraiment immense. Il l’a hellénisé et organisé, en mettant en place des structures efficaces d’évêques et de presbytres et en créant des sacrements. Il l’a surtout profondément transformé en y introduisant la notion du rachat collectif des hommes par la mort de Jésus, un salut offert par la seule grâce de Dieu, non plus en récompense du mérite individuel des fidèles. Son action a été décisive pour assurer le succès et la rapide extension de cette religion de salut universel, facile à comprendre, agréable à pratiquer, qu’il a rendue accessible aux hommes de toutes les nations.

La révolte zélote de 66 entraîne la destruction de Jérusalem, la démolition du Temple, et une effroyable répression. L’état d’Israël cesse d’exister et la communauté hébraïque se raidit, se rassemblant autour des rabbins de Jamia. Tout rapprochement avec le Judaïsme devient impossible. Comme les Juifs, les Chrétiens refusent de sacrifier au culte impérial, bravant l’autorité civile, ce qui provoque quelques persécutions. La nouvelle religion se sépare complètement de l’ancienne. Elle élabore ses propres rites et cérémonies en empruntant beaucoup aux cultes à mystères auxquels elle aurait pu joindre sa lumière. Mais, persuadée de l’importance de sa mission sacrée, elle va affronter les autres croyances et travailler fanatiquement à leur totale élimination.

L’Empire entre les mains.

En 325, pour régler les querelles qui empoisonnent les relations des églises, Constantin convoque le concile œcuménique de Nicée. Appropriant le pouvoir doctrinal et les structures sacerdotales, il déclare que le Christianisme est la religion de l’État. Mais le véritable instaurateur du Christianisme autoritaire est l’empereur Théodose. La conversion des empereurs donne à l’intransigeance chrétienne l’appareil du pouvoir et ses terribles moyens de coercition. Elle s’en sert durement. En 382, l’autel de la Victoire, symbole de la religion romaine, est enlevé du Sénat malgré les protestations de Symmaque, le Préfet de Rome.

Nous réclamons le respect
pour les dieux de nos pères, les dieux de notre patrie.
Il est juste de croire que tous les hommes adorent le même Un.
Car nous regardons les mêmes étoiles,
le même ciel nous recouvre, le même univers nous entoure.
Qu’importe le moyen par lequel chacun de nous atteint la vérité.
On ne peut parvenir par une seule voie à un si grand mystère.

En 391, tous les cultes traditionnels des Gentils sont interdits dans l’Empire, les bûchers s'allument, les flambeaux s’éteignent et les temples sont détruits.

Et, en 435, il devient obligatoire d’être chrétien, sous peine de mort.

Le doux prophète galiléen prêchait la liberté, la tolérance, le salut par la seule grâce et l’amour de Dieu et des hommes. Le destin de la religion fondée en son nom fut d’établir impitoyablement sur les structures romaines, l’empire d’un Dieu jaloux, à l’image du vieux Dieu biblique, forçant la conversion, par le fer et le feu, le viol des consciences et la torture, la prison et les bûchers. Derrière nos blanches cathédrales, cette ombre obscure, hélas, demeure. Dans le paganisme, nous dit J. J. Rousseau, où chaque état avait son culte et ses dieux, il n’y avait pas de guerres de religions.

En charge institutionnelle du contrôle de la justesse des actes et des consciences jusqu’à la tête de l’Empire, le Christianisme monte en puissance. Il se heurte vite au pouvoir, excommuniant Théodose, (qui n’est pas un saint et a fait massacrer de nombreux prisonniers), obtenant même de lui une pénitence publique en 390. Après la soumission spectaculaire du puissant empereur de Rome, plus rien ne peut arrêter l’Église. Au cours des siècles suivants, après l’interdiction des cultes traditionnels et la destruction des temples, le Christianisme s’attache à effacer progressivement et méticuleusement toutes leurs traces. Il construit ses sanctuaires dans les lieux consacrés, sur les monuments religieux et les ruines des temples détruits. Il plaque ses fêtes votives sur les vieilles célébrations des cieux et des saisons et superpose ses propres symboles aux anciennes évocations des dieux. Il impose à tous ses propres rites initiatiques et interdit la magie.

