Jacques Henri Prévost

 

 

 

L’UNIVERS  ET  LE ZORAN


 

 

 

 

Jacques Henri Prévost

 

 

 

 

 

  L’UNIVERS 

ET  LE
ZORAN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Jacques Prévost – Cambrai - France

 

 


 

 

 

 

 

 

Du même auteur

 

Le Ciel, la Vie, le Feu
Le Pèlerin d’éternité

L’Univers et le Zoran

L’Argile et l’Âme

Prolo Sapiens

Lentement vers la Lumière

Bien nombreux les Chemins

Et chaque Amour enfin

Recueil de cuisine végétarienne
Mon cancer et Moi
Le sourire malicieux de l’Univers

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Jacques  Henri  PREVOST

 

 

    L’UNIVERS
ET  LE
ZORAN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Jacques Prévost –Cambrai - France

 

 

 

 

 

L’Univers et le Zoran.

 

 

 

 

 

Sur l’immense Univers, la Caravelle humaine,

S’enfuit dans l’ouragan du temps.

Je crois qu’elle est sans timonier,

Peut-être a-t-elle un Capitaine,

Je crains qu’il soit dément.

 

A la fin de ce 20ème siècle, qui porte tous ces progrès scientifiques et techniques si étonnants, l’Homme reste le plus souvent insatisfait. Comme l’univers naquît un jour du vide éternel, l’activité de la pensée humaine naît du vide mental. La caractéristique première du vide, quel qu’il soit, paraît être  de ne pouvoir rester vide. Toute chose semble émerger naturellement du vide. Il nous faudra revenir sur cette question.

 

L’activité de la pensée naît du manque.

 

Elle apparaît lorsque l’activité manque à satisfaire un quelconque besoin humain. Percevoir qu’il y a un problème, c’est percevoir un manque d’ajustement qui demande considération. Plus grand est le manque, plus large doit être la réflexion concernant la correction ou l’action nécessaire.

Dans l’histoire humaine, il n’y a jamais eu une réflexion aussi poussée et élargie concernant la nature de l’homme que dans la situation présente. Aujourd’hui, pour la première fois, l’espèce humaine tout entière est placée devant un défi à la fois fondamental et collectif. Cette situation demande une pensée réellement imaginative et un effort à la fois courageux et partagé. Les prochaines décennies décideront de la sorte d’homme et du type de société qui survivront sur la planète. Des civilisations locales et limitées ont pu apparaître et disparaître dans le passé. Maintenant nous sommes concernés tous ensemble et nous allons partager un futur commun. Pour autant, cela n’implique pas une standardisation uniformisée du mode de vie et de pensée des hommes à travers le globe. Il faut simplement que quelques idées générales, et généreuses, soient universellement acceptées, sans lesquelles il ne pourra y avoir aucun ordre mondial stable.

 

Une transformation importante s’est produite. Le monde semble avoir réalisé une sorte d’unité. Nous entrons probablement dans une période d’universalisme. Nous avons donc besoin d’idéaux universels qui puissent être efficaces. Les grandes religions mondiales, et les idéologies du passé ont visé à cette universalité mais elles ont échoué. Le véritable espoir de progrès de l’humanité repose aujourd’hui dans la présentation d’une doctrine crédible de la nature réelle de l’homo sapiens, et dans l’établissement d’un universalisme intellectuel et spirituel acceptable par tous les hommes. Certes, l’énergie tirée de la structure même de la matière est maintenant à notre disposition, et l’espace planétaire est à notre portée. Mais un jour ou l’autre, la finalité de l’existence humaine apparaît comme le seul problème réellement essentiel.

 

Comme elles se sont posées aux chercheurs et aux philosophes des civilisations antiques, les mêmes questions fondamentales se posent à l’esprit, des chercheurs d’aujourd’hui, suscitant les mêmes perpétuelles incertitudes.

 

D’où suis-je ? Autrement dit « Hier, qu’étais-je ? ».

Où suis-je ? « Maintenant, que suis-je ? ».

Où vais-je ? « Demain, que serai-je ? ».

 

Ces questions existentielles concernent finalement la vie et la mort, ou l’origine de l’être et son destin. Il s’y ajoute le problème éthique et moral de la cause et de la nature du mal. Comme le rat, l’homme est doté d’un puissant instinct d’exploration qui le pousse inlassablement à faire passer l’inconnu au connu, et le connu au reconnu. Placé dans le chemin qui prend son départ dans le mystère de l’être et de l’origine, et qui s’en va, à travers le mystère de la vie et du destin,  vers ces autres mystères que sont la mort et de la fin des temps, l’homme supporte très mal l’accumulation de son ignorance, et cherche désespérément un minimum de connaissance et de compréhension. La science, la religion, la philosophie  sont des voies de recherche qui tentent de lui répondre, tout au moins partiellement. Mais, lorsque les questions sont clairement posées, et que les réponses traditionnelles sont examinées avec honnêteté et lucidité, chacun doit bien avouer que le coeur, la raison et l’intelligence n’y trouvent pas leur compte.

 

Le doute et l’inquiétude demeurent.

 

Chacun tente de résoudre son problème avec ses moyens propres,  avec ce qu’il a dans sa nature la plus intime, puisqu’il s’agit d’un problème existentiel absolument personnel. L’homme qui cherche avec sincérité trouve parfois des débuts de réponses, et il assemble ces fragments en construisant une théorie personnelle.

 

C’est Sa vérité. A chacun la sienne.

 

On voit bien qu’il n’y a donc pas de vérités complètes et absolues, mais seulement des assemblages diversifiés de compréhensions fragmentaires et beaucoup de questions trop souvent sans réponses. Il n’y a pas de routes sûres et faciles. Il n’y a que des cheminements individuels, toujours incertains et pénibles. Mille voies mènent au Bouddha, (et cent mille tournent en rond et ne mènent nulle part).     

 

L’élaboration d’une cosmogonie intégrant tous ces questionnements est une tâche d’une très grande complexité. En raison du grand nombre des doctrines, des dogmes, des hypothèses, et des théories en présence, ainsi que de l’extraordinaire développement de la connaissance expérimentale, c’est un exercice qui implique à la fois un champ de pensée très vaste et une réflexion très personnelle. Le temps est désormais révolu qui laissait la possibilité d’emplir un seul cerveau de toute la connaissance humaine. Au temps des ordinateurs et des bases de données, l’homme ne cerne plus l’étendue de ce qu’il croit savoir.

 

Ma propre recherche est un travail qui ne prétend avoir aucune valeur générale ou universelle. Elle n’est probablement pas réellement partageable. Tout au plus pourra-t-elle être ressentie comme l’expression difficile d’un effort personnel de cheminement vers plus de clairvoyance. Il s’agit pourtant d’un labeur fondamental, qui est la recherche de ma propre raison d’être. Si ces inquiétantes questions vous assaillent, vous pouvez être tentés de vous étourdir et de les éviter. Sachez que cet évitement est inutile. Lorsque le chemin est pris, le cavalier mental vous mène inlassablement vers le mur, votre vie durant. Un jour, pour vous aussi, il faudra bien faire face et engager, pour votre propre compte, la quête de votre propre Graal.

