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Arts et Sciences, Hommes et Dieux

Jacques Henri PREVOST

 

 
Petit Manuel d’Humanité

CAHIER 12 - Ombres et Lumières. 

MANUSCRIT
ORIGINAL


 N° 00035434
Tous droits
réservés
   

Table des Matières interactive.

Du sang pour les dieux.
Le sacrifice en Amérique centrale.
Le sacrifice rituel chez les Grecs.
L'influence grecque dans la culture antique.
La restauration  de l'alliance chez les Chrétiens.
Le vrai sacrifice induit toujours la douleur.
Le Gnosticisme.
Valentin.
Marcion.
Origène.
La religion Mandéenne.
Le Manichéisme.
Les Bogomiles et les Cathares.
L’Hermétisme.
L'Apocalypse des Égyptiens.
L’alchimie.
La Kabbale.
La Rose Croix.
Illustrations.

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Ombres et Lumières.

L'univers est une machine à créer de la conscience.
(Bergson).

Le seul temple digne de Dieu, c'est l'intelligence du sage.
(Porphyre - Lettre à Marcella).

L'homme est le miroir que Dieu tient devant Lui,
l'organe qui Lui sert à appréhender Son Être.
 (C.G. Jung).

Du sang pour les dieux.

Les précédents chapitres ont mis en évidence de grandes analogies dans les rites et les pratiques antiques. On en retrouve beaucoup dans la plupart des religions modernes. Le premier constat, évident, est celui de l'omniprésence des sacrifices, quels que soient les peuples et les époques. La notion de sacrifice semble être universelle dans toutes les religions. Elle prend une très grande importance lorsque le pratiquant s'adresse à une divinité extérieure. Pour clarifier ce que recouvre ce concept de sacrifice, on peut d'abord tenter de catégoriser les différentes formes rencontrées, cette énumération n'étant pas exhaustive.

- Nourrissage, (renforcement et service du dieu).
- Oblation, (offrande d'adoration du dieu).
- Alliance, (témoignage de bonne volonté).
- Pénitence, (sacrifice pour expier une transgression).
- Rachat, (remplacement d'un objet sacrificiel par un autre).
- Transaction, (magie d'échange pour obtenir un résultat).
- Consécration, (Onction et sanctification des prêtres).
- Prestige, etc..

Quelque intérêt qu'elle présente, cette classification ne suffit pas à nous faire comprendre pourquoi les hommes ont adopté ces étonnantes et irrationnelles coutumes sacrificielles. Nous vous proposons de réfléchir ensemble sur l'origine du sacrifice. Nous voudrions rechercher les raisons logiques éventuelles, les racines coutumières ou les fondements légendaires qui pourraient un peu expliquer cet acte étonnant, consistant à détruire un bien apprécié ou accomplir un meurtre pour plaire aux dieux.

L'action de sacrifice s'inspire originellement des offrandes que les faibles hommes font aux puissants seigneurs pour obtenir leur bienveillance. Mais les dieux invisibles et incorporels ne peuvent pas approprier matériellement les choses offertes. Il faut donc trouver un autre moyen de les leur transférer. En conséquence, le sacrifice religieux consiste en la destruction ou la suppression de la chose offerte. Il se traduit toujours par un renoncement désagréable, ou en la privation d'un plaisir, qu'il soit d'usage, de possession ou de jouissance. La chose détruite doit être utile afin que la privation soit pénible, et c'est ce déplaisir même qui établit le mérite du sacrifice. Pour exprimer l'importance accordée au destinataire, l'offrande sera également rare et précieuse. Et, comme il s'agit d'un don irrévocable, sa destruction sera définitive.

Les sacrifices antiques les plus ordinaires sont les libations. Elles sont fréquentes et ont une grande importance. Les officiants, souvent de simples particuliers, gâchent des liquides utiles, par exemple du vin, du lait, de l'huile, en les répandant à terre en l'honneur des dieux ou pour nourrir les morts. Il peut aussi s'agir de parfums coûteux. (Luc - 7/37). Les offrandes de biens personnels et de nourritures s'intensifient par des dons effectifs, soit non sanglants, concernant des offres d'argent, grains, tourtes, graisses, soit sanglants avec des immolations animales.

Du Sang sur les Autels.

Les animaux sauvages ne sont pas victimes sacrificielles, et il s'agit donc toujours d'animaux domestiques, pigeons, colombes, poulets, chiens, chèvres, moutons, porcs, veaux, boeufs, parfois chevaux (dans de rares occasions). Les plus beaux sont choisis, puis consacrés et rituellement égorgés, souvent par un sacrificateur spécialisé. Le sang est ensuite répandu en libation sur le sol ou sur un autel. Les corps sont consumés par le feu mais, le plus souvent, une partie seulement du sacrifice est brûlée. Les prêtres et l'assistance se partagent les restes. Dans les grandes occasions, la consumation est totale. Il s'agit alors d'un holocauste.

L'escalade croît cependant en importance. Comme l'on offre souvent des esclaves aux princes, on en arrive logiquement à offrir au dieu des éléments humains. On commence par sacrifier seulement quelques organes corporels non vitaux mais symboliques, (souvent liés à la reproduction, circoncision des garçons ou excision des filles). On sacrifie ensuite des fonctions existentielles plus larges, par exemple en vouant la durée de la vie entière au service de la divinité, ou en confondant la pureté sacerdotale et la virginité perpétuelle, (comme les Vestales antiques, les druidesses gauloises, et les prêtres célibataires modernes).

Cette progression d'échelle, inévitablement, conduit un jour aux sacrifices humains, parfois même massifs. Nous avons vu que les Hébreux sacrifiaient à YHWH la plupart des villes conquises et tout ce qui y vivait. A cet égard, la lecture de la Bible est absolument épouvantable. Sachez que cette pratique était fréquente chez les peuples sémites, mais aussi dans d'autres civilisations telles celles des Égyptiens, des Grecs, (souvenez-vous d'Iphigénie), ou des Celtes. Elle existait également ailleurs dans le monde, et l'on peut ici donner l'exemple des terrifiantes coutumes des Aztèques.

Le sacrifice en Amérique centrale.

Les Méso-américains croyaient en un grand dieu de la foudre et de la pluie qui portait différents noms selon les peuples, Tlaloc, Aksin, Tzahui, Cocijo, Nohotsyumchac. Toute eau provenait de la mer divine. Souvent identifiée à la Lune, Chalchihuitlicue, l'eau était un symbole de vie, de mort, et de résurrection. Elle était placée sous la protection de divinités féminines auxquelles des jeunes filles vierges et des jeunes enfants étaient offerts en sacrifice. Ici, la terre est à la fois un lieu de genèse et de dissolution qui dispense les aliments et mange les cadavres. Il unit ainsi les contraires en son sein et fusionne la mort et la vie.

Chez les Aztèques, la création originelle fut marquée par des épisodes violents qui ont amené la destruction de quatre soleils successifs. Notre monde reste instable sous le cinquième, marqué par l'union de la vie et de la mort. L'homme est composé de cinq éléments, le principe vital, le mouvement, l'âme préexistante qui survit aussi à la mort, l'esprit de connaissance, et l'ombre animale. C'est au creux de la terre que Quetzalcoatl, le Serpent à Plumes, le dieu civilisateur aztèque, est allé chercher les ossements à partir desquels furent créés les hommes, en les arrosant du sang des dieux.

La création de l'humanité est précisément due à ce sacrifice collectif des dieux qui en demandent la juste rétribution. Il est donc nécessaire de les prier et de leur offrir des offrandes. Mais il faut surtout les nourrir de l'eau précieuse, le sang des innombrables victimes que les Aztèques devaient verser sans retenue pour empêcher la menaçante destruction de l'univers. Chaque matin, le Soleil sortait affaibli de l'empire des morts et il devait être revitalisé par un sacrifice sanglant. Dans les temps anciens, les fidèles extrayaient eux-mêmes une partie de leur propre sang avec des aiguilles. Ce n'était pas suffisant et, par la suite, d'horribles sacrifices humains très sanglants furent pratiqués en nombre considérable, (vingt-cinq mille victimes en un seul jour selon les conquérants espagnols). Le sang était l'élément sacré essentiel et les repoussants sacrificateurs aztèques n'étaient jamais autorisés à laver les traces de ses affreux jaillissements.

Chez les Incas, au 15ème siècle, Inti, le Soleil, était le dieu majeur, le fondateur dynastique dont les despotiques empereurs étaient les fils. De nombreux temples lui étaient consacrés. Ils contenaient de fabuleuses richesses et disposaient d'un personnel important, prêtres, devins, serviteurs, et les nombreuses vierges du Soleil, chastes vestales choisies pour leur beauté. Elles étaient parfois vouées au harem de l'Inca, l'empereur, ou données en présent à ses invités, mais elles étaient fréquemment sacrifiées au cours des grandes cérémonies rituelles.

Accorde la vie et la prospérité à mes enfants, à mes serviteurs.
Fais se multiplier et croître ceux qui ont pour devoir
de t'alimenter et d'assurer ta survie,
ceux qui t'invoquent sur les chemins,
dans les champs, au bord des rivières,
à l'ombre des arbres (...).

(Prière au Coeur du ciel - Popol Vuh).

Vous constatez que ces pratiques effroyables ne semblaient par réellement gêner la ferveur des fidèles qui priaient les dieux avec détachement. On voit cependant que l'on trouve pourtant dans leurs prières les traces d'un questionnement inconscient, d'un début imprécis de culpabilité, démarche qui les pousse à évoquer l'accomplissement d'un devoir sacré.

Le sacrifice rituel chez les Grecs.

Chez les Grecs, l'action sacrificielle est également liée à un symbolisme cosmogonique. Elle peut être associée à la légende de Prométhée qui mérite largement qu'on s'y attarde, et j'y reviendrai.

Au temps mythique de l'âge d'or, les dieux et les hommes étaient tous deux régis par les lois de la nature et vivaient ensemble. Ils partageaient un repas commun lorsqu'ils décidèrent un jour de se séparer. Ils chargèrent alors Prométhée de leur partager le monde. Pour accomplir sa tâche, le Titan abattit un bœuf, fondant ainsi le sacrifice sanglant comme mode relationnel entre les hommes et les dieux. Il en fit deux parts, toutes deux truquées, l'une agréablement apprêtée camouflant les seuls os dénudés, l'autre cachant la chair comestible sous un aspect repoussant.

Zeus feignit de se tromper. Il choisit les os, laissant la viande aux hommes. En conséquence, ceux-ci demeureront toujours des créatures avides, affamées de cadavres, tandis que les dieux, nourris de fumées et de parfums, resteront à jamais, jeunes, immortels et incorruptibles. Zeus punit cependant la fraude en enlevant aux hommes le feu céleste et les grains d'abondance, deux biens dont ils disposaient librement. Ils ne pourront plus cuire leur viande et devront cultiver la terre pour se nourrir. Mais Prométhée dérobe un jour aux dieux une semence du feu. Il la porte sur la Terre et les hommes retrouvent la possession d'une flamme précaire qu'il faudra bien entretenir. Parmi toutes les créatures terrestres, ils ne mangeront plus que des aliments cuits, seuls propres à la consommation.

Zeus vengera aussi cette nouvelle offense, le vol du feu. Pour la punir, il inventera la Femme, Pandora (le don des dieux), un redoutable piège destiné aux hommes. Elle a l'apparence, la grâce et la séduction d'une déesse immortelle, mais Hermès a caché à l'intérieur mille horribles défauts (qui me font sourire mais que je ne décrirai pas pour épargner les sensibilités féminines). Sur l'ordre de Zeus, (belle excuse), Pandora, (la traîtresse), ouvrira la jarre qui contient tous les Maux. Ils se répandront à jamais sur le Monde en se mêlant tellement aux Biens qu'on ne pourra plus jamais les distinguer.

Accomplir les rites sacrificiels grecs, c'est donc établir un contact avec les dieux par une double commémoration, celle de la tâche accomplie par le Titan protecteur, et celle de la leçon donnée par Zeus, que les hommes affirment avoir comprise. En l'accomplissant, les hommes signifient rituellement qu'ils acceptent maintenant la place allouée par Zeus, les situant entre les bêtes et les dieux. Le rite, ainsi que le repas collectif qui l'accompagne, rappellent que les hommes et les dieux sont aujourd'hui à jamais séparés, et qu'ils ne vivent ni ne mangent plus ensemble. On ne peut tromper Zeus ni tenter de s'égaler aux dieux sans devoir en payer le prix. Celui-ci est l'éloignement du divin et l'obligation de vivre sur cette terre où rien ne s'obtient sans effort, et où se mêlent toujours le bonheur et le malheur, la joie et la peine, le Bien et le Mal.

Le sacrifice grec est un contact sacramentel avec les dieux.