La magie tente le lier le ciel avec des moyens de la Terre. Sans bien percevoir que ses propres pratiques sont aussi des rites magiques, le Christianisme combat très vigoureusement, dés sa fondation, la divination et la magie et, bien au-delà d’elles, toutes les philosophies et religions orientales d’Égypte, d’Étrurie, d’Inde, de Perse, de Grèce, ou d’ailleurs, qui exercent les formes traditionnelles de culte et d’enseignement. On pratique alors couramment des sacrifices magiques et des rites de théurgie, on évoque les dieux et les esprits des morts, on utilise des moyens divers de divination (mantique). On observe chez l’individu, la présence de démons personnels, (du corps, de l’âme, de l’intellect). Ainsi désigne-t-on les phénomènes ou pulsions présents dans la psyché humaine. On croit aussi que le destin des hommes est une fatalité fixée à la naissance, inscrite dans le zodiaque et les planètes, lesquelles sont les manifestations visibles ou les corps physiques des dieux. L’astrologie permet donc de prévoir ce destin.

Voici ce que nous disait Kafka de la magie. Il est parfaitement concevable que la splendeur de la vie se tienne prête à coté de chaque être et toujours dans sa plénitude, mais qu’elle soit voilée, enfouie dans les profondeurs, invisible, lointaine. Elle est pourtant là, ni hostile, ni malveillante, ni sourde. Qu’on l’invoque par le mot juste, par son nom juste, et elle vient. C’est là l’essence de la magie, qui ne crée pas mais invoque.

En ce qui concerne la magie, les anciens exerçaient surtout la magie maléfique, l’anathème, le mauvais sort jeté sur l’ennemi. Religion et magie étaient souvent confondues. Le Christianisme les a séparés. Mais les civilisations pré-chrétiennes de la Gentilité ne se laissent pas effacer sans réagir. Les cultures, les philosophies mystiques, les pratiques cultuelles et les mythes en usage se défendent âprement. Malgré les risques graves, les philosophes et les penseurs récupèrent les principes spiritualistes et cultuels de la sagesse antique, menacés de disparition. Les traditions rivales du Christianisme, sont bâties sur des reformulations syncrétiques d’héritages issus des enseignements de la philosophie grecque, (surtout néo-platonicienne), de l’Hermétisme récent, et sur les fondements des cultes égyptiens et assyro-babyloniens parfois associés au dualisme iranien. Nous allons maintenant nous pencher un peu sur les écoles syncrétiques issues des traditions néo-platoniciennes gréco-romaines et égyptiennes. Les divers aspects liés à l’Hermétisme et aux religions gnostiques seront développés le prochain chapitre.

La tolérance doit tolérer l’intolérance, afin de demeurer.

Plotin et le Néo-Platonisme.

 

Le Néo-Platonisme est une doctrine philosophique à orientation mystique, fondée par Ammonius Saccas. Produit de la rencontre des civilisations grecques et orientales, elle apparaît à Alexandrie puis s’étend jusqu’à Rome, entre le 2ème et le 5ème siècle. Les Néo-Platoniciens transforment la philosophie rationalisante en une véritable science théologique. Avec Plotin, dans sa forme romaine, la doctrine est établie sur les fondements de plusieurs théories associées.

Une théorie de l’être. Toutes choses émanent du Un, (Bien ou Intelligence universelle), par dégradations successives, et l’Être se manifeste par trois hypostases, Un, Intelligence, et Âme.

Une théorie du salut. Par la conversion ou mouvement de retour vers le Un, l’âme individuelle peut retrouver l’unité originelle jusqu’à se fondre en elle.

