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Arts et Sciences, Hommes et Dieux

Marie de France - Le lai de Graelent

 

Traduction française simplifiée d'après le livre de B. de Roquefort de 1820 (intégralement numérisé par Google avec toutes les notes, explications et annotations de l'auteur)

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LAI de GRAELENT

 

Je vais vous raconter l’aventure  de Graelent telle que je l’ai entendue ;  la musique en est bonne à retenir et le Lai mérite d’être raconté.

Graelent était né en Bretagne, d’une famille illustre, et à une grande beauté, il joignait encore la droiture du cœur. C’est pour cette raison qu’on l’avait nommé Graelent-Mor.

Le roi qui tenoit alors la Bretagne étant entré en guerre avec les princes ses voisins, demanda un grand nombre de chevaliers pour les retenir à son service. Graelent fut des premiers à se ranger sous la bannière du roi. Celui-ci le retint à son service avec d'autant plus de plaisir qu'il étoit beau chevalier; aussi lui donna-t-il des preuves de son estime et de son amitié. De son côté, Graelent cherchoit à mériter les bontés du monarque, soit en remportant le prix dans les joutes et les tournois, soit en combattant les ennemis de son prince. Le bruit de tant de mérite parvint bientôt jusqu'aux oreilles de la reine ; à force d'entendre vanter le courage et la beauté du chevalier, elle prit de l'amour pour lui. Un jour elle tire à part son chambellan : Parle-moi franchement, n'as-tu pas souvent entendu parler du beau chevalier Graelent dont chacun fait l'éloge ? Oui, ma dame, je sais qu'il est brave et courtois, aussi n'est-il personne qui ne l'aime. La reine répondit sur le champ : Mon cœur depuis longtemps me parle en sa faveur et je veux l'avoir pour ami. Va le trouver, dis-lui de se rendre près de moi et que je veux lui abandonner mon amour. Ah! quel don précieux vous lui faites, reprit le chambellan, je ne doute pas de la joie que lui causera une nouvelle aussi flatteuse. Il n'est si bon abbé, s'il venoit à voir votre beau visage, qui ne fût tenté de violer ses serments. Le chambellan part et se rend chez le chevalier: après l'avoir salué, il s'acquitte de sa mission et le prie de vouloir venir parler à la reine le plus promptement possible. Graelent lui répondit : Allez m'annoncer, cher ami, je pars. Il s'apprête et monte sur un beau cheval d'Afrique, suivi d'un seul chevalier. Arrivés au château, ils descendent dans la salle et passèrent chez le roi avant que d'entrer dans les appartements de la reine. Dès qu'ils paroissent, elle vient au devant d'eux, puis serrant le chevalier dans ses bras, elle l'embrasse étroitement et le fait asseoir à ses côtés, sur un tapis. Graelent répond avec modestie aux questions qui lui sont faites et ne dit pas un mot qui dépasse les règles de la bienséance. La reine, fort embarrassée de cette réserve, n’ose se résoudre à l’aveu de ses sentiments. Enhardie par l’amour elle demande au chevalier s’il avoit une mie, car sans doute il aimoit et devoit être bien aimé. Non, dame ; je n’aime pas, parce que tenir les promesses d’amour n’est point une frivolité. Il doit être vertueux celui qui s’entremet d’aimer. Plus de cinq cents personnes parlent de ce tendre penchant, et toutes ignorent ce que c’est qu’un véritable attachement. C’est plutôt une rage, une folie ; c’est la paresse, la nonchalance, la fausseté, qui détruisent l’amour ; cette union exige la chasteté en pensées, en paroles, en actions. Si l’un des amants est fidèle, qu l’autre soit faux et jaloux, leur liaison mal assortie ne peut être de longue durée. Le véritable amour, don du ciel, doit rester ignoré ; il doit se communiquer de corps en corps, de cœur en coeur, autrement il ne seroit d’aucun prix. Cicéron dans son traité de l'amitié, dit expressément : ce que désire l'un des amants, doit être désiré par l'autre ; leur liaison devient charmante dès qu'il en est ainsi. Mais si l'un veut et que l'autre ne veuille pas  il n'existe plus d'amour alors. Il est aisé de faire une maîtresse, mais il est plus difficile de la conserver, surtout, si de chaque côté, l'on n'apporte pas de la douceur, de la franchise et de la régularité. L'amour ne doit jamais être souillé, son commerce demande une si grande loyauté que je n'ai jamais osé m'en entremettre.