 

Différents modes de recherche vous seront ouverts. Vous pourrez user de la métaphysique, de l’ésotérisme, de l’intuition, du mysticisme, ou de la pensée scientifique. Vous fonderez vos réflexions et vos synthèses sur l’affirmation de la prédominance de la complexité et de l’intelligence dans la formation de l’homme, ou bien vous préférerez croire à l’action d’une puissance extérieure intervenant à l’origine de l’existence. Vous adopterez éventuellement une démarche scrupuleuse, fondée sur l’expérimentation précise, l’examen,  l’analyse, la mesure, la recherche causale, et la prééminence supposée de la matière dans la construction du cosmos.

 

Vous pourrez penser qu’un Etre originel s’est manifesté dans le Monde, puis dans la vie et dans l’Homme, afin d’y réaliser un accomplissement et une élévation pour lesquels la Terre et l’univers sont des moyens utiles. Ou bien, vous pourrez croire que l’Homme a été placé dans ce même Monde, afin d’y jouer un rôle prédéterminé. Vous pourrez aussi imaginer que l’univers, à son commencement, est né d’un accident du vide, et qu’il évolue inexorablement vers son extinction et sa fin.

 

Que vous utilisiez la pensée pragmatique, la synthèse, la transcendance, l’intuition, la révélation ou la foi, sachez bien que vous rencontrerez toujours les implacables dogmatismes des multiples intégrismes. Vous vous heurterez toujours aux frontières scolastiques des théories acceptées. Les diverses approches doctrinaires sont aujourd’hui restées inconciliables, en dépit de la prise de conscience de la nature fragmentaire de la connaissance, de la valeur relative des arguments et des réels efforts de réflexion et de rapprochement des tenants respectifs. Dans le chemin de votre développement personnel, vous n’avancerez que si vous préservez à tout prix votre absolue liberté de pensée. Il faudra rester continuellement à distance des engagements trop entiers provoquées par l’une quelconque des diverses hypothèses tentatrices que vous rencontrerez inévitablement.

 

La vérité passe nécessairement
 par la pensée libre.

 

Il est possible d’imaginer l’Univers comme une gigantesque mécanique aux ressorts innombrables, inconcevablement complexe, et l’on peut aussi penser, dans la même démarche et dans le même temps, qu’à travers la vie en général, et celle des hommes en particulier, cet univers devenu conscient se regarde exister. Il faut alors nécessairement ajouter une dimension spirituelle à notre recherche scientifique. Notre trop court passage sur cette petite planète, perdue dans l’immense espace, doit avoir un sens et un but imaginables, au sein d’un réel logiquement organisé. Et pour garder espoir, nous voulons absolument croire que nous y sommes tous et personnellement impliqués, et que cela donne un sens et une utilité à notre vie et à notre destin.

 

lMais le réel est-il organisé, logique, et imaginable ?

 

lLa question est-elle à la portée de l’examinateur ?

 

lNotre développement mental est-il assez évolué ?

 

lNos outils d’expérimentation sont-ils adéquats ?

 

lLes outils mathématiques ou conceptuels sont-ils suffisants ?

 

lNos organes sensitifs sont-ils appropriés ?

 

lNotre cerveau est-il adapté à cette réflexion ?

 

lLe milieu physique terrestre perturbe-t-il l’examen ?

 

lQue vaut notre mode de pensée face à ce type de problème ?

 

lNotre culture permet-elle une approche indépendante ?

 

lNos outils logiques fonctionnent-ils à ce niveau ?

 

lPouvons-nous communiquer le fruit de notre travail ?  

 

Les questions se multiplient immédiatement. Dés le début de la réflexion, d’importantes difficultés pratiques apparaissent. Elles sont liées tout à la fois, à la vastitude de la question et aux limitations des moyens de son appréhension.

 

Certains outils conceptuels n’existent pas.

Leur manque paraît même insoupçonné.

 

Il faudra donc tenter de les mettre en place, en simplifiant les données, tout en respectant autant que possible les champs reconnus de la connaissance scientifique et les convictions de la recherche dite humaniste.

 

Lorsque l’on sort des approches traditionnelles, un autre mur s’élève, celui de la communication. Les mots nécessaires manquent le plus souvent. Il faut donc imager les propos, étendre ou dériver à l’excès les sens usuels, ou bien habiller ces concepts avec des mots nouveaux.

 

Le « Zoran » du titre répond à cette intention.

 

C’est le nom de l’équation universelle, imaginée par Barjavel, formule magique et prophétique, qui permettait de tout dériver à partir du néant. Ainsi peut-être, à l’origine, et partant d’une cause à jamais mystérieuse, l’immense Univers commença à dériver du vide impensable vers un destin inimaginable.

 

Pour ces raisons, je désire préalablement définir l’objet de ce travail comme une invitation à une réflexion approfondie, en partant de la notion d’Univers, terme utilisé de façon restrictive pour désigner seulement le réel exploré et reconnu. Ensuite je passerai à la notion très élargie du Zoran, expression que je voudrais globalisante, intégrant le réel connu et inconnu, de l’être à la matière, du corps physique à la pensée, jusqu’à l’irréel transcendant.

Je crois que dans sa démarche ordinaire vers la connaissance, ou bien l’Homme construit idéalement un univers imaginé autour et à partir de lui même, ou bien il décrit scientifiquement un univers extérieur qui ne l’inclut pas.

 

Ces Univers objets n’existent pas.

Ce sont seulement des images mentales.

 

Le Réel est un Univers labeur, auquel appartient l’observateur, et qui évolue de phase en phase. Il se transforme en permanence, détruisant l’oeuvre du passé pour commencer le nouvel ouvrage du présent. A chaque transition émerge une structure nouvelle, qui doit tout aux précédentes et ne leur rend rien.

 

Chaque automne est une naissance.

Chaque ruine est un printemps.

 

Dans cet Univers de poupées russes, déjà si vieux et si froid, les différenciations énergétiques sont de plus en plus faibles. Ce n’est pourtant pas l’approche d’une fin mais la base d’autres commencements encore plus subtils. Les transitions nouvelles en sont d’autant plus fines. La délicate complexification actuelle de la chimie permet l’émergence des fragiles, sauvages et conquérantes structures biologiques. L’évolution de ces structures vivantes ouvre des possibilités nouvelles de manifestation, dont l’ouverture à l’intelligence et à l’amour.

 

Demain, quelle émergence ?

 

· Nouveau mystère très prochain ! Aux vents du Zoran, l’Univers navigue avec nous vers des terres sauvages et des ports inconnus.