Chez les Néo-Platoniciens, la religion devient une démarche individuelle tout intérieure. Ils renoncent aux justifications philosophiques et métaphysiques excessivement rationalisantes des croyances. Ils abandonnent aussi les pratiques religieuses qui sont considérées comme des artifices que le culte utilise pour asservir les fidèles en influençant leur imagination (surtout chez les Romains). Chez Plotin, la prière est avant tout une démarche intellectuelle, un puissant effort volontaire de l’intelligence pour élever l’homme au niveau du divin. Dans l’œuvre de Platon, ils s’intéressent surtout au Parménide, et c’est pourquoi je vous ai donné un aperçu de cet ouvrage dans le précédent chapitre.

Cette transformation de la philosophie en science théologique se traduit par deux attitudes. La première est celle d’un syncrétisme poussé. Les Néo-Platoniciens tendent à réunir toutes les traditions humaines accessibles, de quelque nature qu’elles soient, littéraires, musicales, mythiques, cultuelles, ou philosophiques. Ils les reconnaissent comme des analogies relatives aux manifestations variées des mêmes dieux. Ils les combinent et les utilisent donc en tant que matériaux pour la construction de l’édifice théologique qu’ils proposent. La seconde est une démarche de mise en ordre, une tentative de hiérarchisation chronologique visant à attribuer à chaque divinité identifiée une place exacte dans l’histoire et dans le rang au sein du panthéon syncrétique reconstruit.

Les mythes, s’ils sont vraiment des mythes, doivent séparer dans le temps les circonstances du récit et distinguer bien souvent les uns des autres des êtres qui sont confondus et ne se distinguent que par leur rang ou par leurs puissances.

Les mythes, disent-ils, recèlent toute la structure de la réalité du monde, laquelle englobe le monde sensible et les dieux. Cherchant à révéler les secrets immanents qu’ils recouvrent, les Néo-Platoniciens vont établir quatre catégories de mythes, théologique, physiques, psychologiques, et matériels. Concernant ces derniers, ils recherchent dans les corps les traces laissées par leur origine divine. Puis ils tenteront d’établir des pratiques de magie sympathiques permettant de remonter jusqu’aux dieux. Mais ils s’intéressent surtout à l’interprétation des mythes théologiques.

Puisque, en principe, nous dit Proclus, toutes choses dérivent et de l’Un et de la Dyade postérieure à l’Un, et sont de quelque manière mutuellement unies, mais ont aussi une nature antithétique, comme il y a une sorte d’antithèse entre le Même et l’Autre, le Mouvement et le Repos, et que toutes les réalités du monde participent à ce genre, on ne saurait que bien faire en considérant l’opposition qui pénètre tout le réel. (Ceci est une façon un peu compliquée de nous prier d’admettre que c’est l’opposition des contraires qui assure l’équilibre de ce monde).

A mesure que progresse la christianisation des structures politiques et administratives, la pratique des cultes antiques devient dangereuse et plus clandestine. Leurs derniers adeptes la pratiquent en petites communautés avec beaucoup de piété. Ils la transforment en une démarche religieuse de plus en plus spiritualiste et mystique. Les manifestations publiques et les sacrifices sanglants sont remplacés par des petites cérémonies cultuelles quotidiennes et privées. Elles comportent des prières et des pieuses allocutions, on y brûle de l’encens et on y chante des hymnes qui sont réputés inspirés par les dieux. Les métaphysiciens mystiques néo-platoniciens ont composé un grand nombre de très beaux hymnes dont la plupart ont été systématiquement détruits. Voici, par exemple, un hymne composé par Ploclus, ou Procklos, un Néo-Platonicien grec né en 412, déjà cité plus haut pour son discours sur la structure dialectique du monde.

Écoute-moi, ô Athéna,
toi dont le visage rayonne une pure lumière.
Conduit à bon port l’errant que je suis sur la Terre.
En récompense de mes saints hymnes en ton honneur,
donne à mon âme lumière pure, amour et sagesse.
Par ton amour, insuffle à mon âme assez de force
et d’une telle vertu qu’elle se retire des creux de la Terre
et remonte à l’Olympe vers la demeure du Père.
Aie pitié de moi, Déesse aux doux conseils,
parce que je me flatte d’être à toi,
ô Salvatrice des mortels, ne permet pas que,
gisant à terre, je tombe en proie et en butin
aux mains des Punisseuses
qui me font frissonner.