La reine écouta avec plaisir le discours du chevalier qui lui paroissoit partager ses sentiments; il n'auroit pas ainsi parlé, s'il n'avoit eu dessein d'aimer; oui, j'en suis certaine, Graelent est un homme sage, aimable et courtois. Elle s'ouvre alors sans réserve au chevalier et lui découvre sa passion. Ami, lui dit-elle, je vous aime passionnément; et je vous l'avouerai même,  j'ai toujours éprouvé pour le roi un attachement très faible. Pour vous mon amour est sincère, je vous accorde toute ma tendresse, soyez mon ami et moi votre amie. Je vous remercie beaucoup, madame, de l'honneur que vous me faites ; je ne puis en profiter, puisque je suis à la solde du roi. En entrant à son service, je lui promis foi et fidélité, je lui promis de défendre sa vie et son honneur; j'ai renouvelé mon serment et jamais je ne le trahirai. A ces mots, il salua la reine et prit congé d'elle.

En le voyant partir la princesse soupire, devient triste et rêveuse; elle ne sait à quoi se résoudre et ne peut cependant renoncer à lui. Pour chercher à l'attendrir, elle écrivoit au chevalier, lui envoyoit de riches présents; mais Graelent refusa tout. Irritée de ses refus la reine change son amour en haine; elle indispose le monarque son époux contre le chevalier dont elle disoit sans cesse du mal. Tant que la guerre continua, Graelent demeura dans le royaume; cependant il n'étoit point payé, sa solde lui étoit retenue par les avis de la reine; elle conseilloit au monarque de ne rien accorder au chevalier. On le tenoit dans une gêne aussi grande, pour qu'il lui fût impossible d'aller servir ailleurs. Que va devenir Graelent? Il ne faut pas s'étonner de sa tristesse, puisqu'il ne lui reste pour vendre ou pour engager qu'un mauvais cheval de bagage de peu de valeur. Enfin le malheureux ne pouvoit sortir de la ville, n'ayant point de monture.