·

Je désire proposer au lecteur, une démarche active, le poussant à une réflexion personnelle sur les finalités de l’Homme et le sens de l’Univers. En restant dans cet esprit de travail, je disséquerai, dans une première partie, certains des filtres posés entre notre regard et la nature essentielle du réel. Comme des lunettes rouges ou bleues colorent faussement le monde, l’Univers se regarde en fausses couleurs à travers nos yeux, notre cerveau, nos passions et notre nature humaine. Avant d’engager la réflexion sur l’existence et la nature du réel, il faut tenter de cerner les facteurs qui en masquent ou en dénaturent la perception. Il faut aussi comprendre comment les facilités du langage peuvent nous amener à doter le Monde d’aspects artificiels, lesquels sont de pures créations mentales.

· 

·« Homme, Connais-toi toi même ! »

 

·Je tenterai ensuite d’ouvrir avec vous les différentes fenêtres que les efforts des penseurs et des scientifiques ont réalisées, ou qu’ils espèrent avoir percées, dans le mur mystérieux du Zoran.  Je vous parlerai de l’histoire de l’atome, du cosmos et de celle la vie, de l’aventure de l’homme et des sociétés humaines, des découvertes et des tendances actuelles de toutes ces recherches. A cette occasion, je voudrais citer une pensée de Jean Rostand.

 

·« Avant de rêver, il faut savoir. » 

· 

·Dans la dernière partie, j’essayerai enfin de montrer la relativité des certitudes que les grandes religions occidentales, ou les philosophies, prétendent avoir établies. Je dirai ce qui me parait être l’ouverture d’un chemin vers plus de connaissance. Il faut prendre conscience qu’il en est de la nature du monde comme de celle de l’homme, et que rien n’est vérité absolue et définitive.

 

·«  Vérité d’hier, erreur de demain ! »

 

Dans un monde désormais probabiliste, nous savons que tout est possible et que tout arrive à son moment.

A chaque instant de l’éternel présent, en toute simplicité, et tout naturellement, par un pouvoir intrinsèquement lié à la vie et à notre participation à l’être total, nous transformons la chose passée et détruite en la chose nouvelle maintenant créée.

 

Le problème de l’origine de la création n’existe pas.

 

Il n’y a pas à se demander comment l’existence peut sortir du néant. Ce propos est dépourvu de sens. Nous voyons, de nos propres yeux, le fonctionnement de l’acte créateur et vital  dans la simplicité de son oeuvre permanente. Il suffit d’ouvrir maintenant et à l’instant même l’intelligence au simple constat de ce fait évident, pour que la raison oublie les postulats anciens sur lesquels elle basait ses certitudes dépassées. Dorénavant elle admet à tout jamais une base nouvelle qu’elle intègre à son fonctionnement courant. La pensée passée est détruite par la pensée nouvelle.

 

Par exemple, des théories scientifiques récentes, (d’ailleurs supplantées depuis leur formulation), postulaient que la matière était née des fluctuations du vide. Un tel vide, nanti d’une incommensurable quantité d’énergie, et fonctionnant dans un régime fluctuant épisodiquement, n’est pas ce que l’observateur moyen appelle vide. Ce concept, tel qu’il fut utilisé par les porteurs de ces théories, ne recouvrait pas une hypothèse d’absence totale de contenu, mais signifiait seulement l’absence d’un contenu particulier. Il était simplement postulé que le vide originel ne contenait pas encore de matière. Il était implicitement admis qu’il contenait cependant les conditions nécessaires à son émergence.

 

Il n’y a pas d’espace vide.

 

Cet arrière-plan reste généralement informulé dans les exposés scientifiques vulgarisateurs, en dépit de son extrême importance sur le plan intellectuel. On peut, bien évidemment et en partant de la simultanéité probable de l’apparition de l’espace, de la matière, et du temps, discuter ou contester cette affirmation simpliste dont la forme condensée a pour seul but d’attirer l’attention. Il n’en reste pas moins vrai que notre raison humaine se refuse à faire naître du néant, et sans cause première, les choses dont elle constate l’existence dans son référentiel expérimental. La raison postule donc qu’elles sont les manifestations de l’action d’un être primordial se tenant à l’origine, mais en arrière plan, de l’apparition  du Monde matériel et de son fonctionnement indéfiniment détruit et reconstruit au fil de l’écoulement du temps.

 

Ainsi croyons-nous savoir aujourd’hui comment notre Terre a été recréée de la poussière d’un astre explosé, à jamais disparu. Nous savons aussi que l’énergie de notre nouveau Soleil vivifiant provient de la transmutation et de la destruction permanente d’une énorme quantité de matière.

 

La destruction du passé
 est l’acte créateur du présent.

 

A l’origine, il y a le mystère insondable de l’être et simultanément l’incommensurable puissance de sa manifestation créatrice continue. A chaque instant une forme nouvelle, une émergence, surgit du Zoran en renvoyant la chose passée au mystère des origines.

 

De la même façon, comme la matière et l’activité cosmique ont émergé du vide originel, la conscience et l’activité de la pensée  émergent d’un nouveau vide, mental cette fois. Pour l’homme maintenant et ici, à partir de ce nouveau désert de la conscience, cette nouvelle émergence apparaît, que nous appelons l’Esprit.

 

Nous ne comprenons pas encore très bien ce qu’est l’Esprit et nous ne pouvons guère en dire que ce qu’il semble t être. A ce qu’il nous semble, l’Esprit c’est l’actualisation de la vie éternelle dans l’instant présent.

L’esprit nous parait être l’essence même du vivant s’exprimant dans un nouveau domaine étranger au matériel, le « Je suis », transcendant l’ego, et l’Être éternel transcendant l’existant.

Ce Monde périssable et fugitif est une oeuvre du démiurge qui, en ce qui concerne l’Homme, est ici incomplètement manifestée car nous n’en saisissons que les aspects directement liés à la matière. Notre sort actuel est d’y résider corporellement.

 

L’Esprit est une autre manifestation de ce que l’on appelle couramment le Verbe, c’est-à-dire le pouvoir créateur de l’être originel. Il n’est pas de ce monde existentiel, mais bien au-delà du Monde. Il réside temporairement dans les corps vivants mais sa nature n’est pas corporelle. Il n’est pas asservi aux lois physiques de la matière ni aux contraintes de la compétition vitale. La plupart des hommes sont conscient de cette réalité éternelle et ils espèrent parvenir un jour à rejoindre l’Esprit dans son propre domaine.

 

L’Esprit a sa réalité propre, au-delà du bien et du mal tels que nous les concevons dans notre conscience limitée. La volonté actuelle de ce porteur de l’Esprit conscient qu’est chacun de nous, détermine en nous-mêmes, la nature laide ou belle, bonne ou mauvaise, de l’acte exécuté et de la forme qui vient.

 

Petit à petit, l’Esprit fait son royaume dans l’empire encore imparfait du démiurge. L’homme accompli est son moyen d’action.

 

Chacun de nous a la liberté de se joindre à cette oeuvre, ou de s’y refuser. Pour exercer cette liberté et effectuer ce choix, nous disposons seulement de notre court temps de vie.