Il y a, par ailleurs, d'autres légendes explicatives ou justificatives, comme vous le voudrez. Voici celle de Sôpatros. Au commencement, les hommes n'offraient aux dieux que des végétaux et des céréales. Un bœuf revenant des champs s'approcha d'un autel et dévora les offrandes. Horrifié par le sacrilège, son bouvier, Sôpatros, l'abattit sur place, polluant l'eau du sacrifice et ajoutant un second et grave sacrilège au premier. Impur, car souillé par le sang de l'animal, il s'enfuit en Crête, laissant à ses compagnons le soin de résoudre le problème. Incapables de mettre un terme à la malédiction qui desséchait le pays, les hommes consultèrent la Pythie d'Apollon à Delphes. La réponse fut que le meurtrier devait être châtié. Le châtiment consistait dans le renouvellement du meurtre sacrilège du bœuf sur l'autel, et les hommes devaient consommer solidairement toute la chair de la victime. Nourri du grain destiné aux dieux, ce bœuf sacré devenait lui-même la nourriture des hommes. Ceux-ci ne pouvaient cependant sacrifier un autre bœuf sans réamorcer la chaîne sacrilège. Sôpratos l'aurait pu car il était déjà meurtrier, mais il était en fuite. On le fit citoyen de la Cité afin d'établir la solidarité des hommes dans cette épreuve. Et c'est finalement l'instrument du meurtre, le couteau, l'égorgeoir, qui fut déclaré l'auteur effectif de l'acte coupable. Il fut rituellement jeté dans les profondeurs marines.

L'existence de ces justifications montre bien que la mise à mort des animaux sacrificiels ne laissait pas tous les Grecs indifférents. Parmi eux, certains refusaient la violence faite aux bêtes et ne participaient pas aux repas rituels. Cette attitude marginale était cependant considérée comme impie, mettant en cause tout l'édifice social de la cité. Mais les disciples de Pythagore, et surtout les fidèles végétariens d'Orphée, adorateurs pacifiques d'Apollon, se tenaient à l'écart des pratiques sacrificielles meurtrières. Ils désiraient se rapprocher des dieux par l'ascétisme, en ne s'alimentant que de nourritures incorruptibles.

Dans cette religion solaire, Orphée, le fils de Calliope à la Belle Voix, muse de l'éloquence et de la poésie épique, a deux pères. Le premier est terrestre, le roi Oeagrus, le second est céleste, Apollon, le dieu de la lumière et le protecteur des muses. C'est lui qui initia Orphée à la musique. Le mythe s'éloigne du récit de Virgile. Ici, le héros n'est pas mort déchiré par les Ménades ou Bacchantes pour les avoir dédaignées et exclues de ses Mystères. Il est foudroyé par Zeus pour avoir révélé aux fidèles les secrets découverts lors de sa visite au royaume des morts. Remarquez-vous que l'on commence à découvrir une caractéristique remarquable des pratiques sacrificielles, la présentation d'une excuse justificative devant les réactions émotives de rejet. Les pratiques sacrificielles associent devoirs et remords.

L'influence grecque dans la culture antique.

Je vais interrompre un instant cet exposé pour développer certains points, à mes yeux importants, et tenter d'expliquer le contexte dans lequel est apparu le Christianisme fondement de notre actuelle civilisation occidentale.

Il est maintenant difficile de se représenter clairement ce qu'est le milieu dans lequel les événements se déroulent au début de l'ère chrétienne. Le contexte de l'époque est le Monde Romain, mais avant l'époque romaine, le Monde méditerranéen était sous influence grecque. Les Grecs colonisent beaucoup et rencontrent les civilisations voisines telles celles des Hittites ou des Phrygiens dans l'Anatolie voisine. Le Panthéon grec associe les antiques cultes de la Terre-mère et ceux des dieux mâles, ouraniens et fulgurants, des Indo-européens. A l'extérieur, les expéditions grecques aboutissent à la fondation de 80 colonies et comptoirs, dont la Grande Grèce en Italie, la Sicile, et Massilia (Marseille). Vers l'an ~400, un semi barbare ambitieux, Philippe II de Macédoine, devient le maître de la Grèce. Son fils, Alexandre dit le Grand, établit un immense empire comprenant la Grèce, l'Égypte, et l'Asie occidentale jusqu'à l'Indus. Il fonde Alexandrie, Antioche, Pergame et 70 autres villes. Après sa mort, son empire est partagé entre ses lieutenants. Cela entraîne la formation de divers royaumes, l'Égypte des Lagides, la Syrie des Séleucides, la Macédoine, la Grèce des Antigonides, le Royaume du Pont, le Royaume de Pergame des Attalides.

L'influence des Grecs est alors immense.

La religion des Grecs a un rôle civique très important. La philosophie et la pensée grecques nous sont plus proches que sa religion dont les aspects variés ne nous sont connus qu'à travers l'imagerie pittoresque de sa mythologie, mais cette religion comporte des innovations typiquement achéennes, qui lui ont donné son caractère propre. Citons en exemple les pratiques liées aux cités. Chacune a ses propres dieux qui protègent la ville. Ils diffèrent donc de ceux des cités voisines. La religion doit veiller attentivement à ce que les dieux ne soient pas irrités par le comportement des citoyens. Elle doit aussi restaurer leur bienveillance après un méfait ou un sacrilège. Les cultes grecs sont d'abord une religion d'état obligatoire, ressource utilitaire de principes fédérateurs à l'intérieur de la Cité.

Les pratiques religieuses et les sacrifices sont obligatoires.

Après les conquête d'Alexandre, la culture grecque est fortement modifiée. Les influences des philosophes et celle des savants deviennent encore plus importantes. L'Hellénisme naît alors de la rencontre du classicisme grec et des civilisations orientales. Au fil du temps, la religion évolue énormément. L'Orphisme, le Néo-platonisme, le Gnosticisme et les Cultes à Mystères apparaissent.

En ~200, les Romains arrivent. La Grèce devient romaine. Les civilisations et les religions grecque et romaine sont profondément marquées par les nouvelles philosophies. Elles s'influencent fortement jusqu'à se confondre. Au début de l'ère, l'Empire romain a intégré le grand Empire d'Alexandre. Il réunit une part très importante de la population mondiale. Il s'étend de la Manche à la Mer Rouge et à l'Atlantique, incluant la Grande Bretagne, la Gaule et une partie de la Germanie, l'Ibérie, l'Italie, la Grèce et les Balkans, l'Afrique du Nord et l'Égypte, la Perse, la Turquie, et tous les petits états riverains de la Méditerranée. Malgré les difficultés liées à la dimension de l'empire et aux ambitions humaines, les empereurs ont su mettre en place les structures politiques, administratives, économiques, commerciales, juridiques, militaires, (et même religieuses), nécessaires pour faire fonctionner cet immense ensemble et assurer sa sécurité. L'Empire de Rome est à son apogée.

L'époque romaine a un allié particulier. C'est le royaume privilégié d'Hérode le Grand, nommé par le Sénat Romain " roi allié " de Rome. La province, extrêmement riche et influente, est exempte de tribut. Elle acquiert une très grande importance économique surtout due à son éminent rôle commercial, aux mines du Sinaï; et au débouché du port d'Akaba sur la Mer Rouge. La diaspora commerçante juive se répand dans toute la Méditerranée, à tel point qu'il y a plus de Juifs à Alexandrie qu'à Jérusalem. Les particularismes de la religion juive sont maintenus. Cependant, après les graves rivalités qui suivent la mort d'Hérode, ce sont des procurateurs romains, tels Ponce Pilate, qui administrent le pays. Le tribut aux Romains est rétabli mais les Juifs gardent partout leurs étonnants privilèges religieux, futur terreau du Christianisme.

Dans l'Empire, sous l'influence des philosophes, l'hénothéisme, ou recherche d'une déité souveraine et universelle, progresse rapidement dans les mentalités. Les multiples divinités sont de plus en plus considérées comme les manifestations diversifiées d'une même unique et grande divinité universelle dont Zeus/Jupiter est le symbole.

Cette évolution du polythéisme permet de comprendre pourquoi les traditions romaines montrent une très grande tolérance vis-à-vis de tous les cultes. Le rôle civique dévolu à la religion explique pourquoi la maison de l'empereur interprète le respect des exigences du culte impérial comme une preuve de loyalisme envers Rome et son empereur.

La restauration rituelle de l'alliance chez les Chrétiens.

Dyau, (l'esprit, le souffle), Théos, Zeus, Deus, Dieu.

Dans le Monde gréco-romain l'action sacrificielle ordinaire reste associée à la légende cosmogonique de Prométhée. La condition humaine se définit à travers les conflits opposant Zeus/Jupiter et Prométhée, le partage du bœuf et le rapt du feu. Nous avons déjà vu le mythe. Les dieux et les hommes préparaient un repas commun lorsqu'ils décidèrent de se séparer, en chargeant Prométhée de partager le festin et le Monde.

Prométhée est la connaissance universelle. Il prévoit tout. Il en sait plus que tout dieu ou tout homme mortel et son intelligence est nécessaire à Zeus. Mais, pour favoriser les hommes, le Titan truque le partage, offensant Zeus qui décide de définir clairement les rôles respectifs des hommes des dieux. Les rites sacrificiels rappellent l'erreur du Titan protecteur et la punition conséquente. Les hommes affirment ainsi avoir compris la leçon donnée par Zeus. En accomplissant rituellement le sacrifice, les hommes signifient qu'ils acceptent leur état mortel et la place allouée par Zeus, les situant entre les bêtes et les dieux dont ils sont à jamais séparés.

Le sacrifice sanglant prométhéen est donc l'acte rituel obligatoire le plus important de la religion politique gréco-romaine, et il est important de l'examiner en détail. Il commence par la consécration de la victime, appelée immolation, qui est accomplie à proximité de l'autel. Ainsi devient-elle sacrée car nourriture des dieux. (voir Sôpratos ci-dessus).

La victime est ensuite abattue et découpée par un sacrificateur habilité. On procède en premier lieu à la préparation de la part des dieux. Le sang, symbole habituel de vie, est versé sur l'autel et l'on y ajoute les autres viscères sanglantes bouillies, la fressure, (cœur, poumons, foie, rate). Cette part des dieux est entièrement consumée sur le feu de l'autel.

On prépare, ensuite seulement et en second, la part des hommes qui ne peuvent partager la nourriture des dieux. La chair restante est donc profanée par attouchement du prêtre. Devenue impure, elle est partagée entre les assistants ou vendue en boucherie. Le sacrifice est achevé par la consommation obligatoire de cette viande dite de sacrifice, rituellement rôtie puis bouillie.

On voit que le partage rituel a une signification profonde consacrant la séparation définitive des hommes et des dieux. Elle établit la supériorité des immortels, l'infériorité et la sujétion des mortels. C'est pour cela que les Orphiques, par exemple, refusent à la fois les sacrifices sanglants, la consommation de chair animale et tout le système politico-religieux symbolisant l'établissement d'un ordre définitif du Monde qu'ils rejettent. Pour cela, ils sont considérés comme des marginaux asociaux.

Bien d'autres hommes tentent d'échapper à la malédiction perpétuelle en adhérant à l'une des nombreuses religions à Mystères tolérées par la société. Identifiant le myste à la divinité, elles lui font vivre une mort symbolique suivie d'une résurrection personnelle et d'un possible retour vers les dieux.

La Cène des Chrétiens.

Malgré leurs privilèges religieux, et en raison de leur position sociale dans le monde gréco-romain, les Juifs de la Diaspora sont concernés par certaines obligations. Ils sont amenés à consommer plus ou moins consciemment ces viandes de sacrifice qui symbolisent l'état mortel et inférieur de l'homme. Leurs propres obligations religieuses leur interdisent de participer aux religions à Mystères et le Judaïsme traditionnel ne leur offre rien d'équivalent. Mais voici qu'une nouvelle secte d'abord destinée aux Juifs, celle des Chrétiens, propose des rites révolutionnaires. Ils apportent aux Juifs un Mystère propre dont la portée dépasse tous les autres.

Ainsi la cène chrétienne présente-t-elle, pour les gens de culture grecque, un rituel de repas sacrificiel strictement parallèle au rite prométhéen mais elle en renverse complètement le déroulement et la signification.

C'est d'abord, en premier, la part des hommes, la chair mortelle, ici représentée par le pain (évident symbole de l'aliment terrestre), qui est immolée, consacrée, et donc re-divinisée par le Fils de Dieu, (Deus, Zeus), puis partagée avec les hommes ce qui signifie qu'ils sont invités à manger à nouveau avec les dieux.