Graelent n'espéroit aucun secours de personne. Dans les beaux jours du mois de mai, son hôte s'étant levé de bon matin, sortit avec sa femme pour se rendre à la ville et aller dîner chez un de leurs voisins. Ils avoient laissé le chevalier seul à la maison sans écuyer, sans domestique ou valet, à l'exception de leur fille, jeune personne fort aimable. A l'heure du repas, elle alla parler à Graelent, le prier de se hâter pour venir manger avec elle. Trop affligé pour prendre la moindre nourriture, le chevalier appelle son écuyer, lui commande de seller et brider son cheval de chasse et de le lui amener. J'irai me distraire dans la campagne, car je n'ai besoin de rien. Seigneur, dit l'écuyer, vous n'avez plus de selle. Ami, reprit la damoiselle, non-seulement je vous en prêterai une, mais encore je vous donnerai une bonne bride. L'écuyer va chercher le cheval qu'il revêt de ses harnois. Graelent monte et traverse la ville. La chabraque ou la couverture de son coursier consistoit en une vieille peau qui, pour avoir trop servie, étoit dans un fort mauvais état. Tous ceux qui le virent passer le huèrent et se moquèrent de lui. Telle est la coutume parmi les gens du peuple, vous n'en trouverez guères de polis. La mélancolie du chevalier l'empêche de faire attention aux cris que faisoit naître la vétusté de son harnois. Il continue sa route, sort de la ville, entre dans la forêt qui étoit traversée par une rivière sur les bords de laquelle il se rendoit. Graelent marchoit depuis peu de temps dans le bois, lorsque, au milieu d'un épais buisson, il aperçut une biche plus blanche que la neige. La biche part, il la crie, la poursuit et il ne pourra pas l'atteindre, quoiqu'il la suive de près. Elle conduit Graelent dans une prairie arrosée par la-source d'une fontaine dont l'eau étoit claire et belle. Au bord, se baignoit une jeune dame. Deux pucelles qui se tenoient près d'elle la servoient et exécutoient ses ordres. Les vêtements qu'elle avoit quittés étoient suspendus à un arbre. Dès que Graelent eut aperçu la beauté qui étoit dans la fontaine, il ne songe plus à poursuivre la biche. Il admire sa taille élancée, la blancheur de son teint, l'incarnat de ses joues, ses yeux riants, la beauté de son front, enfin cet assemblage de perfections qui se rencontre bien rarement. La jolie baigneuse de vouloit pas sortir de l’eau ; pour l’y forcer, le chevalier va s’emparer de ses vêtements croyant pouvoir la retenir par cette action. Les deux pucelles s’aperçoivent du dessein de Graelent et ont peur. La dame l’appelle avec colère et lui dit : Chevalier, laisse ces objets qui te rapporteroient peu de profit ; tu commettrois une bien vilaine action, si tu les emportois et me laissois aller toute nue. Rends-moi, je te prie, ma chemise ; quant au manteau qui est très beau, tu peux le garder pour le vendre. Madame, répondit en riant le chevalier, je ne suis pas fils de marchand ou de bourgeois ;  il auroit même la valeur de deux ou trois châteaux, que je ne l’emporterois pas. Sortez de l’eau, belle amie ;  voici vos vêtements, habillez-vous , et daignez venir me parler. Je ne veux pas en sortir, dit-elle ; je crains trop qu vous ne vous empariez de ma personne ; je n’ai nul besoin de vos beaux discours et ne suis point d votre école. Belle dame, reprit Graelent, puisque vous ne voulez pas déférer à mes prières,je garderai vos vêtements ; c’est fâcheux car vous avez un bien beau corps. La jeune personne voyant que le chevalier attendoit sa sortie de l’eau, qu’à ce prix seulement elle auroit ses vêtements, elle lui demande en grâce de la respecter et de ne lui faire aucune insulte. Graelent la rassure à cet égard, lui présente d’abord la chemise qu’elle passe avant de sortir de l’eau, puis lui tient le manteau qu’il attacha lui-même. Lui tenant la main gauche, il l’éloigne de ses deux compagnes ; il la prie et la requiert d’amour et sollicite la faveur d’être son amant. La dame surprise répondit : Moi, ta maitresse ! En vérité, cet excès de présomption me fait présumer que ta raison n’est pas saine. Je dois être bien surprise de ce que tu m’as osé proposer. Tant de hardiesse mériteroit une punition exemplaire. Il ne convient pas à un homme de ton espèce, de porters ses vœux sur une femme de mon rang. La fierté du caractère de la dame prouve à Graelent qu’il n’obtiendra rien de la dame par la douceur  ; et il ne veut pas se séparer d’elle avant  d'avoir obtenu le don d'amoureuse merci. L'ayant conduite dans l'épaisseur de la forêt, il ravit de force ce qu'on refusoit à ses prières; à peine se fut-il rendu coupable, qu'il lui demanda pardon; daignez' ne pas m'accabler de votre courroux, soyez assez bonne pour m'accorder votre amour ; vous serez mon amie que j'aimerai et servirai loyalement toute ma vie.

Pendant ce discours la belle dame réfléchissoit que Graelent étoit honnête, sage, bon chevalier, hardi et généreux. Si elle vient à le refuser, elle ne trouvera jamais un pareil amant; elle se résout à lui accorder son amour et un baiser scella la réconciliation. Avant de nous quitter, Graelent, daignez m'écouter. Vous m'avez surprise, et malgré votre faute, je vous aimerai tendrement. Mais je vous défends de prononcer un seul mot qui puisse faire connoître notre liaison. Je vous donnerai de l'or, de l'argent, de riches vêtements, en abondance. Maintenant que nous sommes l'un à l'autre, nuit et jour je serai près de vous; nous pourrons causer et rire ensemble sans que personne ne me voie et ne sache qui je suis. J'ai distingué vos qualités, car c'est pour vous que je suis venue à la fontaine; et je savois d'avance ce qui devoit arriver. Je crains d'avoir à me repentir de ce que j'ai fait; prenez bien garde à ne rien laisser transpirer de ce qui nous est arrivé, sans quoi vous me perdriez pour toujours. Il vous faudra séjourner un an près de ce canton; vous pourrez néanmoins vous absenter pendant deux mois; mais, à votre retour, revenez ici; car j'aime beaucoup ce pays. Adieu, cher ami, la nuit s'approche ; je vous ferai connoître mes intentions par un message que je vous transmettrai.