Tous les actes conscients que nous acceptons, accomplissons, ou refusons en l’instant présent sont créateurs. Ils détruisent à jamais notre passé, et déterminent à l’instant présent même, notre futur éternel.

 

 

 

 

 

 

Tant passe le temps immobile,

 qu’émerge enfin de l’océan des étoiles,

leur propre regard !

 

 

 

Car nous sommes tous
de vivantes poussières d’étoiles.

Notre vrai visage est la lumière.

Puissions-nous aujourd’hui
accepter de poser le regard

sur notre propre vérité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Fantasmagorie sensorielle.

 

 

 

 

 

 

Je me crois Dieu, je ne suis qu’homme,

et je cultive la raison.

Mais puis-je ignorer ces fantômes,

qui rebâtissent ma maison.

 

 

On n’a le droit d’avoir raison

qu’avec les faits dont on dispose.

(Jean ROSTAND)

 

 

 

Lorsque que nous engageons la réflexion sur la nature du monde, nous le faisons d’abord à partir des perceptions et du témoignage de nos sens. Cette mise en oeuvre des instruments sensoriels n’est pas une démarche originale, particulière aux êtres doués de raison. C’est une démarche universelle qu’effectue chaque être vivant, parce qu’elle est essentielle à sa survie.

 

Nous voyons bien ici, dés le début de l’examen, que ces outils ne sont pas fondamentalement des instruments de connaissance, mais des équipements de survie. Ils ne sont donc pas braqués vers des objets à connaître, ni adaptés à leur découverte ou à la détermination de leurs caractéristiques mais, tout au contraire, ils sont conformés par les particularités des sujets à protéger, édifiés à partir de leurs modes de vie ou de leurs besoins, et adaptés à leurs facultés.

 

Ce propos surprendra peut-être. Je vais essayer d’établir sa véracité en prenant quelques exemples construits à partir du fonctionnement des organes les plus sollicités. Les sens fonctionnent généralement en coopération et non pas isolément. Ils présentent au cerveau des synthèses bien élaborées en termes d’utilité vitale, et non pas une abondance chaotique d’informations brutes, riche mais difficilement exploitable dans l’instant.

 

Le premier sens dont le vivant s’est doté est probablement le goût, car la reconnaissance de l’élément extérieur favorable et consommable et sa différenciation par rapport à l’élément toxique ou inerte, étaient indispensables. On voit tout de suite que cette nécessité implique l’apparition simultanée d’une faculté de mémorisation sans laquelle l’expérience n’est d’aucune utilité.

 

Le premier sens fut le goût, le toucher a suivi.

 

Sans lui, l’exploration du milieu de vie eut été impossible. Ensuite les autres sens ont pu apparaître, afin de construire une représentation plus complète du réel extérieur. Rappelons que d’autres êtres vivant utilisent des sens différents, avec des organes parfois très éloignés des nôtres, qui répondent pourtant tout aussi bien à leur objectif essentiel, à savoir la survie des individus et des espèces, auxquels qui ils transmettent une image de la réalité bien différente de la perception humaine.

 

Si vous le voulez bien, nous allons commencer avec le sens qui apparaît comme le plus ouvert vers l’extérieur, et donc le plus utile à l’exploration du réel. C’est évidemment l’outil de la vision, c’est-à-dire l’oeil, qui est chez nous un organe très complexe. Cette grande complexité pose d’ailleurs bien des problèmes lorsqu’on veut déterminer le processus de sa formation. Il faut bien admettre qu’un ?il n’est utile que s’il est efficace, et qu’il n’est efficace que s’il est achevé.

 

Je ne désire pas entrer dans une discussion vous invitant à choisir entre les deux théories en compétition.

 

l    Le Darwinisme qui considère l’évolution comme la cause hasardeuse mais essentielle de la transformation et du perfectionnement des espèces.

 

l    Ce que j’appellerai Téléomorphisme qui associe au hasard un vecteur biologique conduisant l’espèce vers un but à réaliser, précodé dans l’interprétation du langage génétique.

 

Mon propos n’est certainement pas de discuter de l’origine des organes des sens. Je désire seulement prendre des exemples dans la façon dont ils fonctionnent actuellement, afin d’exposer ma pensée. Cela dit, je penche pour ma part, vers une position intermédiaire, assez prudente à l’égard des certitudes d’écoles. Pauli a clairement démontré que le hasard et la nécessité ne peuvent pas être les seuls facteurs impliqués dans l’évolution des espèces. Le temps nécessaire dépasserait largement celui de la durée d’existence de la planète. 

 

En ce qui concerne l’oeil, il n’est cependant pas établi qu’il n’ait pu apparaître qu’au stade complet d’efficacité. Ce genre de raisonnement conduirait d’une part au rejet total de la théorie de l’évolution et de la maturation progressives des organes de la vision, et d’autre part à l’adoption du principe d’une mutation subite. Il faudrait alors admettre que celle-ci a mis en place un instrument immédiatement utilisable parce que parfaitement achevé. Cette opération miraculeuse n’est pas très plausible. La difficulté de raisonnement reste réelle, jusqu’à ce que l’on comprenne qu’elle réside seulement dans un préjugé. Il consiste à considérer l’organe comme un appareil destiné à donner une image fidèle du monde extérieur, comme le fait une chambre noire de photo. Il est alors simplement défini comme un moyen d’exploration et de connaissance des objets voisins.

Il faut comprendre que cela n’est pas du tout la fonction primordiale d’un organe sensoriel en général, ni de l’œil en particulier, et ce n’est pas à cela qu’il est originellement destiné. Comme les autres organes sensitifs l’oeil originel n’est absolument pas un outil d’exploration.

 

L’oeil est fondamentalement un détecteur.

 

Il est destiné à percevoir et à transmettre des indices permettant aux êtres vivants d’adapter leur propre comportement immédiat en utilisant des stimuli fournis par des événements extérieurs. En l’occurrence l’oeil doit détecter des indices lumineux. Dés lors qu’il remplit ce rôle, il n’a pas besoin d’être un appareil optique parfait et peut même être très rudimentaire. Il suffit qu’il apporte une capacité complémentaire, aussi faible soit-elle, améliorant peu ou prou la détection des facteurs vitaux, pour qu’il augmente les chances de survie de son porteur, et qu’il soit statistiquement sélectionné.

 

A l’origine de la formation d’un tel organe rudimentaire, simplement détecteur, une seule cellule un peu photosensible, et à peine différenciée, pouvait ajouter aux signes provenant de la coopération des autres sens actifs, un indice nouveau, faible peut-être, mais suffisant pour augmenter significativement l’adéquation du comportement du bénéficiaire aux conditions extérieures. Ultérieurement, mais seulement si le bénéfice d’adéquation en était suffisant, le perfectionnement a suivi en utilisant le même processus sélectif d’évolution progressive. Encore a-t-il fallu que cette première cellule sensible apparaisse avec une fréquence et une constance suffisante pour apporter les bases d’une sélection statistique, et que les messages génétiques nécessaires à sa reproduction à l’identique, soient reconnus et utilisables. Malgré ces difficultés conceptuelles, la théorisation de la genèse de l’organe n’est pas la question la plus complexe qui se pose aux chercheurs. Le problème véritablement difficile est posé par l’unicité du code génétique, et l’universalité de sa reconnaissance par tous les organismes vivants.