Puis, en un second temps, c'est la part céleste des dieux, le sang porteur de vie, ici représenté par le vin symbole dionysiaque antique de la vie exubérante et joyeuse, qui est à son tour immolée, consacrée, puis également partagée par le Christ entre les hommes et Dieu, en témoignage du rétablissement d'une alliance nouvelle et éternelle.

A l'époque considérée, la signification du rituel est extrêmement claire, puissante, et certainement très émouvante et bouleversante à un degré que nous sommes maintenant incapables d'imaginer. Par le partage consenti du repas commun, le rite rétablit entre les hommes et Dieu l'alliance rompue par la séparation et la malédiction prométhéenne. Il permet ainsi le retour de tous les hommes dans le domaine divin de l'âge d'or originel. On comprend mieux alors, me semble-t-il, les causes de son succès immédiat et de sa rapide expansion dans le monde de culture gréco-romaine.

Au début du Christianisme, les Chrétiens qui participent au sacrifice salvateur de la Cène refusent ensuite la consommation pernicieuse des viandes de sacrifice. Cela crée des difficultés politiques dont l'apôtre Paul est informé. Dans l'Épître aux Romains, il intervient à ce sujet de la façon qui suit. "Faites accueil à celui qui est faible dans la foi et ne discutez pas sur les opinions. Que celui qui mange (de la viande de sacrifice), ne méprise pas celui qui n'en mange pas, et vice versa. Non plus celui qui distingue entre les jours (le Shabbat) et l'autre qui les estime tous égaux. Ne jugez point car ce n'est pas à vous de juger. Ne nous jugeons donc plus les uns les autres, mais pensons plutôt à ne rien faire qui soit objet de scandale pour nos frères. Rien n'est impur en soi, et une chose n'est impure que pour celui qui la croit impure."

Le vrai sacrifice induit toujours la douleur.

Nous allons maintenant revenir aux généralités concernant le sacrifice. Le sacrifice se traduit par une douleur. C'est même cette souffrance, née de l'importance de la privation, qui mesurerait le mérite réel du donateur. A l'importance de la souffrance supportée correspondrait le degré de la vertu attribuée au sacrifice.

- Les offrandes de libations, nourriture, argent ou petits biens personnels sont du faible mérite car aisément remplaçables. Les égorgements d'animaux montent sensiblement d'un degré et préparent le suivant.

- Cependant, au premier niveau du sacrifice humain, les victimes sont prises chez les ennemis capturés, ou chez les esclaves. Ils représentent encore des biens remplaçables. Leur valeur méritoire reste relativement modérée.

- Le mérite supposé progresse fortement avec le sacrifice d'êtres chers, tout à fait irremplaçables, tels les premiers nés des familles comme à Carthage, ou celui des Vierges du Soleil et des tout petits enfants chez les Aztèques.

- A partir de cette progressive montée en valeur, on peut concevoir comment la mort d'êtres humains ordinaires, quels qu'en soit le nombre ou la qualité, puisse être considérée comme insuffisante si la contre-valeur d'échange consiste dans le salut de tout le genre humain. Le sacrifice réclame alors un niveau supplémentaire impliquant la mise à mort d'un héros ou d'un dieu. C'est bien ce que nous avons trouvé dans toutes les mystérieuses religions de salut passées en revue dans les précédents chapitres.

- Le sommet est atteint dans le Christianisme, où le fils unique du Dieu Suprême lui-même est sacrifié.

Pour comprendre maintenant la signification judaïque, et non plus gréco-romaine, et l'origine du signe, il faut revenir à la Bible. Souvenons-nous que les Hébreux, comme tous les peuples antiques, tendaient à garantir par des gages précieux les alliances contractées avec les puissants. Traditionnellement, pour gager la conclusion d'une alliance entre chacun des patriarches et son très puissant dieu, une antique coutume, assez répandue chez les divers Sémites, rendait obligatoire le sacrifice du très précieux fils premier-né. (Abraham et Isaac). Voici quelques extraits bibliques.

Tu apporteras à la maison de l'Éternel, ton Dieu,
les prémices des premiers fruits de la terre (..). (Exode 34/26).

Tu ne différeras point de m'offrir les prémices de ta moisson et de ta vendange.
Tu me donneras le premier-né de tes fils. (Exode 22/29).

Tu me donneras aussi le premier-né de ta vache et de ta brebis.
Il restera sept jours avec sa mère.
Le huitième jour, tu me le donneras. (Exode 22/30).

Tout mâle premier-né m'appartient,
dans les troupeaux de gros et de menu bétail. (Exode 34/17).

Tu rachèteras avec un agneau le premier-né de l'âne,
et si tu ne le rachètes pas, tu lui briseras la nuque.
Tu rachèteras tout premier-né de tes fils,
et l'on ne se présentera point à vide devant ma face. (Exode 34/20).

L'Éternel dit à Moïse.
"Écris ces paroles, car c'est conformément à ces paroles
que je traite alliance avec toi et avec Israël". (Exode 34/27).

On constate que la coutume est intégrée à la Loi et qu'elle constitue bien le gage de la première alliance contractée entre YHWH d'une part, Moïse et Israël d'autre part. Elle s'impose donc à tous les contractants, même si le rachat de la vie du fils a été finalement autorisé, (après, d'ailleurs, celui du premier-né de l'âne !).

Chez les disciple de culture hébraïque, l'apparition de cette notion d'un sacrifice humain gageant une alliance contractée entre Dieu et les hommes est très importante. Elle est à l'origine du développement du concept chrétien de la conclusion d'une nouvelle alliance, contractée pour le rachat, d'abord des juifs, puis de l'humanité. On est maintenant ici très loin de l'inversion de sacrifice prométhéen vécue par les disciples de culture grecque ou même de l'Orphisme et plus tard du Gnosticisme chrétien.

Établie sur l'initiative du Dieu des Juifs, l'alliance nouvelle est gagée par la mort effective du Fils unique, à laquelle il consent. Mais celui-ci est aussi le fils de l'Homme, et quand son meurtre est perpétré par ces hommes qui sont ses pères dans la nature terrestre, le rituel fondateur, établi originellement par YHWH, est de nouveau accompli. L'alliance est alors rétablie. La confirmation de ce point de vue est à l'évidence donnée par la formulation de ces paroles sacramentelles de la consécration que l'on rapprochera utilement des versets bibliques. (Notez que les évangiles disent "et pour d'autres", non pas "multitude").

Prenez et mangez, car ceci est mon corps, livré pour vous.
Prenez et buvez car ceci est mon sang, le sang de la nouvelle et éternelle alliance,
qui sera versé pour vous et pour la multitude, en rémission des péchés.

Je voudrais maintenant attirer l'attention sur un point. La signification initiale du sacrifice chrétien me semble avoir été renversée au fil des siècles. A l'origine, il m'apparaît que la valeur rédemptrice était attachée à la souffrance du Père et non pas à celle du Fils. C'est le Père qui contracte la nouvelle alliance en consentant au sacrifice de son unique fils. On retrouve ici les précédents bibliques d'Abraham et Isaac ou de la fille de Jephté ainsi que les usages sacrificiels sémitiques antiques. C'est pourquoi j'avais un jour imaginé de représenter l'unité du signe en dessinant trois croix sombres échelonnées devant le ciel, la première à terre figurant l'épreuve de l'homme terrestre, la centrale sur le Golgotha, et la troisième en arrière plan figurant la souffrance sacrificielle du Père.

Nos ancêtres portaient d'ailleurs peu d'attention au martyre coutumier des condamnés. Par ailleurs, l'Histoire rapporte souvent la torture de fils devant un père ensuite épargné mais demeurant torturé par la responsabilité morale de la mort atroce de ses enfants.

Par contre, le Catholicisme a bien plus porté l'accent sur les souffrances propres de Jésus que sur celles du Père, leur apportant bizarrement une valeur intrinsèque de rachat sacrificiel par la douleur, à l'image des rites des antiques cultes à mystères. De ce fait, la Cène réalisant le salut en rétablissant la liaison avec le Père, ce mystère central du Christianisme, perd l'essentiel de son sens. C'est la Croix et sa torture qui passent au premier plan.

Arrêtons ici cette partie de l'exposé. Dans la marche progressive vers davantage de spiritualité, cette notion de sacrifice contractuel, ou d'un autosacrifice, même si on l'applique seulement à des fragments de la personnalité, me paraît constituer une erreur.

D'un point de vue personnel, je pense que toute amputation de l'être total et unique qu'est chacun de nous est une dégradation quand elle est réalisée par la seule mise en œuvre de la volonté.

Si quelque chose doit être transformé dans un homme, qui est seul juge de ce besoin, la volonté n'est pas concernée. Seul le face-à-face avec le Dieu intérieur dont chaque homme est à la fois l'image et l'enfant, peut révéler l'état actuel d'insuffisance de son être.

Tout sacrifice imposé n'a aucun sens.

La prise de conscience de l'imperfection et de la nécessité de la dépasser, opérera, s'il y a lieu, par elle-même, la transformation. Cela se traduira par un changement naturel, et certainement pas imposé. Il me semble que l'automutilation volontaire, même si elle concerne seulement les plaisirs simples et la joie de vivre, n'a rien à faire ici.

La volonté ne se confond pas avec la conscience de soi.

Un précédent chapitre a exposé les idées syncrétiques des écoles et des philosophies issues des traditions assyriennes, égyptiennes, néoplatonicienne et gréco-romaine. L'essor du Christianisme surtout dans la Catholicité a étouffé progressivement d'autres importants courants de pensée que nous allons survoler maintenant. Ils exprimaient le désir de préserver les convictions religieuses traditionnelles ou le refus des concepts imposés par les nouveaux mentors. Selon qu'ils apparaissaient au-dedans ou au-dehors du Christianisme, leurs tenants furent considérés comme des hérétiques ou des païens, les deux catégories étant identiquement vouées à la destruction en ce monde et à la damnation éternelle, dans l'autre.

Le Gnosticisme.

La Gnose dit Henri - Charles Puech, s'efforce de répondre à plusieurs questions fondamentales.

S'il y a un Dieu , pourquoi tant de mal dans l'univers ? Pourquoi tant de religions sur Terre au lieu d'une seule ? Les Gnostiques répondent qu'avoir la Gnose, la connaissance, c'est connaître ce que nous sommes, d'où nous venons, où nous allons, ce par quoi nous sommes sauvés, quelle est notre naissance et quelle est notre renaissance.

La Gnose n'est pas une hérésie née du Christianisme.

C'est un système de pensée indépendant, probablement issu du Vêdànta, enraciné dans la tradition antique, s'exprimant consécutivement à une révélation. Il cohabite avec différentes écoles, l'Hermétisme, ou le Néo-Platonisme de Plotin, puis le Christianisme. Malgré la parenté iranienne indéniable qui rapproche les sources esséniennes du Christianisme et les racines indiennes de la Gnose, les deux courants professent des idées assez différentes concernant le Monde et l'Homme. Le système gnostique concurrence donc les cultes et mythes spécifiquement chrétiens. Cependant, il influence parfois la nouvelle religion chrétienne qui lui emprunte un certain nombre d'images, symboles, ou données. Les Gnostiques enseignent que le Monde Originel, (le Royaume de Dieu), et le Monde Naturel, (celui où nous vivons), sont de deux natures parfaitement distinctes. Ce thème des deux natures est tellement fondamental dans le Gnosticisme, qu'il est suffisant pour caractériser une religion de type gnostique.

Le Monde Originel n'est sujet ni au temps ni à la transformation. Il progresse continûment de magnificence en magnificence, perfectionnant sans cesse sa nature de Royaume Divin. Les agents de cette progression sont les sizygies d'éons. Ce sont des vagues de vie, des groupes d'entités spirituelles chargées de la puissance divine. Elles créent, dans la réalité, l'expression du plan idéal divin. La complexité de l'univers s'accroît alors et de nouveaux éons, plus éclairés et plus sages, apparaissent successivement pour administrer son nouveau développement. La collectivité de ces travailleurs divins est appelée Plérôme, et la vague de vie de l'Homme Originel est l'Adam, le dernier modèle paru, le plus achevé de ces éons.

Les esprits adamiques qui en font partie sont aussi les plus autonomes. Certains usent imprudemment de la liberté nouvelle dont ils sont dotés. Alors que l'administration du monde matériel leur est confiée, ils appliquent leurs facultés neuves à leur propre développement. Ce désordre, cette erreur, cette chute d'Adam, désorganise le Plérôme qui, pour rétablir son harmonie essentielle, isole les imprudents, (et toutes les forces "éoniques" dont ils sont issus), dans un nouvel univers, un ailleurs de secours, suscité hors du Monde Originel.