Jamblique, témoin de la tradition païenne.

Jamblique est un philosophe néo-platonicien, né en Syrie vers l’an 250. Il se fixe d’abord à Alexandrie, et il y réside environ vingt ans, puis il retourne en Syrie et fonde une école à Apamée. Initié aux doctrines ésotériques des Égyptiens et des Chaldéens, il pratique le Néo-Platonisme syrien comme la vraie religion, en l’opposant au Christianisme. Il considère que tous les Chrétiens sont des athées. Il meurt en 330. Les textes cités ci-après sont extraits de la réponse d’un néo-platonicien syrien traditionnel, (égyptien), à la lettre d’un romain rénovateur rationaliste. La forme littéraire établie comme une réponse à une lettre est commune à l’époque.

NdR. J’ai parfois tronçonné les phrases pour faciliter la lecture, lorsqu’elles étaient trop longues ou alambiquées, mais je n’ai pas modifié le vocabulaire. Quelques courtes explications sont entre parenthèses. Les rappels du texte de Porphyre sont en italique, ceux de Jamblique sont droits.

Réponse à une lettre de Porphyre, ardent disciple de Plotin, questionnant Anébon, disciple de Jamblique, au sujet des contradictions et des absurdités qu’il constate dans les traditions des Assyriens et Chaldéens, par rapport au Néo-Platonisme rationalisant romain et à l’apparition d’une religion toute intérieure. Jamblique répond, sous le pseudonyme de Maître Abammon, pour défendre les traditions et les pratiques des Égyptiens, (Les références à l’astrologie, aux sacrifices et aux méthodes de divination ne sont pas reprises dans cet extrait).

1 - Tu as l’air de croire que " la même connaissance vaut pour les choses divines et pour les autres, quelles qu’elles soient, et que les contraires fournissent le membre opposé, comme c’est l’ordinaire dans les problèmes dialectiques ". En réalité, ce n’est pas du tout pareil. La connaissance des dieux est à part, séparée de toute opposition. Elle ne consiste pas dans le fait qu’on la concède maintenant ou qu’elle prend naissance. De toute éternité, elle coexistait dans l’âme en une forme unique.

2 - Conçois donc comme du limon tout le corporel, le matériel, l’élément nourricier et générateur, ou toutes les espèces matérielles de la nature qu’emportent les flots agités de la matière, tout ce qui reçoit le fleuve du devenir et retombe avec lui, ou la cause primordiale, (préalablement installée en guise de fondement), des éléments et de toutes leurs puissances. Sur ces bases, le Dieu auteur du devenir, de la nature entière, de toutes les puissances élémentaires, lui qui est supérieur à celles-ci et s’est révélé dans sa totalité sorti de lui-même et rentré en lui-même, immatériel, incorporel, surnaturel, inengendré, indivis, préside à tout cela et enveloppe en lui-même l’ensemble des êtres. Et parce qu’il a tout embrasé et se communique à tous les êtres du monde, il est apparu sortant d’eux. Parce qu’il est supérieur à tout et souverainement simple en lui-même, il apparaît comme séparé, transcendant, sublime, éminent de simplicité, en lui-même au-dessus des puissances et des éléments cosmiques.

3 - Avant les êtres véritables et les principes universels il y a un Dieu qui est l’Un, le Tout Premier même par rapport au Dieu et Roi premier. Il demeure immobile dans la solitude de sa singularité. Aucun intelligible, en effet, ne s’enlace à lui, ni rien d’autre. Il est établi comme modèle du Dieu qui est à soi-même un père et un fils, et est le Père unique du vrai Bien, car il est le plus grand, premier, source de tout, base des êtres qui sont les premières Idées intelligibles. A partir de ce Dieu Un se diffuse le Dieu qui se suffit, c’est pourquoi il est à soi-même un père et un principe car il est principe et dieu des dieux, monade issue de l’un, antérieure à l’essence et principe de celle-ci. De ce deuxième dieu, en effet, dérivent la substantialité et l’essence, aussi est-il appelé le père de l’essence, car il est l’être par antériorité à l’être, principe des intelligibles, aussi le nomme-t-on Premier Intelligible.