 

La reconnaissance du code génétique est la vraie question.

 

Ce qui s’est, (peut-être), produit pour l’organe de la vision, s’est aussi, (peut-être), produit pour les autres organes des sens, dont on constate les performances avancées dans les différents domaines d’action. Pensez à la perfection achevée de l’oreille et de l’odorat, et à la sensibilité extraordinaire du toucher.

On ne perçoit pas toujours que cette formation ne peut se faire que dans le cadre de la coopération des organes déjà actifs, et seulement lorsque l’apport très mineur d’un détecteur nouveau mais imparfait peut présenter un intérêt supplémentaire quelconque en raison des circonstances du moment. Pour de nombreux êtres vivants, et en raison de conditions initiales diverses, cet intérêt est trop faible pour entraîner une transformation importante, et les choses restent en l’état. Dans ce cas, l’organe évolue très peu et reste au niveau minimal des performances utiles à la survie de l’espèce en cause.

En ce qui concerne la sensibilité à la lumière, c’est le cas des végétaux qui sont toujours photosensibles mais n’ont pas développé d’organe détecteur spécialisé. Avec de remarquables exceptions, c’est aussi la situation de la plupart des invertébrés qui se contentent souvent d’yeux moins complets, parfois structurés de façon très différente des nôtres, tels les yeux à facettes des insectes. Ces yeux complexes sont composés d’assemblages réguliers d’ocelles simplifiés multiples dont on pense qu’elles détectent pourtant très bien l’ultraviolet et les objets en mouvement. Par contre les pieuvres, qui sont des mollusques comme les coquillages et les escargots, ont des yeux assez analogues à ceux des mammifères.

 

Certains vertébrés constituent des exemples étonnants de divergence adaptative. Des grenouilles ont un ?il simplifié qui détecte surtout les taches en mouvement. Les taches immobiles sont mal perçues. Cette réaction primitive est suffisamment adaptée à la détection de la présence proche d’insectes comestibles mobiles pour rendre inutile une évolution plus performante.

 

A l’inverse, on peut évoquer la triple et remarquable évolution des yeux des lémuriens nocturnes, dont l’organe est devenu globuleux et de grande taille pour capter le maximum de lumière, tandis que l’arrière de la rétine est réfléchissant renvoyant une seconde fois les photons sur les photorécepteurs. Des cellules fluorescentes transforment les faibles rayonnements ultraviolets en vive lumière verte, bien mieux perçue. Les serpents sont dotés d’un organe particulier unique détectant les rayons infrarouges émis par leurs proies. On peut considérer qu’il s’agit d’un troisième ?il spécialisé.

 

D’autres exemples pourraient être cités, démontrant que la fonction de la vision n’est pas initialement exploratoire mais principalement conservatrice. Ce n’est pas réellement l’objet de cette partie de l’étude qui porte sur l’usage que nous faisons de nos organes sensoriels en tant qu’outils de connaissance. Je m’efforce ici d’établir que cet usage particulier est accessoire et constitue un détournement de leur utilisation normale. Ils ont été naturellement perfectionnés par l’évolution en tant qu’outils performants de défense ou de conservation et non pas comme des instruments de connaissance.

Tout légitime qu’il soit, ce transfert d’usage va buter sur les limitations attachées aux conditions initiales d’apparition et de développement de ces organes. Ces limites naturelles sont liées à la vocation originelle des sens. Elles ne gênent pas l’usager instinctif. Par contre, elles constituent des obstacles très sérieux à l’utilisation détournée que nous en faisons pour construire la connaissance raisonnable.

 

Elles vont donc particulièrement gêner l’Homme.

 

Celui-ci est engagé dans une démarche d’exploration universelle. Or, c’est à nous-mêmes, donc à l’Homme, que nous nous intéressons, et c’est donc l’oeil humain que je vais examiner pour tenter de cerner ses limites naturelles, afin de comprendre comment elles peuvent troubler notre réflexion sur la nature du monde et la connaissance du réel. C’est pourquoi je le comparerai aussi à ce qu’ont produit d’autres organismes, qui en tirent d’autres connaissances adaptées à leurs propres besoins.

 

Notre ?il humain est un instrument extrêmement complexe, dont les performances sont telles qu’elles nous permettent de nous adapter aux conditions étonnamment variées des modes de vie, et des divers environnements de l’existence humaine. Si l’on peut dire que l’homme est un animal indéfiniment adaptable, c’est essentiellement à la qualité de son appareil de vision qu’il le doit. Remarquez bien que je reste volontairement, ici et pour l’instant, dans le cadre de l’outil originel de conservation de l’espèce, sans considérer tout de suite l’instrument de connaissance.

 

L’oeil animal est très évidemment conditionné très étroitement par les conditions physiques et chimiques de la vie sur terre et par les besoins existentiels de l’espèce. Comme il est fondamentalement un détecteur du rayonnement du Soleil, dont la température extérieure est d’environ  5800 °C, (couleur jaune pâle), l’oeil est adapté aux caractéristiques de cette lumière, corrigées en fonction de la fraction  disponible dans l’environnement humain naturel de sa vie terrestre. 

 

Comme toute partie d’être organique, il est composé des seuls éléments chimiques utilisés par les organismes vivant sur la planète. Ces combinaisons moléculaires limitées possèdent des caractéristiques chimiques, physiques, électriques, optiques, propres et irréductibles, qui s’imposeront dans la construction et le fonctionnement de l’oeil, telles la durabilité, la solidité, la transparence, la réfringence, la résonance à certaines fréquences, la conductibilité électrochimique, etc.

 

En tant qu’appareillage de survie, l’oeil a développé certaines fonctions parce qu’elles amélioraient son utilité immédiate. Ces augmentations sélectionnées des performances utiles pratiques ne concernent que ses capacités de détecteur, (du danger, de la nourriture, de l’abri, du partenaire, etc.). L’exploration de quelques fonctions de l’organe montre comment ces contraintes spécifiques limitent l’approche du réel, même lorsque l’on fait usage d’instruments ou d’outils complémentaires de recherche pour améliorer les performances de notre vision dans la démarche nouvelle, (que nous qualifions de détournée), d’exploration.