C'est dans ce faux monde, changeant et disharmonieux, domaine de la lutte des opposés, créé par les éons coupés du Plérôme et de la pensée divine, les faux dieux créateurs, que sont tombés les esprits adamiques maladroits. Presque anéantis mais éternellement vivants de par leur nature divine, ces étincelles spirituelles habitent aujourd'hui les corps animaux temporaires de créatures imparfaites, conscientes mais périssables, ceux des hommes naturels que nous sommes.

On relève ici un groupe de plusieurs éléments spécifiquement gnostiques. La splendeur de l'Homme Adamique qui est originellement doté des meilleurs dons de Dieu. La chute des Adam qui est due au retournement de leurs facultés créatrices vers leur propre développement. La réorganisation de l'harmonie du Plérôme qui fait apparaître une seconde nature et la création consécutive d'un faux monde par de faux dieux. Ce second thème globalisé est également très caractéristique du Gnosticisme.

Mais Dieu n'abandonne pas ses créatures sans les secourir. Il appelle à lui les esprits adamiques dans l'homme, cet ordre de secours imaginé pour leur salut. Il éclaire de sa lumière spirituelle la conscience des mortels pour leur donner une connaissance surnaturelle, la Gnosis. Celle-ci leur permet de comprendre le véritable état du Monde afin qu'ils commencent à travailler à la nécessaire reconstruction du divin corps originel qui ouvre aux égarés, par la Transfiguration, le chemin du retour au Royaume. La Gnose, c'est cette totale connaissance par l'illumination intérieure, la découverte de l'appel de l'Esprit, la compréhension de la situation réelle du monde, et cet engagement dans le travail de Transfiguration, tout à la fois.

On note habituellement, dans le développement de cette pensée gnostique, plusieurs périodes distinctes.

- Un mouvement préchrétien, issu de l'école d'Alexandrie, en liaison avec le Néo-Platonisme et l'Hermétisme.

- Une rencontre en compétition militante avec le Catholicisme.

- Un renouveau plus moderne, plus diversifié et plus modéré à partir du 16ème siècle.

En effet, dés son début, la Gnose s'est développée dans plusieurs orientations. Certaines sont orientales, dualistes, antérieures et extérieures au Christianisme. D'autres sont plus tardives, occidentales, unitaristes, et lui sont reliées d'une certaine façon puisque condamnées comme hérésies. Dans le courant dualiste, inspiré par la pensée iranienne, le Zoroastrisme, le monde matériel où nous vivons est mauvais, (seulement considéré du point de vue strictement humain). Il ne peut avoir été spécialement créé pour nous, par le Dieu-Père auquel se réfèrent les hommes épris de bonté, de justice, de vérité, de lumière et d'amour. Plusieurs doctrines structurantes apparaissent, associées à des traditions ésotériques issues du paganisme et soigneusement préservées. Elles se reconnaissent cependant toutes à partir de la profession des principes fondamentaux établis ci-dessus, qui sont à la base de la pensée gnostique.

- Jésus a dit. Si vous ne jeûnez pas du Monde, vous ne trouverez pas le Royaume (...). (Thomas - Logia 27).

- Jésus a dit. Soyez passants. (Thomas - Logia 42).

- Jésus a dit. Pourquoi lavez-vous l'extérieur de la coupe ? Ne comprenez-vous pas que celui qui a fait l'intérieur est aussi celui qui a fait l'extérieur ? (Thomas - Logia 89).

- Chacun parlera du lieu d'où il est venu et il retournera en hâte dans la région où il a reçu son être essentiel,(...). Et son lieu de repos est le Plérôme. Ainsi, toutes les émanations du Père sont des Plérômes, toutes les émanations qui ont leurs racines en Celui qui les a fait croître en Lui. (Finale de l'Évangile de Vérité).

- Un païen ne meurt pas car il n'a jamais vécu pour qu'il puisse mourir. Celui qui a cru en la vérité a vécu, et celui-ci court le danger de mourir car il vit. (Philippe/4).

- Ceux qui disent que le Seigneur est mort d'abord puis qu'il est ressuscité ensuite, se trompent, car il est ressuscité d'abord, et puis il est mort. Si l'un n'acquiert pas la résurrection d'abord, il ne mourra pas, car, aussi vrai que Dieu est vivant, lui est déjà mort. (Phil/21).

- Qui possède la Gnose de Vérité est libre (..). (Phil/110).

On trouve des traces gnostiques évidentes dans les premiers enseignements chrétiens, chez Paul comme dans les douze manuscrits gnostiques retrouvés à Nag Hamadi, en Haute Égypte en 1945, tels les évangiles de Thomas, de Vérité, ou de Philippe dont viennent les extraits ci-dessus.

Lorsqu'elle est entrée en relation avec le Christianisme primitif, vers le 2ème siècle, la Gnose a tenté de l'intégrer dans sa démarche globale, car le Paléo Christianisme ésotérique lui paraissait être enraciné dans les Cultes à Mystères auxquels elle s'était associée. Nous verrons plus loin comment elle interprète les mythes chrétiens. De leur coté, certains Chrétiens ont tenté une synthèse entre leur foi en un dieu unique et les idées gnostiques et néo-platoniciennes. Les Chrétiens ont appelé "Gnose orthodoxe" cette seconde Gnose en l'opposant à la Gnose dualiste qu'ils combattaient, mais ils en firent quand même une hérésie.

Après la fin du paganisme, les Ésotéristes et les Gnostiques tentent encore vainement de se rapprocher du Christianisme. Mais la Gnose, tournée vers l'Esprit, représente un danger extrême pour le Christianisme en raison de la richesse spirituelle qu'elle porte. Issu d'Israël, le Catholicisme, à mesure que ses dogmes se font de plus en plus radicaux et contraignants, devient une religion conquérante dont les fidèles reprennent de plus en plus fanatiquement à leur compte la vieille mission sacrée dont le peuple élu se croyait chargé. Ils veulent faire de leur propre Dieu, le Dieu unique et absolu, le seul Dieu universel.

Le militantisme chrétien touche peu les Gnostiques, car ceux-ci mettent sur un pied d'égalité toutes les religions qu'ils considèrent comme des cultes erronés s'adressant aux éons, faux dieux créateurs du faux monde. Précédemment, la pensée gnostique circulait librement, de façon diffuse dans les diverses mentalités religieuses. Se sentant menacés, les Pré-gnostiques informels tendent à constituer des communautés religieuses autonomes et identifiables. La Gnose rivale apparaît alors encore plus dangereuse et devient l'ennemie. Dans sa démarche de conquête du monde, le Catholicisme combat donc farouchement la Gnose et brûle bientôt les infidèles et les hérétiques. Tous les Gnostiques, même intérieurs au Christianisme, sont détruits ainsi que leurs travaux et leurs écrits. Pourtant, les Gnostiques ne combattent pas les Chrétiens. Leur propre religion n'est ni militante ni conquérante. Elle est intérieure, seulement tournée vers l'appel de l'Esprit et le travail de Transfiguration à accomplir. Ils cèdent progressivement le terrain devant les agressions et s'effacent de la scène en attendant des temps plus propices au sauvetage des Adamites éternels.

Là où s'arrête la conscience, s'arrête aussi la liberté. (Michel Aguilar).

A la fin du 15ème siècle, les Ésotéristes tentent une autre réconciliation, cette fois avec le Judaïsme. Ils s'appuient sur la Kabbale juive récemment découverte. Elle veut être la tradition laissée par l'Adam primordial, (Adam Kadmon), avant sa chute. Après 1530, ils établissent le concept plus moderne de philosophie occulte. C'est sous ce nom que ces traditions antiques nous sont souvent transmises. A notre époque, nous élargissons à nouveau le concept de Gnose. Quelle que soit l'époque de leur manifestation, nous rattachons aux Gnostiques tous les groupes ésotériques qui ont tenté d'établir une tradition conservatoire pour sauver la foi, les idées et les thèmes des diverses écoles antiques et des religions antérieures, y compris les disciples d'Hermès. C'est peut-être parce que nous avons maintenant pris conscience que ces courants étaient tellement proches les uns des autres qu'eux-mêmes ne les distinguaient pas formellement et qu'ils les traitaient comme un fond culturel commun et très précieux.

Autour des principes fondamentaux qui la fondent, la souplesse et les caractères syncrétiques de la pensée gnostique expliquent la multiplicité de ses formulations. Dans chaque temps et chaque culture, chaque philosophe ou penseur conscient a pu librement développer sa propre interprétation dans son propre langage, en retravaillant les thèmes traditionnels à la lumière spirituelle de la Gnose, et sa révélation intérieure et personnelle de la Vérité. De l'extérieur, les différents courants peuvent apparaître assez différents. A l'intérieur, sous des habillages diversifiés, les gnostiques retrouvent leurs principes, leurs mythes traditionnels, et les révélations initiatiques qui leur sont transmises du plus haut des Cieux. Voyez ci-après quelques exemples connus (et hérétiques) d'essais de synthèse entre les thèmes gnostiques et chrétiens.

Valentin.

(Alexandrin vivant à Rome - 135/160). Le "Dieu Père", le Propatôr d'amour, ou Bythos, (l'Abîme), avec sa parèdre Sigé, (le Silence), forme de sa Pensée une chaîne composée d'une succession d'émanations de réalités éternelles, les éons. Leur hiérarchie constitue le Plérôme, ou Plénitude. Il est composé, de haut en bas, de syzygies, ou couples d'éons décrits comme masculins et féminins. (Entités métaphysiques, il convient de les considérer comme des complémentaires, droits et gauches, à la façon symbolique de l'Arbre des Séphiroth des Kabbalistes dont les Gnostiques sont proches). Du féminin vient la substance, du masculin la forme. Les premiers sont Noùs et Aléthéia, (Intellect et Vérité). Ils engendrent Logos et Zoé, (Verbe et Vie). Suivent Antropos et Ekklesia, Homme et Église, (engendrant Parakletos et Pistis, Défenseur et Foi), puis toutes les autres puissances du Plérôme. Les derniers éons sont Théléptos, le Vouloir, et Sophia, la Sapience. Mais celle-ci désire créer seule. Pour cela, elle cherche à comprendre la nature du Père, troublant ainsi le Plérôme au sein duquel apparaissent le Mal et les Passions.

Pour rétablir l'harmonie, Sophia est exclue du Plérôme avec les éléments du déséquilibre qu'elle a fomenté. Ils forment ensemble le Monde d'en bas, le mauvais monde qui retient prisonniers quelques éléments divins entraînés dans la chute. Pour soulager Sophia, Logos et Zoé ‚mettent une nouvelle syzygie, Christos et Pneuma, (Christ et Saint-Esprit). Lorsque le Plérôme est enfin reconstitué, les éons décident d'émettre ensemble un nouvel éon, Jésus. Ils l'envoient dans le chaos du monde comme un sauveur intemporel. A partir de la Sophia dégradée, Jésus intemporel suscite un petit dieu créateur mais ignorant de la réalité du Plérôme, le Démiurge, le Dieu des Juifs et de la Bible. C'est lui qui organise la matière informe et en tire le monde sensible, (régi par le Cosmocrator), et les hommes. Certains d'entre eux renferment toujours en eux les semences divines prisonnières. Pour les libérer, le sauveur Jésus descend, en son temps, dans le monde d'en bas, dissimulé dans un corps d'homme. Sa prédication et celle de ses successeurs visent à révéler aux égarés divins leur origine véritable ainsi que la possibilité du retour au Père. Lorsque tous les éléments perdus auront regagné le Plérôme, ce monde temporaire sera détruit.

Marcion.

(Pontique vivant à Rome - 85/160). Il fonda une église schismatique très importante dans l'histoire du Christianisme. Il affirma que l'Ancien Testament était abrogé pour les Chrétiens. Puis, adoptant le courant gnostique, il enseigna qu'il existait deux dieux distincts, celui de la Bible et celui des Évangiles.

- Le premier règne sur la nature matérielle qu'il n'a pas créée. Il n'est ni omniscient ni tout puissant. C'est un dieu sévère, exigeant une obéissance totale. Il asservit l'humanité à la dure Loi de Moïse, punissant durement les écarts et empêchant l'homme de devenir véritablement bon.

- Le second est un dieu supérieur inconnu. Essentiellement bon, il prend l'humanité en pitié et lui envoie son fils, sous l'apparence virtuelle de Jésus-Christ, pour révéler son existence et son amour. Le premier dieu s'irrite et le fait périr.

- La mort gratuite de Jésus accomplit la rédemption de l'humanité. Celle-ci reste cependant soumise à la domination de son Créateur originel et ne peut lui échapper que par diverses privations et mortifications.

- Mais à la fin, le dieu austère et exigeant disparaîtra, et le dieu bon établira son royaume au bénéfice de ses fidèles, abandonnant les autres hommes à la destruction.