4 - Tu dis maintenant que " La plupart des Égyptiens font dépendre notre libre arbitre du mouvement des astres ". Ce qu’il en est, il faut te l’expliquer plus longuement, en recourant aux conceptions hermétiques. D’après ces écrits, l’homme a deux âmes. L’une est issue du Premier Intelligible, et elle participe aussi à la puissance du démiurge. L’autre est introduite en nous à partir de la révolution des corps célestes. C’est en celle-ci que se glisse l’âme qui voit Dieu, (la précédente). Les choses étant ainsi, celle qui descend des mondes, (... célestes, la fatalité inscrite dans le Zodiaque), en nous, accompagne la révolution de ces mondes, tandis que l’âme issue de l’Intelligible, présente en nous selon le mode propre à l’intelligible, est supérieure au cycle des naissances. C’est par elle que, délivrés de la fatalité, nous remontons vers les dieux intelligibles. (...).

5 - Mais tout dans la nature n’est pas non plus lié à la fatalité. Il est un autre principe de l’âme, supérieur à toute nature et à toute connaissance, selon lequel nous pouvons nous unir aux dieux, nous tenir au-dessus de l’ordre cosmique et participer à la vie éternelle et aux activités des dieux supra-célestes. Selon ce principe, nous sommes capables de nous libérer nous-mêmes. En effet, quand agissent les meilleures parties de nous-mêmes et que l’âme s’élève vers les êtres supérieurs, elle se détache des parties inférieures. A la place de sa vie elle acquiert une vie nouvelle et se donne à un autre ordre, en abandonnant complètement le précédent. (...). Dés leur première descente, Dieu a envoyé les âmes dans l’intention qu’elles retournent à lui. Il n’y a donc pas de changement par suite d’une telle élévation, ni de conflit entre les descentes et les remontées des âmes. De même, en effet, que dans le tout, le devenir et cet univers-ci dépendent de l’essence intellective, de même, dans l’ordre des âmes, leur souci du monde créé s’accorde avec la libération du devenir.

- Fin de citation -

Le Feu dans le Monde.

Nous avons vu que la tolérance était très large au sein de la Gentilité, et que les mentalités avaient beaucoup évolué. On constate bien, dans ces derniers exposés, à quel point les multiples divinités étaient considérées comme les manifestations diversifiées d’une grande divinité universelle. Les extraits choisis ci-dessus montrent aussi que la pensée néo-platonicienne égyptienne ou syrienne, quoique restées très conformiste vis-à-vis de la religion égyptienne antique, avait atteint un très haut degré de cérébralité et de mysticisme. Il en était d’ailleurs de même en ce qui concernait le Néo-Platonisme romain et les autres doctrines en compétition à l’époque. Elles étaient devenues admirables sur le plan intellectuel, mais fort complexes, hors de portée pour le petit peuple commun.

La religion chrétienne, relativement simpliste enseigne qu’un envoyé divin réalise le salut universel par la seule grâce divine (et par le moyen d’un rachat lié à au sacrifice rituel du Fils de Dieu). L’obtention du salut est plus facile puisqu’il est collectif et extérieur au mérite personnel des hommes. Sur ces bases comparatives, et en y ajoutant l’effet de la mise en œuvre de la puissance de l’appareil impérial, on comprend mieux qu’elle se soit rapidement et largement développée.

Riche de la sève du Monde,
je monte vers l’Esprit
qui me sourit,
au-delà de toute conquête,
drapé dans la splendeur concrète
de l’Univers.
Et je ne saurais dire,
perdu dans le mystère
de la Chair divine,
quelle est la plus radieuse
de ces deux béatitudes,
Avoir trouvé le Verbe
pour dominer la Matière,
ou posséder la Matière
pour atteindre et subir
la Lumière de Dieu.

(P.Teilhard de Chardin - Hymne de l’Univers)

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