Graelent prend congé de sa belle, et ne la quitte qu'après l'avoir couverte de baisers; il retourne à son hôtel, descend de cheval, et monte dans sa chambre, où il lui tarde d'être seul pour réfléchir sur son aventure. S'étant mis à la fenêtre pour regarder de loin encore la forêt témoin de son bonheur, il voit venir de son côté un varlet qui conduisoit un superbe cheval. L'écuyer arrive à l'hôtel de Graelent, s'empresse de descendre, de venir au-devant du chevalier et de lui présenter ses salutations. Graelent demande au varlet son nom, sa qualité, et le lieu d'où il venoit. Sire, n'en doutez pas, je suis messager de votre amie; elle me charge de vous présenter ce beau coursier et m'a recommandé de demeurer avec vous. J'acquitterai vos dettes et prendrai soin de votre maison. A cette nouvelle, Graelent ne se sent pas de joie, il embrasse l'envoyé de sa mie et reçoit avec le plus grand plaisir les présents que lui fait son amie. Vous n'avez jamais vu sous les cieux un aussi beau palefroi, aussi vif et aussi bon coureur. Il en fera sa monture ordinaire et abandonnera son cheval de chasse au varlet. L'écuyer monta dans l'appartement la malle qu'il avoit apportée avec lui; l'ayant ouverte, il en tira d'abord une très belle couverture d'une riche étoffe garnie de fourrures, qu'il jeta sur le lit du chevalier, puis beaucoup d'or et d'argent, et enfin un grand nombre de riches habits. Graelent fait ensuite venir son hôte, lui témoigne sa reconnoissance ainsi qu'à ceux qui lui avoient rendu quelques services. Il lui enjoint de tenir sa maison bien garnie de vivres et termine par lui recommander d'amener chez lui tous les pauvres chevaliers qui étoient dans la ville et qui voudroient le suivre. L'hôte, homme preux et courtois, s'empresse de remplir les intentions de Graelent. Dès qu'il a fait ses provisions , il va s'informer par la ville des chevaliens pauvres, des prisonniers, des pèlerins et des croisés n puis les conduit à l'hôtel de Graelent et met tous ses soins à les bien recevoir. La nuit se passoit aussi agréablement que le jour, on  avoit des instruments, des danses et bien d'autres jeux encore. Le chevalier toujours vêtu avec recherche, jouissoit du bien qu'il faisoit. Il donna de riches présents aux ménestriers, aux joueurs d'instruments, aux prisonniers, et aux jongleurs; enfin il récompensa généreusement les bourgeois de la cité dont il avoit reçu quelques services. Aussi tous lui portoient autant d’honneur et de respect qu’ils en auroient porté à leur seigneur. Graelent, au comble du bonheur, n’aperçoit aucun objet qui puisse lui déplaire. Il peut voir sa mie aussi souvent qu’il lui plait, rire et jouer avec elle. Comment pourroit-il s’ennuyer la nuit puisqu’il la sent à ses cotés ? Malgré son êtat heureux, le chevalier alloit souvent en voyage ;  il  ne se donnoit pas  de tournoi dans le pays où il ne se rendit l’un des premiers, et où  il ne remportât le prix. Aussi était-il grandement estimé des chevaliers. Que Graelent est donc fortuné ! Quelle joie ne ressent-il pas de sa mie ! Pareil bonheur ne ne peut longuement durer, on n’ose pas même y croire.