Le Marcionisme n'était pas réellement gnostique mais naïvement dualiste. Ici, l'Homme n'est pas originellement supérieur à ses formateurs, ce qui est à l'opposé de la pensée gnostique. Cette église connut cependant un succès considérable pendant plusieurs siècles, en raison de sa simplicité et de l'utilisation adroite de Livres Saints spécifiquement adaptés à la doctrine.

Origène.

Origène naît en 185, à Alexandrie où il reste jusqu'en 230 avant de se fixer à Césarée, en Palestine. On sait qu'il se castra lui-même. Il mourut à Tyr, en 254, à la suite des tortures subies sous la persécution de Decius. On retrouve bien des idées gnostiques et néo-platoniciennes dans les théories d'Origène qui se réclame des enseignements d'Ammonius Saccas, un Alexandrin néo-platonicien, maître de Plotin. Elles nous ont surtout été transmises par les écrits de Grégoire le Thaumaturge, car certaines parties furent condamnées par le concile de Constantinople et détruites.

Origène interprète la Bible tout à la fois littéralement, moralement, et mystiquement. Dans ce cadre élargi, il propose un système nouveau et complet du Christianisme, intégrant les sources bibliques et les idées néo-platoniciennes. Il représente bien ce que l'on a appelé la Gnose orthodoxe, (en opposition avec l'autre Gnose, celle que les Chrétiens déclarent ennemie et qu'ils appellent la Gnose païenne). Les thèses d'Origène connaissent un grand succès. On y trouve les notions d'un Dieu "Tout Autre", éternel et créateur. Il est le Père qui engendre éternellement le Fils, ou Logos, lequel reçoit le rôle de médiateur entre Dieu et le Monde, aussi bien dans la création universelle que dans la révélation.

- Toutes les créatures douées de raison participent à la lumière divine et jouissent du libre arbitre. Elles peuvent se tourner vers Dieu ou vers le néant.

- En faisant ce second choix, elles chutent vers l'animalité qui est déjà bien visible chez l'homme.

- L'âme humaine peut cependant remonter vers le royaume de l'esprit si elle s'oriente volontairement et activement vers le bien.

- Dieu ne veut pas la contraindre, nous dit Origène, et il recourt seulement à l'éducation par le Logos dont les agents sont les philosophes, les prophètes, et surtout Jésus.

- L'âme de Jésus a servi de lien entre son corps et le Logos. Au jour de la Résurrection, le corps physique ayant disparu, elle s'est réunie au Logos.

- Chaque Chrétien est appelé à suivre la même voie.

- Le véritable idéal religieux est la connaissance complète du divin, la Gnose, que les fidèles peuvent atteindre en se détachant totalement de la matière.

- Cette connaissance totale, cette Gnose, embrasse tous les mystères de Monde et de Dieu.

- Finalement, l'histoire du salut s'achèvera dans la soumission de toutes les âmes à Dieu, par le rétablissement universel de ce monde et des autres, dans ce cycle et les autres, avec des successions constamment renouvelées de chutes et de retours des créatures à Dieu.

La religion Mandéenne.

D'origine incertaine, elle apparaît entre le 1er et le 3ème siècle. Elle semble en partie liée aux Nasoréens d'Israël qui se seraient temporairement réfugiés en Médie (Iran). Sa cosmogonie est marquée par le dualisme gnostique oriental qui oppose un Monde lumineux à un Monde ténébreux.

- Le Monde de la Lumière est dirigé par un dieu inconnu, le Seigneur de Vie, le Mänä, Roi de Lumière, qui est entouré d'un nombre infini d'êtres lumineux habitant d'innombrables mondes également faits de lumière. Tout naît de l'être suprême, par émanations successives, dans une création progressive.

- Le Monde des Ténèbres est de même structure. Il est formé à partir du Chaos, l'eau ténébreuse qui existait à l'origine de toutes choses. Le Seigneur des Ténèbres provient de l'Esprit déchu. Il produit ses propres mondes peuplés de démons et de créatures malfaisantes. Les sept planètes et les douze constellations du Zodiaque sont également dans son domaine.

- La Lumière et les Ténèbres entrent en conflit. Un dieu créateur hybride, le démiurge Ptahil, organise l'existence du Monde terrestre avec l'aide des puissances obscures. L'opposition de la Lumière n'aboutit qu'à l'enchaînement momentané du Seigneur des Ténèbres et à la condamnation du Démiurge.

- Mais l'hybride Ptahil a créé le corps extérieur et visible d'Adam dont l'âme intérieure et invisible vient de la Lumière. L'homme est donc double et participe aux deux natures.

- Les Adam terrestres sont des copies ou des reflets des Adam célestes et ils ont, dans chacun des deux mondes, des épouses, (Ève et Nuage de Lumière), et des fils parmi lesquels Abel, Seth, Enos, qui sont des messagers de lumière. Les messagers instruisent les croyants pour libérer leurs âmes.

- Après la chute de l'Adam céleste dans la matière, Mabdä d'Haiyë, la Gnose de Vie, la connaissance libératrice, le visite et vient l'éclairer pour l'aider à parvenir à la libération et au retour vers sa source.

Opprimés par le Christianisme et l'Islam, les fidèles mandéens se sont réfugiés dans des régions marécageuses du Sud de l'Irak où ils demeurent encore aujourd'hui. Au début du 3ème siècle, une communauté mandéenne avait en charge un jeune enfant qui y préparait sa propre illumination. Il s'appelait Mani. 

Le Manichéisme.

Le Manichéisme est fondamentalement une religion gnostique qui affirme un dualisme radical. Quoique intégrant diverses mythologies antiques, on y retrouve tous les principes gnostiques fondamentaux, la théorie des deux natures, la chute de l'homme originel, et la participation ardente et désintéressée des fidèles au salut des parcelles de lumière spirituelle perdues. Mani, né à Babylone en 216, fut élevé dans une communauté mandéenne. Il a d'abord prêché sa doctrine en Perse. En 241, il reçut son " appel ", lorsque l'esprit Divin lui apparut pour lui révéler " La doctrine des trois temps ", le début, le milieu, et la fin du Monde.

- A l'origine, la création est double, tout à la fois Lumière bonne et Ténèbres mauvaises. Les deux principes précèdent l'existence du Monde et s'affrontent.

- Au cours du combat, le Procanthrope, (Homme divin primordial), tombe dans les Ténèbres. Il est sauvé par l'Esprit mais abandonne des étincelles de Lumière dans les corps d'Adam et d'Eve, (parents de tous les hommes naturels et mortels), qui ont été créés sur cette terre.

- Les Manichéens doivent participer au retour de cette Lumière dans le Royaume. Entre les deux empires, il y a donc un conflit compliqué que je vais essayer de simplifier.

- Le Père de Grandeur règne sur les cinq demeures du Pays de Lumière, (Intelligence, Raison, Pensée, Réflexion, Volonté).

- Le Roi des Ténèbres habite les cinq Mondes Ténèbreux, (Fumée, Feu, Vent, Eaux, Obscurité). Convoitant l'éclat du Pays de Lumière, le Roi des Ténèbres veut le conquérir.

- Le Père de Grandeur le combat, d'abord en évoquant la Mère des Vivants qui évoque à son tour le Procanthrope, l'Homme primordial, et ses cinq fils, (les Elémentaux), mais ils sont tous engloutis.

- Le Père procède à une seconde création et évoque l'Esprit-Vivant et ses cinq fils. Ils sont vainqueurs des Ténèbres et, avec la Mère des Vivants, créent ensemble l'Univers pour séparer les deux domaines.

- Ils utilisent pour cela les corps des ennemis capturés. De la matière des démons ténébreux, ils forment le ciel et la terre, puis, des parcelles de lumière qu'ils leur font régurgiter, ils fabriquent les astres et les étoiles. Le troisième fils, le Messager, habitant le Soleil, règle leur course.

- L'Esprit-Vivant appelle alors l'Homme Primordial qui lui répond. Le tirant des Ténèbres par la main, l'Esprit le libère. Comme les Mithriastes, en témoignage de ce sauvetage manuel par l'Esprit, et en signe de reconnaissance, les Manichéens se saluent en se serrant la main droite. Nous avons conservé le signe.

- Mais le Procanthrope perd des parcelles de Lumière qui sont récupérées par Ashaqloun, fils du Roi des Ténèbres.

- S'unissant à sa femme Namraël, il engendre Adam et Ève, y enfermant ces semences lumineuses pour les dissimuler.

- La mission des Fils de l'Esprit est difficile car ils doivent récupérer toutes les étincelles perdues.

- Le système cosmique est l'appareil destiné à ce travail. Le Soleil et la Lune sont des vaisseaux réservoirs alimentés par d'immenses norias ou roues cosmiques qui remontent aux cieux la lumière et déversent dans l'abîme les débris des vaincus.

Nous voyons ici que, contrairement à la religion gnostique traditionnelle, la vision cosmogonique manichéenne est délibérément pessimiste. Le monde est entièrement mauvais car il est créé à partir de la substance ténébreuse, " provenant des cadavres des puissances du Mal " (Jonas). Il en est de même pour la race des hommes naturels, les descendants d'Adam et Ève. Entendre l'appel du Messager de Lumière est leur seule chance de salut. Aucun homme n'est bon, mais certains appelés peuvent prendre conscience d'être tombés dans l'état insupportable du corps matériel. Se ressouvenant de leur origine, ils cherchent à se libérer en expulsant d'eux-mêmes les ténèbres, et travaillent à se connaître mieux, reconnaissant dans leur être cette partie consubstantielle à Dieu, leur âme de lumière immortelle.

Le Manichéisme est une religion toute intérieure, avec une morale élevée et un culte dépouillé. Les fidèles recherchent une grande pureté par la pratique des cinq vertus, amour, foi, perfection, patience (ou endurance), et sagesse. Ils instituent la confession des péchés, l'absolution mutuelle et la pénitence. Ils pratiquent la prière, le jeûne, l'aumône, et la continence, ne tuent aucun animal, s'abstiennent de viande et de vin, renoncent même à la propriété individuelle et au mariage. Les Élus appliquent strictement ces règles, jusqu'à renoncer à rompre eux-mêmes leur pain. Elles sont plus souples pour les Auditeurs qui les servent. Pour aider les appelés dans leur quête de salut, Dieu leur envoie des prophètes comme Zoroastre, Bouddha, Jésus, et maintenant Mani qui est leur successeur. Celui-ci considère que sa tâche prophétique est d'accorder leurs dogmes.

Pour propager la religion, les Manichéens envoient des missionnaires, hommes et femmes, dans des régions parfois fort éloignés des pays d'origine. Cette volonté missionnaire est spécifique du Manichéisme, car les autres Gnostiques se contentaient généralement de constituer des élites relativement limitées d'initiés. Le destin des missionnaires manichéens fut souvent tragique. Mani lui-même, contesté par les mages persans, est emprisonné sur les ordres du roi Bahrâm 1er, et chargé d'énormes chaînes. Il meurt d'épuisement, (ou crucifié), vers 275. Son cadavre est écorché, et sa peau empaillée est suspendue aux remparts de Gundêshâpuhr pour décourager les fidèles. Ses successeurs sont aussi périodiquement persécutés par toutes les religions influentes, tant à cette époque qu'au Moyen-Âge, en ces lieux autant qu'ailleurs. Malgré cela, le Manichéisme se répand très largement, en Chine, en Occident, et en Afrique du Nord. Il persiste jusqu'au 14ème siècle et trouve des prolongements divers. (Mazkadites iraniens, Zandaqa musulmans, Pauliciens byzantins, Bogomiles bulgares, Patarins rhénans, et Cathares italiens et occitans français). 

Les Bogomiles et les Cathares.

Vers la fin du 4ème siècle, divers courants ascétiques, plus ou moins dualistes, se font jour au sein de l'Église occidentale qui les condamne et les combat férocement. Citons les Messaliens, les Priscillianistes, et les Pauliciens. Les Bogomiles sont repérés dès le 10ème siècle, en Asie Mineure. Le courant des Patarins existe à Byzance, où leur chef, le pieux Basile, est capturé et brûlé au 11ème. A ce moment, en réaction contre le laxisme du clergé catholique, et bien avant la Réforme protestante du 16ème, les Cathares apparaissent en Italie du Nord et dans le Midi de la France mais aussi en Flandre, en Angleterre, et en Allemagne. Les Bogomiles et les Patarins semblent être à l'origine des deux courants du Catharisme qui compte trois églises, en Italie, à la même époque. On compte alors environ quatre mille parfaits pour l'ensemble de l'Europe dont deux mille pour la seule Italie, (et seulement deux cents dans le Midi de la France).

- Les Cathares bogomiles de l'Est de l'Europe adaptent les enseignements dualistes manichéens à leur culture nouvelle. Il y a deux dieux, l'un est bon et lumineux, l'autre mauvais et ténèbreux.