 

L’oeil distingue dans l’environnement l’existence de certains indices qu’il détecte en valorisant leurs différences par rapport au décor ambiant. Cette mise en relief porte sur divers facteurs, tels la luminosité, la couleur, la forme, le relief, l’orientation spatiale, le mouvement, la grandeur, la conformité à un modèle, et d’autres paramètres. L’apparition de cette capacité de différenciation est reliée à l’activité synchrone et coopérante d’autres sens qui ont apporté des informations convergentes et complémentaires au moment utile, c’est-à-dire pendant la période de développement ou d’apprentissage de la fonction concernée.

Les sens coopérants mis en action sont plus ou moins nombreux. Ils différent selon la fonction et l’utilité d’usage. Les sensations apparaissent lorsqu’un organe est capable de différencier la présence d’un stimulus particulier, identifié parmi beaucoup d’autres, dans l’environnement interne ou externe. Les sensations sont des phénomènes psychophysiologiques, engendrés par l’excitation de l’organe considéré.

 

Le percept correspondant est un objet purement mental.

 

Il  ne fait pas de véritable référence à la chose réelle qui a émis le signal initial mais il en signale la présence.

 

Cette particularité du percept n’est pas très facile à saisir sans réflexion. Je me servirai d’abord de la couleur des choses, pour expliquer ce que je veux dire. La couleur est une propriété banale des objets qui semble tout à fait évidente aussi longtemps qu’on n’y regarde pas de trop prés. Regardons donc en détail comment elle est perçue.

 

A l’aide de son système de lentilles optiques déformables, l’oeil concentre le flux de photons incidents sur des photorécepteurs disposés en mosaïque sur la face externe de la rétine, face aux neurones de la face interne.

Outre ces photorécepteurs, l’oeil contient également plusieurs dizaines d’autres types de très nombreuses cellules spécialisées et miniaturisées, qui vont combiner et modifier les influx nerveux induits par les stimuli lumineux.

 

Chez l’homme, les photorécepteurs sont de deux types.

 

lLes bâtonnets sont très nombreux, très diversifiés, et sensibles aux très faibles flux de photons. Leurs fonctions multiples seront explorées plus loin.

lLes cônes sont bien moins nombreux, moins diversifiés, et sont sensibles aux flux importants. Leur apparition semble plus récente, et leur évolution n’est probablement pas terminée. Les cônes sont utilisés pour la vision diurne des détails et de la couleur.

 

Les photorécepteurs répondent à l’arrivée des photons par une activité électrochimique fortement amplificatrice et extrêmement rapide. On soupçonne que les bâtonnets réagissent à l’arrivée d’un seul photon. Les cônes sont nettement moins sensibles mais répondent aussi en moins de 100 millisecondes au choc des photons, à condition que ceux-ci soient absorbés par les pigments qui les garnissent. En fonction des sensibilités caractéristiques de ces pigments, lesquels sont particuliers à chaque espèce, une toute petite fenêtre de détection est ouverte dans le très large spectre du rayonnement électromagnétique solaire.

 

Ce qui passe par cette fenêtre

 Est appelé lumière visible.

 

La largeur de cette fenêtre est variable selon les espèces animales, ce qui modifie bien évidemment pour chacune l’aspect des objets extérieurs.

L’oeil humain est sensible aux longueurs d’ondes lumineuses comprises entre 400 nanomètres, (ultraviolet proche), et 750 nanomètres, (infrarouge proche).

 

Ce n’est pas une très grande fenêtre.

 

La sensibilité de l’oeil est associée à l’existence de trois pigments répartis dans trois groupes de cônes sensibles respectivement au bleu, au vert, et au rouge. Les combinaisons arithmétiques, (l’addition), des diverses réactions des trois types de cônes au flux de lumière incident, constituent l’origine de la perception de toutes les couleurs du spectre visible.

Un point particulier est à considérer. Il faut savoir que les cônes n’identifient pas la longueur d’onde de la lumière, (la couleur), qui leur parvient, mais qu’ils réagissent en mesurant le flux subsistant après filtrage par les pigments, (la luminosité). Ils ont donc une réaction quantitative, et non pas qualitatif. Faisons donc une petite expérience.

 

Considérons un couple de cônes voisins,
un vert et un rouge.

 

lEnvoyons une lumière monochromatique jaune, dont la longueur d’onde est placée entre celle du vert et celle du rouge.

 

Les cônes, (vert ou rouge), réagissent tous les deux incomplètement au jaune, puisque aucun des deux n’est spécifiquement adapté à la détection de cette couleur. Les réactions sont proportionnelles à l’intensité résiduelle que chaque cône peut absorber après filtrage, soit la moitié pour chacun dans ce cas théorique d’étude. L’oeil perçoit la couleur jaune et transmet cette perception au cerveau. Nous voyons du jaune qui est la vraie couleur.

 

lRemplaçons l’illumination jaune par deux sources différentes, l’une verte et l’autre rouge.

 

Chaque cône réagit pleinement, avec sa propre sensibilité spécifique, à la stimulation induite par sa couleur de base, le vert réagit au vert et le rouge réagit au rouge, mais les deux réactions sont fondues par l’oeil.

Celui-ci ne distingue pas les flux vert et rouge séparés mais il en effectue l’addition. Il perçoit une couleur jaune qui n’existe pas. Cette perception artificielle et fausse est transmise au cerveau. On l’appelle synthèse additive des couleurs.

 

La plupart des couleurs que nous percevons n’existent pas.

 

Ce sont des synthèses additives. L’oeil les construit à partir des réactions élémentaires des trois sortes de cônes à la lumière filtrée par leurs pigments respectifs.

Bien évidemment, lorsque les caractéristiques des pigments sont différentes, par l’action de facteurs génétiques ou spécifiques, les réactions élémentaires des cônes s’additionnent en induisant des résultats différents. Le fonctionnement du mécanisme de synthèse est identique mais la perception ne l’est pas.

 

Comme de nombreux mammifères, certains humains ne possèdent que deux pigments, ce sont des daltoniens. (Dalton n’avait pas de pigment vert). D’autres animaux sont mieux pourvus. (Poissons, oiseaux). Ils peuvent distinguer des couleurs brillantes, inconnues et inconnaissables, là ou nous les hommes ne voyons qu’un beige terne et sale.

Les pigeons sont penta chromates, utilisant cinq pigments. Peut-on imaginer l’image composée par leur vision, couplée par ailleurs à la perception du champ magnétique terrestre.

Certains singes d’Amérique sont dichromates en ce qui concerne les mâles, mais les femelles sont tri chromates ou tétra chromates.

 

Dans une espèce voisine de ces singes américains, le seul singe nu, l’homme, lequel nous intéresse particulièrement, on a détecté la  présence de quatre pigments parfaitement distincts chez certaines femmes. (Accessoirement, cela permet de préciser la localisation chromosomique des gènes correspondant).

 

Malgré ces rares particularités féminines, il nous est impossible d’imaginer les combinaisons colorées qui impliquent chez certaines espèces la séparation de l’ultraviolet ou de l’infrarouge, ou d’autres couleurs inconnues.