Il ya avoit prés d’un an que le roi devait lever des troupes ;  et à chaque année, à l’époque de la Pentecôte, le roi tenoit une cour plénière ; il invitoit à cette fête ses barons, ses chevaliers, tous ceux enfin qui relevoient de sa couronne  lesquels avient l’honneur de manger avec lui. Après le  repas, le monarque avoit établi une coutume bien singulière. Il faisoit monter la reine sur une estrade ; puis on lui ôtoit son manteau, afin de pouvoir admirer à son aise l’élégance de sa taille et de ses formes.  Le monarque s’adressant ensuite à l’assemblée, leur disoit : Seigneurs barons, que vous en semble ? Avez-vous jamais vu sur terre une aussi belle reine ? Vous ne trouverez pas dans le sexe un  objet qui puisse lui être comparé. Alors, tous de louer la souveraine. Plusieurs même, s’adressant au roi, lui affirmèrent que sur terre,  il n’avoit paru une femme aussi belle que la sienne. Les barons dont les esprits étoient échauffés faisoient tous l’éloge de la reine, à l’exeption de Graelent qui ne dit pas un mot. Il sourioit même, parce qu’il songeoit à sa mie et tenoit pour fous les barons qui s’extasioient sur une beauté très ordinaire. Il avoit la tête baissée et ne regardoit point. L’œil jaloux de la reine l’observoit. Voyez, dit-elle à son époux, voyez, sire, quel affront je reçois. Il n’st aucun des convives qui ne m’ait donné des louanges, à         l'exception de Graelent qui semble se moquer de moi. Etoit-ce donc à tort, que depuis longtemps, je me plaignois à vous de son ingratitude ? Le monarque irrité l'appelle à lui aussitôt, et le somme par la foi qu'il lui a jurée, puisqu'il est son homme naturel, de dire la raison de son silence et de ce ris moqueur.

Le chevalier pria respectueusement le roi de vouloir bien l'entendre. Sire, jamais homme de votre rang commit-il une folie pareille à la vôtre? Comment ! Vous faites montre de votre femme et commandez en quelque sorte les louanges de vos barons! Sous le ciel, disent-ils, on ne trouveroit pas sa pareille? Eh bien ! Moi je vous préviens qu'on en peut trouver de beaucoup plus belle. Le roi requiert le serment du chevalier, pour savoir s'il parle sincèrement. Oui, sire, j'en connois une qui vaut trente fois mieux que votre femme.