- Le Diable a fait le corps de l'Homme en y emprisonnant de force un ange de lumière. Le procréation est un acte condamnable car son résultat est la perpétuation de la démoniaque race humaine.

- Le Christ est un ange de Dieu. Le corps de Jésus était un phantasme immatériel. Jésus n'a pas souffert, n'est pas mort ni ressuscité.

- Le jugement dernier a déjà eu lieu, Ce monde-ci est l'enfer de punition et il n'y en a pas d'autre.

- La doctrine des Cathares patarins du Sud, les Albanenses, les Albigenses ou Albigeois, dérive de celle d'Origène.

- Ils croient en un seul Dieu créateur de la matière, des éléments et les anges. Le fils des Ténèbres est l'intendant du Monde et y a créé toutes choses.

- Le libre arbitre a causé la déchéance de Lucifer qui a séduit d'autres anges. Il est le Dieu de la Bible et l'artisan qui organise le monde visible.

Le dualisme de Cathares, leur volonté de pureté, leur encratisme, leur végétarisme, leur rejet de la Bible, de l'Eucharistie et du la Croix provoquent la fureur de l'Église. De nombreux Cathares sont brûlés à Cologne en 1163. Une terrible croisade est lancée contre les Albigeois qui sont pratiquement anéantis avec toute la brillante civilisation occitane qui les avait si chaleureusement accueillis. Cependant, malgré les efforts de l'Inquisition, le Catharisme survécut encore un certain temps, très difficilement en Languedoc, un peu mieux en Italie, jusqu'au 15ème siècle.

L'interprétation gnostique du Christianisme.

Nous verrons en détail plus tard comment la Gnose interprète aujourd'hui le Christianisme. Dans notre société occidentale actuelle, elle adapte son message en se référant aux traditions chrétiennes. C'est une Gnose Christique qui veut montrer toute la richesse des mythes du Christianisme originel, (comme celui de la fuite en Égypte qui le relie aux traditions égyptiennes), en dévoilant leur véritable signification cachée. Se dégageant de toute discussion concernant l'historicité des fondements chrétiens, elle présente les personnages et les événements évangéliques comme des représentations mythiques du chemin qui conduit l'Homme à son salut.

Cette vision de décryptage des mythes amène très évidemment à relier le Christianisme originel aux Cultes à Mystères dont il est presque contemporain. Il en présente les caractéristiques telles que définies au précédent chapitre. On y retrouve les concepts d'immortalité de l'âme, de salut et de résurrection. Le culte évoque la passion d'un dieu. Les pratiques comportent des prières, des privations, des émotions violentes et des rites pénitentiels. Les liturgies conduisent au salut dans un autre monde.

L'Hermétisme.

A l'ère gréco-romaine, les pharaons Lagides ont voulu s'intégrer dans la tradition égyptienne. Ils ont fait naître des cultes qui synthétisaient les dieux grecs et les équivalents égyptiens. Thot, le dieu intellectuel, fut identifié à la fois à Mercure et à Hermès sous le nom d'Hermès Trismégiste. Une figure mythique remarquable résulte de cette réunion de l'Hermès grec, psychopompe et messager des dieux, et du Thot égyptien, seigneur des sages, maître de la magie et des savoirs, conducteur des âmes vers le tribunal infernal.

On attribue au Trismégiste le Corpus Herméticum. C'est un ouvrage ésotérique révélé en 1463 par le Florentin Marsilio Ficino. Il contient plusieurs livres repérés depuis le 5ème siècle. Très célèbre, c'est un recueil qui rassemble des traités assez divers, d'une spiritualité très élevée mais sans réelle unité doctrinale. Leur origine était incertaine. La surprise fut d'en retrouver certaines parties dans les grottes de Nag Hammani. Cette trouvaille confirmait la haute antiquité de l'ensemble de l'oeuvre.

Ce qui est en toi, regarde et entend, c'est le Verbe du Seigneur, et ton Noùs est le Dieu-Père. Ils ne sont pas séparés l'un de l'autre,car c'est leur union qui est la vie. (...). (Poïmandres). (...) Tu as vu dans le Noùs la forme archétype, le pré-principe antérieur au commencement sans fin. Les éléments de la Nature ont surgi de la volonté de Dieu qui, ayant reçu en elle le Verbe et ayant vu le beau monde archétype, l'imita, façonnée qu'elle fut en un monde ordonné, selon ses propres éléments et ses propres produits, les âmes. (...). (Poïmandres).

(...)Or, le Noùs, étant mâle et femelle, existant comme vie et lumière, enfanta d'une parole un second Noùs, démiurge qui, étant dieu du feu et du souffle, façonna les Gouverneurs, sept en nombre, lesquels enveloppent dans leurs cercles le Monde sensible, et leur Gouvernement se nomme la Destinée. (...). (idem).

Le fragment Poïmandres nous révèle une cosmogonie grandiose, bipolarisée, mystique, très intellectuelle, assez proche de celle des Néoplatoniciens. Les Gouverneurs sont les esprits des sept planètes qui influencent notre univers. Autour de la Terre, il y a sept cieux enveloppés par la huitième sphère, le ciel des étoiles fixes. L'ensemble constitue l'Ogdoade des huit principes divins. Au-delà commence le domaine de la Divinité suprême.

Les Égyptiens appelaient également dieux toutes les puissances invisibles situées au-dessous du Dieu Suprême, le Dieu-Père, y compris les humains distingués pour leurs qualités exceptionnelles. Leurs Démons étaient les forces qui vivent de et dans l'inconscient humain. Notre monde chrétien aussi est peuplé de nombreux saints et êtres invisibles, anges ou archanges, bénéfiques ou maléfiques. Ici, le monothéisme est surtout une question de vocabulaire.

Dans Poïmandres, on a aussi le récit de la chute de l'Homme, lequel est un être admirable et divin, fait à l'image du Père dont il a reçu tous les dons. Adolescent, il tombe amoureux de sa propre image reflétée dans la merveilleuse nature, s'unit à elle et chute dans la matière terrestre.

Mais l'Homme, dit Hermès, peut retrouver son immortalité et sa place dans le royaume originel s'il réussit la transmutation de son corps mortel. Le pouvoir du Démiurge s'efface. Il cède la première place à l'Homme primordial. Je voudrais ici que vous preniez la peine de revoir la citation qui ouvre le chapitre sur l'Égypte ainsi que le très joli poème qui le termine.

Lumière et vie, voilà ce qu'est le Dieu et Père.(...). (...)Voilà pourquoi, seul de tous les êtres, l'Homme est double, mortel de par le corps, immortel de par l'Homme essentiel (...).

L'Hermétisme jette sur le Monde un regard résolument positif. Dieu est la Vie même, intellect et amour actif. Un démiurge distinct a construit l'univers et son peuplement, autant que les sphères du zodiaque qui fixent le destin. Voici encore deux citations de Poïmandres, suivis d'extraits d'un autre fragment, Asclépius.

Bien qu'il soit immortel et qu'il ait pouvoir sur toutes choses, l'Homme subit la condition des mortels, soumis qu'il est à la destinée.(...). (Poïmandres).

(...) Quant à l'Homme, de vie et de lumière qu'il était, il se changea en âme et en intellect, la vie se changeant en âme, la lumière se changeant en intellect, (...). (Poïmandres).

(...) Parmi tous les genres d'êtres, ceux qui sont pourvus d'une âme ont des racines qui parviennent jusqu'à eux de haut en bas. En revanche, les genres des êtres sans âme épanouissent leurs rameaux à partir d'une racine qui pousse de bas en haut. Certains êtres se nourrissent d'aliments de deux sortes, d'autres, d'aliments d'une seule sorte. Il y a deux sortes d'aliments, ceux de l'âme et ceux du corps, les deux parties dont se compose le vivant.(...). (Asclépius).

L'Homme qui se connaît, connaît aussi le monde,(...) Il révère l'image de Dieu, sans oublier qu'il en est la seconde image, car Dieu a deux images, le monde et l'homme.(...). (Asclépius).

Au commencement, il y eut Dieu et Hylé, (la matière). Le souffle, (Pneuma-l'Esprit), était (...) dans la matière mais non pas de la même façon (...) qu'étaient en Dieu les principes dont le Monde a tiré son origine. (...) Dieu qui est toujours, Dieu éternel, ne peut être engendré, ni n'a pu l'être. Telle est donc la nature de Dieu, qui toute entière est issue d'elle même. (...). Quant à Hylé, (la nature matérielle), et au souffle, bien qu'ils soient manifestement inengendrés, ils ont en eux le pouvoir et la faculté naturelle de naître et d'engendrer. (...). Voici donc en quoi se résume toute la qualité de la matière, elle est capable d'engendrer bien qu'elle soit elle même inengendrée. Or, s'il est de la nature de la matière d'être capable d'enfanter, il en résulte que cette matière est tout aussi capable d'enfanter le Mal.

Cependant, le Dieu suprême a pris d'avance ses précautions contre le Mal, de la façon la plus rationnelle qui se pût, quand il a daigné gratifier les âmes humaines d'intellect, de science, et d'entendement. En effet, c'est par ces facultés, (...) et par elles seules, que nous pouvons échapper aux pièges, aux ruses, et aux corruptions du mal. (...) car toute science humaine a son fondement dans la souveraine bonté de Dieu. (...). Quant au souffle, c'est lui qui procure et entretient la vie dans tous les êtres du monde lequel obéit, comme un organe ou un instrument, à la volonté du Dieu suprême. (...). C'est du souffle que Dieu remplit toutes choses, l'insufflant en chacune d'entre elles selon la mesure de sa capacité naturelle. (Asclépius).

On peut méditer longuement sur ces étonnantes réflexions concernant la création du Monde et l'origine du Mal. Par ailleurs, dans son " discours secret sur la montagne ", Hermès Trismégiste révèle les mystères du Verbe. Il y a douze vices qui enchaînent l'âme humaine, et dix puissances qui permettent de la délivrer. Le salut, dit Hermès, ne dépend donc que de la maîtrise de soi. La première puissance est la joie de la connaissance. Les péchés sont dus à l'influence des trente-six " Décans " qui sont des intelligences invisibles se tenant dans le monde astral (accessible à l'âme). Liées aux signes du Zodiaque, elles produisent des Démons, agents actifs, bons, mauvais, ou ambivalents. Ils pénètrent dans les hommes à la naissance, et cherchent à façonner et exciter les âmes humaines, et ils en tirent avantage pour leur intérêt propre. Cependant, dès que l'homme reçoit en son âme la connaissance intérieure révélée, la Gnose, la Lumière divine réduit à l'impuissance dieux et démons, bons ou mauvais.

L'Apocalypse des Égyptiens.

Les religieux fervents qui ont écrit tous ces textes supportaient difficilement la présence des étrangers sur leur sol, en particulier celle des Grecs qu'ils accusaient de superficialité. Leur souffrance inquiète s'exprime dans ce passage où elle apparaît particulièrement aigüe et émouvante.

Un temps viendra, Asclépius, où il semblera que les Égyptiens ont en vain adoré leurs dieux, dans la piété de leurs coeurs. (...). Les Dieux, quittant la terre, regagneront le ciel. Ils abandonneront l'Égypte. Des étrangers rempliront ce pays.

Non seulement on aura plus souci des observances religieuses, mais il sera statué par de prétendues lois, sous peine des châtiments prescrits, de s'abstenir de toute pratique, de tout acte de piété ou de tout culte envers les dieux.

Alors, cette terre sainte, patrie des sanctuaires et des temples, sera couverte de sépulcres et de morts.
Ô Égypte, Égypte ! Il ne restera de tes cultes que des fables, et tes enfants, plus tard, n'y croiront même pas. Rien ne survivra que des mots gravés sur les pierres qui racontent tes pieux exploits. (...).

Car voici que la Déité remonte au ciel. Les hommes, abandonnés, mourront tous, et alors, sans dieux et sans hommes, l'Égypte ne sera plus qu'un désert.

Pourquoi pleurer, Asclépius? L'Égypte elle même se laissera entraîner à bien plus que cela et à bien pire. Elle sera souillée de crimes bien plus graves. (...).

Car les ténèbres seront préférées à la lumière. On jugera plus utile de mourir que de vivre. Nul ne lèvera plus ses regards vers le ciel. L'homme pieux sera tenu pour fou, l'impie pour sage.

Le frénétique passera pour un brave, le pire criminel pour un homme de bien. (...).

Et même, croyez-moi, ce sera un crime capital, aux termes de la loi, que de s'être adonné à la religion de l'esprit. (...).

Voici donc ce que sera la vieillesse du Monde, irreligion, désordre, et confusion de tous les biens.

Quand toutes ces choses auront été accomplies, “ Asclépius ! (...), le Dieu Premier, après avoir considéré ces moeurs et ces crimes volontaires, après avoir essayé (...) de redresser l'erreur, anéantira toute la malice, (...), puis il ramènera le Monde à sa beauté première (...).