Ces bandes de fréquences doivent induire des discriminations aussi différentes que celles que nous faisons à l’égard du vert, du rouge, ou du bleu. Il s’agit donc de nouvelles combinaisons, et de nouvelles couleurs tout à fait inédites, inconnaissables, in expérimentables par l’homme, donc inimaginables.

 

On voit bien que la couleur ne traduit pas une propriété propre aux objets, mais qu’elle est une faculté propre à l’examinateur. Les mondes colorés diffèrent selon les espèces et selon les gens, en relation avec la variété des cônes de la rétine qu’ils possèdent. Peut-on même penser que tel rouge, tel vert, ou tel bleu, demeure ce rouge, ce vert, ou ce bleu,  pour chacun ?

 

L’intervention des mécanismes  de l’oeil concernant sur la couleur des choses va bien plus loin. Un papier reste blanc, une feuille reste verte, quand le ciel est bleu à midi ou rouge le soir, donc lorsque change le flux lumineux objectif. La vision prend en compte la couleur moyenne de l’environnement pour effectuer une super synthèse corrigeant la perception de chaque plage colorée en fonction de la couleur globale des flux incidents.

C’est ainsi que l’oeil arrive à soustraire de celle de chaque objet, la couleur de la lumière rouge du soleil du soir, ou la couleur verte de la lumière du sous-bois. Les mêmes associations des diverses longueurs d’ondes des couleurs ne forment donc pas les mêmes perceptions colorées, aux différentes heures du jour, ou lorsque changent les couleurs réfléchies par les objets voisins.

 

Il y a un rouge du midi et un rouge du soir.

 

Il en est de même pour les autres couleurs. C’est bien admissible et normal lorsque l’on comprend que la couleur n’est absolument pas attachée à l’objet mais qu’elle est élaborée par l’examinateur. Cela explique le désespoir des peintres, et leur talent !

 

Une autre transformation des couleurs est facilement mise en évidence par un examen attentif. Il s’agit du renforcement des intensités apparentes au voisinage de la frontière qui sépare deux zones différemment colorées. Si le contraste entre les couleurs est suffisant, chacune des deux couleurs apparaît beaucoup plus vive et plus saturée le long de la limite. De cette façon les contours semblent nettement renforcés. Or, ces contours sont des artifices qui permettent de reconnaître la forme des objets.

 

La ligne de contour n’existe pas en réalité.

 

Une fonction particulière de l’oeil la fait apparaître, et lui donne une telle évidence que l’on dessine couramment d’un simple trait le seul contour inexistant des objets représentés. Le renforcement des contrastes de couleurs au voisinage de leur limite, aide à cette génération.

 

L’oeil effectue beaucoup d’opérations diverses pour construire les perceptions de la vision. La plupart d’entre elles utilisent les très nombreux bâtonnets qui sont organisés en groupes hautement spécialisés, lesquels travaillent en coopération avec les divers types de cellules de la face externe de la rétine.

Je rappellerai ici certaines fonctions bien différenciées comme le mouvement, la forme, la distance, le relief, l’orientation spatiale, la grandeur, la conformité à un modèle, qui sont des exemples non limitatifs.

 

La détection du sens du mouvement met en oeuvre des groupes de bâtonnets appariés, différemment orientés dans l’espace de l’image, et dont certains sont couplés avec des lignes retardant la transmission de l’influx nerveux.

Dans une structure de ce type, les seuls influx qui arrivent en concordance de phase, et se renforcent, sont ceux relatifs aux groupes de bâtonnets spécialisés correctement orientés et positionnés sur la trajectoire de l’objet mobile. Tous les autres influx sont en discordance de phase et sont ignorés dans le processus de transmission.

La détection de l’orientation des lignes composant les objets fait également appel à des groupements de bâtonnets alignés, qui ont différentes orientations dans l’espace de l’image, mais cette fonction n’utilise pas de lignes de retard. L’association des réactions variées de ces différents groupements permet l’extraction d’informations relatives à la forme des objets et à leur surface, lesquelles s’élaborent d’ailleurs en corrélation avec la détection des frontières de couleurs.

Cependant, considérés avec l’éclairage de la connaissance scientifique actuelle, les objets réels n’ont évidemment pas de forme ni de surface, puisqu’ils sont seulement des champs de force qui interagissent avec les flux incidents des diverses particules, (dont les photons de la lumière auxquels l’?il est sensible).

 

A ce niveau de l’étude et de la réflexion, nous pouvons déjà établir que l’oeil ne transmet pas au cerveau la masse chaotique des informations lumineuses et redondantes contenues dans l’image brute, mais qu’il en extrait mécaniquement des sous-ensembles distincts d’éléments significatifs, dont la couleur ou le mouvement sont des exemples. Chacun de ces sous-ensembles constitue un signe naturellement lié à la partie du réel qu’il représente, mais cela n’est qu’un signe informatif destiné au mental.

 

Ce signe n’est pas une projection du réel.

 

C’est un « icône »  au sens académique et informatique du terme, c’est-à-dire un signe en relation naturelle avec l’objet qu’il évoque. Remarquez que je lui donne ici le genre masculin. Quel que soit l’organe concerné, ces signes, ces icônes, sont transmis distinctement, par des voies spécialisées, aux zones particulières du cerveau chargées de les traiter séparément, et éventuellement de les mémoriser.

En ce qui concerne la vision, ces zones cervicales ont été partiellement identifiées et répertoriées par des études très difficiles et minutieuses, appuyées sur les conséquences cliniques des lésions cérébrales et des traumatismes crâniens. Le cortex visuel est dorénavant considéré comme un organe spécifique qui crée les images, de façon active et permanente, à partir des informations qui lui parviennent, tant de l’extérieur que de la mémoire. Ceci est réalisé de façon consciente aussi bien qu’inconsciente.

 

J’attire très vivement votre attention sur le propos suivant. Ces images synthétiques électrochimiques ne sont pas des projections physiques de la réalité, mais des constructions mentales plus globales, élaborées en manipulant et en combinant des icônes sélectionnés en fonction de la situation présente.

· 

·CE SONT DES FANTASMES !

 

Vous trouverez ci-après quelques démonstrations expérimentales plus ou moins connues qui illustrent assez bien l’étendue des transformations inconscientes que l’image subit avant d’être transmise en l’état d’icônes aux centres de vision du cerveau.

 

La première expérience met en évidence l’existence des taches aveugles de chacun des yeux. Elles correspondent aux régions de pénétration des nerfs optiques dans les globes oculaires. Ces endroits sont dépourvus de photorécepteurs et sont donc insensibles aux stimuli lumineux. Pour constater cette insensibilité, il suffit de tracer deux repères, espacés horizontalement de huit centimètres, sur une feuille de papier tenue à trente centimètres environ des yeux, ou de placer les deux index dans une position analogue.