La reine en fureur s'adresse à son époux pour obtenir la réparation de l'insulte qui vient de lui être faite; elle demande que Graelent fasse venir la femme dont il a fait un si grand éloge et tant vanté les attraits. Je veux lui être confrontée ; dans le cas où Graelent auroit dit la vérité, il doit être absous ; mais dans le cas contaire, vengez-moi de l’homme qui m’a si cruellement outragée. Le roi ordonna que le chevalier soit arrêté ; il ne lui accordera pas la moindre grâce et jamais il ne sortira de prison qu’il n’ait auparavant montré cette beauté dont il a fait un si grand éloge. Graelent est détenu ; il eut bien mieux fait de se taire ; il demande répit au monarque, parce qu’il s’aperçoit bien qu’ila commis une faute. La crainte d’avoir perdu sa mie, le fait trembler d’avance. Sa faute mérite un châtiment  exemplaire ; plusieurs baron plaignent son sort et s’empressent de lui porter des paroles de consolation.  Le roi lui donne un an pour attendre son jugement ; lors de sa cour plénière, à la Pentecôte, il mandera ses vassaux, ses barons et ceux auxquels il a confié des fiefs. Graelent y sera amené par ceux qui répondent de lui, et il y conduira la femme qu’il a tant  louée. Si elle possède cette beauté admirable, le chevalier peut être assuré d’être mis en liberté et de ne point perdre les bonnes grâces de son suzerain. Mais dans le cas contraire, ou en supposant que la dame si vantée ne vienne pas, le chevalier sera jugé et mis à la disposition du monarque, lequel fera exécuter le jugement. Le chevalier quitte la cour dans un état impossible à décrire ; il monte son bon cheval, arrive à son hôtel où son premier soin est d’appeler l’écuyer que lui avoit envoyé son amie. Jugez de sa peine, lorsqu’il ne le trouve point ; dan son désespoir il appelle la mort à son secours. Seul dans une chambre écartée, il demande pardon à sa mie, la prie au nom de Dieu de lui pardonner ; mais la cruelle est inexorable, il ne la verra pas avant un an, et il n’en recevra aucun secours, qu’après d’être sur le point d’être condamné à mort.
Le grand chagrin que ressent le chevalier de ce qu’il ne peut voir sa belle, fait qu’il n’a de repos ni jour ni nuit.  Peu lui importe de sa vie, d’après une semblable perte. Avant que l'année fût écoulée, le malheureux, plongé dans la douleur, avoit tellement perdu la force et le courage, que tous ses amis s'étonnoient de ce qu'il pouvoit résister à une pareille situation. Enfin, au jour assigné pour tenir cour plénière, le roi manda tous ceux qui relevoient de sa couronne; les chevaliers qui s'étoient rendus cautions pour Graelent, le conduisirent devant le roi qui lui dit : Où est votre amie ? Sire, répondit-il, je ne l'amène point; et puisque cela est impossible, faites de moi votre volonté. Seigneur Graelent, reprit le roi, vous .parlâtes d'une manière bien vilaine, lorsque, pour mépriser la reine, vous avez donné un démenti à mes barons. En sortant de mes mains, vous ne médirez plus d'aucune femme. Puis s'adressant à l'assemblée, le monarque continua en ces termes : Seigueurs, je vous prie de n'apporter aucun retard dans le jugement que vous allez prononcer. Vous connoissez l'affront que ma fait l'accusé dans ma cour et en présence de tous mes vassaux. Celui qui insulte ma femme, ne peut peut m'aimer ni me servir loyalement Vous connoissez le proverbe : on ne croira jamais à l'amitié de celui qui bat votre chien. Les vassaux se rendirent dans la salle destinée à prononcer les jugements; et lorsqu'ils sont assis, ds restent longtemps sans parler, même sans proférer un seul mot. Il leur peinoit d'a voir à juger un brave chevalier. On n'avoit rien dit encore et on alloit commencer, lorsqu'un écuyer vint prier l'assemblée de suspendre la séance. Seigneurs, il arrive à la cour deux pucelles si belles, qu'on ne pourroit pas en rencontrer de semblables dans le royaume. Il faut espérer, s'il plaît à Dieu, qu'elles seront utiles au chevalier et qu'elles le délivreront. Les vassaux ont attendu volontiers l'arrivée de ces demoiselles qui étoient d'une grande beauté et richement vêtues. Un bliaud lacé faisoit ressortir l'élégance de leur taille. Elles descendent de leurs palefrois qu'elles remettent aux écuyers, puis viennent devant le roi. Sire, dit l'une, daigne m'entendre. Notre maîtresse nous a ordonné à toutes deux de nous rendre ici, pour te prier de faire cesser  les débats et de suspendre le prononcé du jugement. Ma dame vient te parler en faveur de Graelent, qu’elle veut délivrer. Avant que la pucelle eût cessé de parler, la reine fut très mécontente de ce qui se passait Au bout de quelques instants, il arriva au palais deux autres demoiselles encore plus jolies que les premières. Elles prient le roi de vouloir bien attendre quelques instants encore, et le préviennent de la venue prochaine de leur maitresse.  