Car la volonté de Dieu n'a pas eu de commencement, elle est toujours la même, et ce qu'elle est aujourd'hui, elle le demeure éternellement.

Dans "Koré Kosmou", "la Fille du monde", le récit de la Création est proche de celui de la Genèse qui doit l'avoir inspiré.

Que le ciel soit rempli de toutes choses et l'air ainsi que l'éther! Dieu dit et cela fut.

Isis et Hermès enseignent à Horus les secrets des origines. Au commencement, la poursuite de la création est confiée aux âmes mais celles-ci deviennent curieuses et turbulentes. Elles cherchent à percer le pouvoir du Père et essayent de comprendre la mixture dont le Monde est composé, sortant ainsi des tâches qui leur sont assignées. Le Père s'en irrite et se résout à les châtier. Il fabrique les hommes comme lieux de punition, puis appelle les dieux seconds afin de décider des destinées qu'ils vont fournir. Le Soleil décide de resplendir encore plus. La Lune le suivra dans sa course, enfantant la terreur, le silence, le sommeil, et la mémoire. Kronos accorde la justice et la nécessité. Zeus procure la fortune, l'espérance et la paix. Arès envoie la lutte, la querelle et la colère, mais Aphrodite y ajoute le désir, la volupté et le rire, pour atténuer le châtiment ce qui satisfait particulièrement le Père. S'unissant à Invention, Hermés apporte la sagesse, la tempérance, la persuasion, et la vérité. C'est lui qui crée finalement la nature terrestre et mortelle des hommes. Il reprend le résidu sec de la mixture originelle, le dissout dans l'eau et en modèle les corps biologiques.

Au moment d'être incorporées, les âmes se lamentent et désespèrent, pleurant la lumière dont elles vont être privées. Le Monarque, le grand Dieu suprême, prend alors place sur le Trône de Vérité : " C'est l'Amour, “ Âmes, et la Nécessité qui règneront sur vous. Pour autant que vous servez mon pouvoir royal qui ne vieillit point, sachez bien que, tant que vous continuez d'être sans péché, vous habiterez les régions du Ciel... Mais si vous commettez de plus grandes fautes, loin d'obtenir la fin qui vous convient une fois sorties du corps, vous ne logerez plus au Ciel, ni non plus en des corps humains, mais désormais vous ne cesserez plus d'errer d'un corps d'animal dans un autre ".

Lorsque les âmes sont incorporées, il devient nécessaire de créer le monde que vont habiter les hommes. Là aussi, on a des accents admirables dont je ne puis, hélas, citer ici qu'un court extrait.

Lors donc, après qu'il eut empli ses mains, (...) de ce qui existe dans la nature, et tenant le tout enclos en ses poings. " Prends, dit-il, “ terre sainte, toute honorable, prends, toi qui vas devenir la génitrice de toutes choses, prends donc, et ne sois plus seconde en rien ". Et Dieu, ouvrant alors ses mains propices, en répandit le contenu dans la grande fabrique du Monde

Quoique repérée vers le second siècle de notre ère, il se pourrait que la littérature évoquée ici puisse remonter au ~2ème siècle avant J.C. Elle mêle les approches philosophiques et mystiques, mais elle aborde aussi d'autres aspects.

L'Alchimie.

Solve et coagule. Hermès reprend le résidu sec de la mixture divine originelle puis le dissout dans l'eau, à la façon d'un alchimiste. Ceci nous amène à la Table d'Émeraude, un autre ouvrage très célèbre attribué au Trismégiste. Elle contient les secrets de la science hermétique, "Al chemia", la future Alchimie. Rédigée en grec, elle fut traduite en de nombreuses langues dont l'arabe, en divers temps. Voici un extrait de la Vulgate latine, ouvrage alchimique le plus connu, qui est une traduction tardive datée du 14ème siècle.

Il est vrai sans mensonge, certain et très véritable.
Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut,
et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas,
pour faire des miracles d'une seule chose.
Et comme toutes choses ont été et sont venues d'Un,
par la méditation d'un,
ainsi toutes les choses sont nées
de cette chose unique, par adaptation.
Le Soleil en est le père, la Lune est sa mère,
le Vent l'a porté dans son ventre, la Terre est sa nourrice.
Le Père de tout le telesme de tout le monde est ici.
Sa force ou puissance est entière, si elle est convertie en terre.
Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l'épais,
doucement et avec une grande industrie.
Il monte de la terre au ciel et derechef il descend en terre,
et il reçoit la force des choses supérieures et inférieures.
Tu auras par ce moyen la gloire de tout le monde,
et pour cela toute obscurité s'enfuira de toi.
C'est la force forte de toute force,
car elle vaincra toute chose subtile
et pénétrera toute chose solide.
Ainsi le monde a-t-il été créé.
De ceci seront et sortiront d'admirables adaptations,
desquelles le moyen en est ici.
C'est pourquoi j'ai été appelé Hermès Trismégiste,
ayant les trois parties de la philosophie de tout le monde.
Ce que j'ai dit de l'opération du Soleil
est accompli et parachevé.

L'alchimie est une invention gnostique. Au 3ème siècle, les fragments des oeuvres du gnostique Zosime qui nous sont parvenus contiennent des descriptions précises des appareils de distillation et de sublimation. Les Grecs prirent la suite, puis Pelagios et Jamblique rattachèrent cet art royal aux mystères égyptiens. La Table d'Émeraude, qui apparaît pour la première fois dans un texte attribué au Grec Apollonios de Thyane, au 1er siècle, semble donc bien être un texte alchimique. Elle constituerait un lien entre l'ésotérisme antique, les mystiques du Moyen Age et les alchimistes occidentaux.

Mille années terribles.

Mille années étranges séparent les époques où furent rédigées l'original supposé et sa traduction latine. Pendant tout ce long millénaire, nous savons qu'une situation extraordinaire règne en occident.

Toute liberté de pensée y est interdite d'expression ou réduite au silence.

Cette contrainte se met en place progressivement et de façon différente selon les lieux. Puis elle atteint de tels sommets que vient un temps où un simple soupçon d'hérésie ou d'indépendance envoie le penseur à la torture et à la mort atroce sur un bùcher. D'innombrables pauvres gens sont morts ainsi.

Il faut enfin prendre conscience de cette réalité douloureuse, cruelle et sanglante, aussi désagréable que cela puisse être pour ceux dont la propre foi est concernée.

Il est indispensable d'accepter la confrontation avec la nature réelle des églises qui ont établi cette effroyable situation. Leurs fondements intimes demeurent même si, chez nous tout au moins, les comportements sont actuellement moins meurtriers. Les responsables de cette extrême intolérance sont, à divers degrés, les religions dites "du Livre", c'est-à-dire celles qui font référence à la Bible, en adoptent les dispositions et obligations rigoureuses, et veulent imposer leurs croyances aux autres par tous les moyens. Disposant du pouvoir, ces églises, qui parlent constamment d'amour, condamnent au silence ou à la mort la libre expression de l'Esprit.

Au Moyen-Âge, confrontés à ces mortels dangers, les Hermétistes se réfugient dans l'anonymat et le silence. Leurs traces demeurent dans les contrées lointaines où ils trouvent un abri temporaire. La Chine puis l'Islam naissant leur accordent des lieux d'asile et des temps de répit. C'est dans les enseignements de leurs philosophes que l'on retrouve les alchimistes et leurs "al-ambics". La traduction arabe du livre d'Apollonius de Thyane, "Le livre du secret de la création", est datée du 6ème. D'autres versions arabes sont datées du 8ème, et "le Secret des secrets", du pseudo Aristote nous arrive du 12ème siècle.

En Europe, au 13ème siècle, on persécute encore les alchimistes. Le moine Roger Bacon, qui traduit et commente "le Secret des secrets", est emprisonné et exilé. En 1380, le roi Charles V les fait rechercher par sa police, tandis que des souverains plus modérés leur demandent seulement de remplir d'or leurs coffres. Les très pieux alchimistes sont attaqués par l'Inquisition tout autant que les sorciers et les hérétiques. L'Église leur reproche de vouloir égaler Dieu en créant la pierre philosophale, (ou pierre adamique), à partir du limon. Pourtant les alchimistes sont surtout des métaphysiciens. Pour eux, l'or originel est dans la mémoire du plomb. Ils voient dans la réalisation du Grand Oeuvre, (la transmutation d'un vulgaire métal en or), le symbole de la conversion de l'âme humaine, l'image de leur propre transfiguration et de la résurrection de la figure divine originelle.

A partir du 16ème siècle, les ouvrages alchimiques se répandent progressivement dans toute l'Europe, souvent illustrés d'images mystérieuses, (comme le Mutus Liber qui ne contient que des estampes). Au 17ème, le "Secret des secrets" est à nouveau traduit par Michaël Maïer, qui prend d'ailleurs parti en faveur de la Fraternité‚ des Rose Croix dont la doctrine se manifeste alors, en particulier dans les écrits du religieux protestant Valentin Andreae.

Après la Révolution française, l'alchimie reprend vie sous la forme de l'hylozoïsme, une approche gnostique moniste enseignant que la matière, l'âme, la vie, et l'énergie ne font qu'un. Les alchimistes rejoignent les occultistes modernes, tels Fulcanelli, et amalgament les différents courants de la libre pensée. La Théosophie est annoncée. Le psychologue suisse C.G. Jung tente ensuite son grand oeuvre personnel, l'identification de la psychanalyse et de l'alchimie. Il compare la recherche de la pierre philosophale à une projection mentale représentant la révélation intuitive d'un élan inconscient, "l'appel intérieur du Christ".

La Kabbale.

La naissance de la Kabbale, (c'est à dire la Tradition, ce qui ne fait pas partie des codes de la Loi), se produit dans le Midi de la France en même temps qu'y apparaissent les Cathares. Au fil du temps, la Kabbale devient une forme de mysticisme métaphysique très éloignée de la pure doctrine judaïque. Isaac l'aveugle, le Père de la Kabbale, habite Beaucaire en Provence, vers 1260, et y enseigne "Les trente-deux voies de la Sagesse". On trouve des foyers à Rome, en Allemagne, et en Espagne.

Concurrente de la Gnose, la Kabbale est une méthode d'interprétation de la Bible. Elle propose une explication visant à la compréhension de l'origine de l'univers et du rôle que l'homme est appelé à y jouer. Les Gnostiques partaient de la connaissance révélée et voulaient réaliser une synthèse des diverses religions. Issue du Judaïsme, la Kabbale désire fondamentalement en assurer la suprématie. Partant de la Tradition hébraïque, elle veut démontrer que ses dogmes contiennent la seule vérité révélée concernant les origines du Monde et de l'Humanité.

La Gnose voulait aboutir à une religion universelle.
Ce n'est absolument pas le projet de la Kabbale.

Il y a cependant des analogies très étonnantes entre ces deux courants opposés de pensée. Comme la Gnose, la Kabbale fonde sa doctrine sur un Dieu primordial étranger au Monde, inconnaissable, inaccessible et lointain, l'En-Sof, ou l'Infini. Elle ne le nomme jamais, le désignant généralement par les quatre lettres IHWE. L'En-Sof se manifeste à l'humanité par la Schehkina, la Présence de Dieu unie à sa Partie Féminine. Cette entité crée le Monde et s'en occupe comme une mère de son enfant.

Dans le Zohar, daté du 13ème siécle, l'En-Sof désigne le principe de l'Amour Même dont l'éblouissement ne peut être contemplé directement. Pour approcher le Monde, l'En-Sof s'entoure de cinq enveloppes, graduellement épaissies, afin d'obscurcir sa lumière, (le Grand Visage, le Père, la Mère, le Petit Visage, et l'Epouse du petit Visage). Dans le Monde de la Création, les deux Protoplastes, parfaitement unis en Haut, dans le Mi, descendent et occupent la Terre, dans le Ma. Il importe de savoir que dans le Mi, le nom caché du Père c'est Jéhovah, et le nom caché de la mère c'est Elohim. Le nom complet de Dieu dans le Mi, (l'essence), c'est Jehovah-Elohim, qui unit les deux principes, et dans le Ma, (l'existence), c'est Adam, mâle et femelle.

La théorie des Séphiroth de la Kabbale paraît correspondre à la hiérarchie des Eons de la Gnose. Les deux principes sont inséparables autant dans l'unité archétypielle non manifestée, le monde d'en haut, le Mi, l'Essence, que dans la réalité manifestée, le monde d'en bas, le Ma, l'Existence. Ils se rencontrent dans l'Homme conscient, à la fois microcosmos, petit monde, et microthéos, petit dieu.