Comme elles furent regardées ! Les barons ne pouvaient tarir sur leur beauté dont la reine n’avoit jamais approché. Mais ce fut bien autre chose lorsque la fée vint à paroître. A son aspect, toute l’assemblée se leva ; son extrême beauté, la douceur de ses traits, enfin ses yeux, sa figure, sa démarche, ne peuvent se comparer. Toute l’assemblée étoit dans l’admiration. Elle étoit vétue très richement ; son manteau d’une pourpre vermeille, brodé en or, valoit au moins un château. Vanterai-je le palefroi qu’elle montoit, la selle, et tout le harnois qui valoit certainement plus de mille livres. Dès qu’on apprit qu’elle arrivoit, l’assemblée sortit pour aller au devant de la fée, et les barons ne pouvoient pas tarir sur ses perfections. Elle arrive à cheval jusqu’au pied du trône, et on ne peut l’en blâmer, puis elle descent et laisse son coursier en liberté. La dame d’une manière fort gracieuse s’exprima en ces termes. Sire, daigne m’entendre ; et vous aussi seigneurs barons. Vous connaissez le motif de cette réunion ; c’est pour juger Graelent, qui parla publiquement au roi lors de cette grande cour plénière, où la reine fut montrée et où son époux la présenta comme la plus belle femme qui jamais eût été vue. Il est vrai de dire qu’il parla mal puisqu’il a excité la colère de  votre majesté. Mais il a dit la vérité en avouant que nulle femme ne pouvoit m’être comparée relativement à la beauté. Regardez-moi, seigneurs, donnez votre avis ;  je pense qu’après l’avoir fait connoître, Graelent doit être acquité et le roi doit lui accorder sa grâce. Tous les barons d’un mouvement unanime, déclarèrent que la dame avoit raison et que ses suivantes surpassoient la reine  en beauté.  Le monarque lui-même, souscrivit à cette décision et proclama que Graelent était acquité.
Pendant qu’on le justifioit, le chevelier songeoit aux moyens de suivre sa mie ; dans cette intention, il se fait amener son beau cheval blanc. La fée ayant rempli le but qu’elle s’étoit proposé, demande et prend congé du roi, monte sur son cheval et part suivie de ses pucelles. Elle traverse la ville au grand galop. Graelent court après sa belle en lui demandant grâce ; mais la fée ne répond pas un mot et continue sa route, sans vouloir donner la moindre attention aux prières de son amant. A force de cheminer, la fée arrive à la forêt , et vient contre une rivière dont les eaux étoient d’une transparence extrême ; elle prenoit sa source dans une lande et alloit arroser une patrie du bois. La fée pousse son cheval dans l’eau et le chevalier veut en faire de même. Retire-toi, Graelent, lui dit la fée, fuis ; car tu es assuré, si tu entre dans l’eau de te noyer ; il ne tient compte de cet avis et se précipite dans la rivière. L'eau lui passe par-dessus la tête, et à peine pouvoit-on l'apercevoir. Son amante saisit la rêne du cheval et conduit Graelent à terre ; elle l'invite de nouveau à ne pas s'obstiner à la suivre et à s'éloigner, s'il ne veut pas s'exposer à une mort inévitable. En achevant ces mots, elle pousse son cheval dans la rivière; mais le chevalier ne peut supporter l'idée de perdre sa mie. Il entre dans l'eau, le courant l'entraîne et lui fait vider les étriers; c'en étoit fait de lui, si les suivantes de la fée n'avoient parlé en sa faveur. Dame, au nom de Dieu, pardon, ayez pitié de votre amant; vous le voyez, il est prêt à périr. Maudit soit le jour où vous lui parlâtes pour la première fois, et où vous lui accordâtes Votre amour. Mais pour Dieu, le courant l'entraîne et bientôt il ne sera plus temps. Ah ! Quel chagrin, s'il venoit à mourir! Et comment votre cœur peut-il le permettre ? Dame, vous êtes trop sévère, aidez-le donc, prenez-en soin, votre ami se noie, portez-lui secours, malgré les torts qu'il a eus envers vous. De grâce laissez-vous attendrir et pardonnez-lui sa faute. La dame touchée des prières de ses suivantes, et d'ailleurs ne pouvant rester indifférente à la mort de son ami, court aussitôt après Graelent, le saisit par le corps et l’emmène sur le rivage. Lorsqu'il fut bien revenu à lui, on le fait changer de vêtements; et comme il avoit froid, la fée le couvre de son manteau. Elle le conduisit dans sa terre, et les habitants de la Bretagne assurent que le chevalier existe encore dans cette terre.
Le bon cheval de Graelent s'échappa de la rivière, et il eut bien du chagrin de ne pouvoir retrouver son maître. Il se retira dans la forêt, et ne reposoit jamais, soit de jour soit de nuit. Il frappoit la terre de ses pieds, il hennissoit si fortement qu'il fut entendu par tous ceux du pays. Plusieurs qui avoient pensé pouvoir le prendre, n'en purent jamais approcher. Il s'enfuyoit dès qu'il voyoit quelqu'un, dès-lors il devenoit impossible de pouvoir s'en emparer. La tradition rapporte que chaque année, ce cheval revenoit près de la rivière le jour où il avoit perdu son maître; ne le retrouvant pas, il couroit çà et là, frappoit la terre de ses pieds et hennissoit fortement.

L'aventure de Gracient qui s'en alla avec sa mie, et du fidèle coursier, fut chantée dans toute la Bretagne. Les Bretons en firent un Lai, que l'on appela le Lai de GraelentMor.