La tradition représente l'Inconnaissable, dans sa manifestation humaine, sous forme d'un schéma symbolique, l'arbre des Sephiroth, composé de trois triangles superposés. Ils correspondent à la trilogie Âme-Esprit-Corps. Le triangle supérieur est particulier. Il a la pointe en haut, car il symbolise la partie spirituelle de la manifestation divine. Il est formé de la Couronne, (La Tête), de la Sagesse, (Père divin, épaule droite), et de l'Intelligence, (Mère divine, épaule gauche). Le médian a la pointe en bas et comprend la Beauté, ou l'Époux, (La Poitrine), la Miséricorde, (Bras droit), et la Rigueur, (Bras gauche). La Victoire, (Jambe droite), la Gloire, (Jambe gauche), et la Base, (Organe sexuel), forment le triangle inférieur, à la pointe tournée vers le bas. Le Règne, (l'Épouse), est la dixième Sephira, qui représente l'Homme complet. On voit bien que tout le coté droit figure le principe mâle. Le coté gauche est le principe femelle, et le milieu, (la colonne vertébrale), symbolise la descente génératrice de l'Esprit dans le corps de l'Homme.

La Kabbale sonde la Bible pour en extraire les noms secrets de Dieu, et ceux des anges et des démons qui foisonnent dans sa cosmologie astrale. Cette connaissance doit donner aux adeptes le contrôle de l'univers. Les mots kabbalistiques sont généralement des abréviations de versets bibliques. Ils ont tous un sens secret et un contenu mystique puissant, et il en est de même des noms propres. Les peuples anciens ne connaissaient pas les chiffres et utilisaient des lettres pour désigner les nombres. Celles qui constituent les alphabets grec et hébreu ont donc des valeurs numérales à partir desquelles on fait beaucoup de calculs et de supputations.

Les Kabbalistes divisent l'homme en trois parties. L'âme globale comprend l'esprit vital, l'intellect, et l'âme divine. Ils résident dans des régions distinctes et connaissent des sorts différents. La théorie de la transmigration des âmes comprend ici une possibilité nouvelle extraordinaire, le "Gilgoul", l'association familiale entre l'âme intellectuelle d'un défunt et celle d'un vivant. Ainsi, une âme repentante peut s'associer à un vivant vertueux, et une sainte âme peut aider un proche parent s'il est un pécheur en difficulté.

On distingue deux époques et deux aspects différents dans l'histoire de la Kabbale. Nous avons déjà abordé le premier, le principal, l'aspect religieux intégriste lié au mysticisme juif et à l'exaltation de la religion d'Israël. Le second aspect est philosophique. Certains occultistes utilisent la Kabbale comme une voie conduisant à une nouvelle connaissance du monde. Ils la réinventent et en élargissent la signification. Cette "autre Kabbale" cherche des vérités universelles dans l'expression des traditions et les écrits sacrés.
Au 15ème siécle, Pic de la Mirandole est l'un des premiers philosophes à se pencher sur la Kabbale. Accusé d'hérésie, il est emprisonné mais Laurent de Médicis se porte garant pour lui devant le Pape. Il est suivi par l'Allemand Johann Reuchlin, vite mis en cause par l'Inquisition. Défendu par la population de Souabe, Reuchlin déplace l'étude de la Kabbale du plan religieux vers le plan philosophique. Il devient le maître kabbaliste de la Renaissance, suivi de Guillaume Postel et Jacques Gaffarel. Au 19ème siécle, citons Wronski, Fabre d'Olivet, et Eliphas Lévi, l'abbé Constant, qui produit de nombreux écrits ésotériques dont Victor Hugo s'inspire dans "la Fin de Satan".

Ensuite apparaît Stanislas de Guaita qui refonde en 1887,à Paris, et sur ces bases philosophiques et ésotériques, l'Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix.

La Rose-Croix.

L'Ordre fondé par Guaita mêle l'approche ésotérique scientifique et l'oeuvre littéraire. Il se propose de combattre la sorcellerie et réunit un groupe actif d'hommes très connus, dont Papus. Malgré le sérieux du travail effectué, l'Ordre éclate rapidement. En 1890, Péladan crée le Tiers Ordre intellectuel de la Rose Croix, une section mondaine qui rassemble cent soixante-dix artistes célèbres. Il organise des salons qui ont un succès fou, rassemblant jusqu'à vingt-deux mille visiteurs. On est bien loin de la retenue et de la discrétion qui caractérisent la tradition des véritables Rose Croix auxquels nous allons maintenant revenir.

Selon Papus, trois courants caractérisaient la recherche ésotérique moderne, le Gnosticisme, (Cathares, Vaudois, et Templiers dont dérivent les Maçons), les moines catholiques, et enfin les divers initiés (Hermétistes, Alchimistes, Kabbalistes). Le courant rosicrucien résulterait de la synthèse de fait réalisée entre les trois traditions. On remarque cependant déjà, dans la "Divine Comédie de Dante", (vers 1320), que le huitième ciel du paradis est décrit comme le ciel étoilé des Rose-Croix. Il se pourrait aussi que la fondation de l'Ordre implique Paracelse, médecin et alchimiste, né en Suisse vers 1493. Il utilise les symboles de la rose et de la double croix dite lorraine, dès 1536, et prédit la venue d'Elias-Artista, l'Esprit radiant, ambassadeur du Paraclet et personnification future de l'Ordre. (La théorie médicale de Paracelse innovait en établissant des correspondances alchimiques entre les différentes parties du corps humain, le Microcosme, et celles de l'univers considéré dans sa totalité, le Macrocosme). Au 16ème siécle, les armes de Luther portent une croix encadrée de quatre roses.

L'origine de la Fraternité prestigieuse des Rose-Croix reste mystérieuse.

A l'époque, en Occident, les sources de l'ésotérisme rassemblent diverses traditions gnostiques, hermétistes, mazdéistes, alchimistes, ou kabbalistes, des traditions manichéennes ou autochtones comme celle du Graal, celles des docteurs de l'Église Catholique, et un courant transmis par les Druzes arabes. La Fraternité des Rose Croix semble avoir réalisé une large synthèse de ces multiples traditions inspirées, surtout à partir de l'année 1600.

Un religieux protestant, (l'évèque luthérien de Strasbourg ?), Valentin Andreae, publie deux manifestes en 1614. Il s'agit de la Gloire (ou Fierté ou Proclamation ) de la Fraternité, (la fameuse Fama Fraternitatis), et de la (Confession des Frères Rose Croix). Ils exposent la doctrine de la Fraternité des Rose Croix qui préconise une réforme générale de l'Humanité. Valentin Andreae publie ensuite de nombreuses autres oeuvres dont les plus importantes sont "Christianopolis" et surtout les "Noces Chymiques de Christian Rosencreutz".

Dans ce dernier récit, le fondateur légendaire de la Rose Croix, Christian, invité aux noces de Sponsus et de Sponsa, (l'époux et l'épouse), rêve qu'il est enfermé au fond d'un puits ou d'une tour dont il sort à l'aide d'une corde lancée de l'extérieur. Il se met ensuite en route et traverse une forêt. Il doit choisir entre quatre routes dangereuses dont l'une est mortelle. Cherchant à aider une colombe combattue par un corbeau, il est guidé vers le château royal. Les invités doivent y être pesés pour savoir s'ils sont dignes d'être présentés au roi. Beaucoup sont rejetés et condamnés. Christian est assez lourd pour équilibrer les poids sur la balance. Il est accepté, glorifié, et poursuit sa quête initiatique.

Les descriptions contenues dans le récit ont pu être interprétées comme des indications précieuses pour la réalisation du Grand Oeuvre alchimique. Mais nous savons que les alchimistes étaient fondamentalement des métaphysiciens ésotéristes. Par conséquent, la poursuite du Grand Oeuvre était seulement pour eux le symbole du chemin nécessaire à la réalisation de l'indispensable transfiguration de l'âme, prélude à la résurrection de l'Homme véritable, la figure divine originelle. Là est le sens caché et véritable des Noces Alchymiques de Christian Rose Croix, ouvrage qui répète sous une forme différente le message médiéval de la Quête du Graal par Perceval le Gallois.

Les Rose Croix sont toujours parmi nous. Les véritables écoles spiritualistes rosicruciennes poursuivent aujourd'hui encore dans le monde l'oeuvre initiatique qui conduit à cette connaissance. Leur enseignement témoigne toujours d'une inspiration rosicrucienne authentique et vivante. Elles adaptent leur message ésotérique permanent aux temps et aux lieux où il est prononcé. Dans notre civilisation, elle va donc s'appuyer sur les traditions chrétiennes tout en expliquant le sens caché des mythes et des écritures. Et la Cène rosicrucienne signifie la descente de l'Esprit préparant la transfiguration de l'homme terrestre en l'Homme éternel.

Pour illustrer plaisamment la constante flexibilité du message gnostique rosicrucien à travers l'espace et le temps, je vous prie de regarder un instant les deux images suivantes qui montrent visuellement comment l'exposé d'un même contenu peut adopter les contraintes de divers moules extérieurs culturellement imposés. Le texte est ici arbitrairement rédigé par moi-même pour cet usage. Quoique variant dans la forme, il est constant à la fois dans la lettre et dans l'esprit. Sachez qu'il est aussi lisible à plusieurs autres niveaux, toutefois moins évidents.

Images illustrant le flexibilité des formes du message rosicrucien

 

Dans l'Unicité rayonnante de l'Ėternité véritable,
Croyez-vous, que les Esprits parfaits, ou les lumineux Anges,
puissent aussi pleurer sur la simple beauté d'une rose ?
Je crois qu'en notre larme à jamais nécessaire
le poids de la Matière et la splendeur des Cieux
se rencontrent au fond du coeur,
car la Lumière nous a confié,
en jardinage,
à l'origine,
maintenant,
et toujours,
l'Esprit de liberté,
mais aussi l'Argile et l'Âme.

La Coupe du Graal (Eden - Poèmes pour l'An 2000)

 

Dans l'Unicité
rayonnante
de l'Ėternité
véritable,
croyez-vous,
que les Esprits parfaits, ou les lumineux Anges,
puissent aussi pleurer sur la simple beauté
d'une rose ?
Parce qu'en notre larme à jamais nécessaire
le poids de la Matière et la splendeur des Cieux
se rencontrent
au fond du coeur,
je crois que
la Lumière
nous a confié,
en jardinage,
à l'origine,
maintenant,
et toujours,
l'Esprit de liberté,
mais aussi,
l'Argile et l'Âme.

La Rose et la Croix (Eden - Poèmes pour l'An 2000)

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La fantasmagorie sensorielle La traversée du miroir noir Poussières d'étoiles De boue, de sang, de peur, de désir Les eaux du fleuve
Cahier 6 Cahier 7 Cahier 8 Cahier 9 Cahier 10
Les rayons ardents du Soleil Le phare ruiné d'Alexandrie Des flambeaux dans la nuit Une soif inextinguible La conscience et la liberté
Cahier 11 Cahier 12 Cahier 13 Cahier 14 Cahier 15
Je refuse donc je suis Ombres et Lumières Les derviches tourneurs La Rose Croix L'Homme triple
Cahier 16 Cahier 17 Cahier 18 Cahier 19 Cahier 20
Le Cosmos est-il vivant ? La vie mystérieuse Le Bardo Thödol tibétain La Bhagavad Gītā Le Shintô japonais
Cahier 21 Cahier 22 Cahier 23 Cahier 24 Cahier 25
Le Tao Le mythe de l'Arche de Noé Zoroastre et les Pârsîs De la Gnose aux Cathares Le Cao Dai
Cahier 26 Cahier 27 Cahier 28 Cahier 29 Cahier 30
La Quête du Graal Le Vaudou Cosmos et Microcosme Le Jaïnisme Hermès Trismégiste
Cahier 31 Cahier 32 Cahier 33 Cahier 34 Cahier 35
La Divine Comédie Amour, Désir, et Théosophie Le Graal chez Richard Wagner La Foi des Cathares Les antiques religions à Mystères 
Cahier 36 Cahier 37 Cahier 38 Cahier 39 Cahier 40
Les Dieux Grecs La Religion des Romains L'Homme incréé La réincarnation selon Platon Plotin et le Néoplatonisme
Cahier 41 Cahier 42 Cahier 43 Cahier 44 Cahier 45 
De Giordano Bruno à l'Univers vivant Robert Fludd et la Rose+Croix Krisnamurti et l'inconcevable "Otherness" J.C. Jung - Du Livre rouge à la Fleur d'Or La Gnose et les Gnostiques
Cahier 46 Cahier 47 Cahier 48 Cahier 49 Cahier 50
L'Illusion de la Connaissance Orphistes et Pythagoriciens Contes  Persans et Soufi  La Kundalini et les Chakras

Bégards, Béguines et Turlupins

 

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