 

En fermant un ?il, et en fixant de l’autre le repère situé le plus prés du nez, l’autre repère disparaît. A cet endroit, il est projeté sur la tache aveugle de l’oeil ouvert. Il est très possible d’étudier la forme et l’étendue des taches aveugles en faisant varier la dimension des repères. On constate alors qu’elles sont approximativement circulaires et que leur dimension, assez importante, correspond à celle d’une pièce de cinq francs vue à trente centimètres. Il faut prendre conscience qu’à vingt mètres de distance une telle tache cache une voiture, et qu’à trente mètres, sur la route,  elle cache un gros camion.

De façon très étonnante, cet aveuglement relativement important n’est pas perçu comme un trou dans le champ visuel, c’est-à-dire qu’il ne se présente pas au conscient comme la perception d’un manque avec quelque chose autour.

 

Le trou dû à la tache aveugle

 N’est pas perçu du tout.

 

Cela signifie qu’une opération corrective inconsciente et extrêmement complexe  a été opérée par le système visuel, d’abord pour remplir ce vide insolite avec un décor de synthèse, ensuite pour raccorder sans faille cet artifice au reste de l’image.

 

Cette opération est une manifestation assez évidente d’un phénomène perceptif plus global appelé interpolation de surface, qui est exécuté au niveau des icônes. Le système visuel analyse les objets examinés et en extrait des sélections d’informations qu’il transmet comme nous l’avons vu, sous la forme condensée d’icônes de forme de couleur, de texture, et autres signaux.

L’interpolation de surface est l’opération qui combine des icônes de forme, de couleur, et autres, et qui synthétise un percept global d’objet ayant une forme distincte, et une surface de texture et de couleur déterminées.

 

Le système visuel ne peut extraire aucune information de forme ou de contour dans la zone de la tache aveugle.  Il effectue donc une large interpolation de surface dans la partie de l’image qui la contient, en utilisant les icônes de texture et de couleur qu’il peut y associer. Pour cela il puise dans les données visuelles fournies par le voisinage ou par le second ?il, ou bien il a recours à des données conceptuelles déjà élaborées, puisées dans ses banques de mémoire. Cela se produit en particulier lorsque la tache masque partiellement la forme d’un objet.

 

La conséquence de ce fonctionnement, étonnant mais parfaitement établi, est que l’interpolation peut, (assez occasionnellement, il est vrai), aboutir à la construction d’une perception fallacieuse de lignes de contours et de formes parfaitement illusoires, reconstruits mécaniquement et assemblés automatiquement et inconsciemment par le système, y compris la coloration et la structure.

 

Il y a donc des super fantasmes.

 

Dans la plupart des cas, en vision binoculaire, l’influence du second ?il suffit pour empêcher le remplacement d’une donnée visuelle par une donnée mémorielle. Cependant, lorsqu’il se produit, le processus d’intégration hallucinatoire d’un élément mémoriel illusoire dans le champ visuel est parfaitement inconscient.

 

Les illusions d’optique démontrent la grande virtuosité du système visuel dans cette synthèse complexe mais inconsciente. Pour rester pratique, il faut tenter de comprendre la périlleuse étendue des risques qu’apporte un tel fonctionnement intégrateur, en particulier sur la route.

Je rappelle que l’image d’un camion, bien réel et très dangereux, peut être automatiquement remplacée, le temps d’un bref coup d’oeil mal orienté, par celle d’un morceau de route parfaitement vide, laquelle sera puisée dans le voisinage immédiat, ou même dans la mémoire.

 

L’approche de la réalité
nécessite plusieurs coups d’oeil.

 

La seconde démonstration a été largement et longuement présentée au public par l’exploratrice de Sand Francisco.  Elle montre les phénomènes qui se produisent lorsque le système visuel effectue la fusion binoculaire, c’est-à-dire la combinaison des images perçues par chacun des deux yeux.

 

La fusion binoculaire est habituelle et inconsciente.

 

Les deux images ne sont cependant pas tout à fait identiques. Elles différent généralement par de faibles effets de perspective et de largeur de champ. Il est connu que le système visuel utilise les différences de perspective pour élaborer l’icône décrivant le relief, mais c’est bien une seule image qui est perçue avec une caractéristique supplémentaire de profondeur.

 

La situation n’est plus la même lorsque les deux images présentent des différences plus marquées en raison d’une position particulière, ou de la présence d’obstacles masquant une partie de la scène. Le système visuel fusionne alors les deux images partielles et complémentaires et il fabrique une seule image cohérente en assemblant arbitrairement les icônes des deux morceaux.

 

Il est assez facile d’expérimenter cette situation. Lorsque les différences sont importantes, le système visuel peine à combiner les icônes. Certaines parties de l’image composite apparaissent plus floues ou incomplètes. Si un mouvement se produit dans une partie du champ visuel d’un ?il, la zone correspondante du champ du second ?il devient momentanément aveugle.

 

L’icône informatif correspondant est donc ignoré. Cet icône effectif et signifiant est rejeté de la composition. La perception de l’image composite est aussitôt automatiquement et inconsciemment reconstruite en ignorant l’objet fixe, et en plaçant à cet endroit la présentation du seul objet en mouvement.

 

La perception du mouvement

 A un effet masquant.

 

C’est un fantasme de nature particulière dans lequel un stimulus issu du réel, parfaitement efficient puisqu’il induit un influx perceptible, (et qu’il est donc représenté par un icône informatif), est brusquement gommé au bénéfice d’un autre stimulus prioritairement pris seul en compte par le système visuel.

 

Ici aussi, ce fonctionnement mécanique inconscient induit des risques routiers graves et ignorés. Ils sont en particulier liés à la position habituelle des rétroviseurs latéraux.

L’image binoculaire composite combine parfois le large vu de la route à l’avant avec la vue étroite et très différente du contenu du rétroviseur. Un véhicule approchant lentement par l’arrière peut être perçu comme fixe dans le champ de l’oeil surveillant faiblement le rétroviseur, tandis que l’autre oeil perçoit aisément le mouvement très important des obstacles qui défilent rapidement devant le conducteur.

La perception prioritaire du défilement rapide du décor majeur gomme alors l’image mono oculaire de l’objet dangereux, car celui-ci est  perçu fixe, jusqu’à ce que son entrée dans le champ de la vision binoculaire le réintègre soudain dans la perception.

Le véhicule incident semble brusquement surgir du néant. Chaque conducteur a vécu cette situation sans comprendre qu’il était inconsciemment le jouet d’un fantasme à effet de masque.

 

Les fantasmes masques sont vraiment redoutables.

 

Une autre expérience facile est liée à la perception du relief et de la distance. Le système visuel traite ces deux éléments en corrélation, en utilisant deux stimuli distincts.

 

lUn stimulus est externe. C’est l’effet de parallaxe, c’est-à-dire l’extraction des faibles différences d’images produites par l’angle qui sépare les axes de visée de chacun des yeux, pour aboutir à la perception du relief ou de la profondeur.

lL’autre stimulus est interne. Il est puisé dans la mémoire des expériences vécues qui ont associé diverses perceptions de relief avec des distances corrélatives expérimentées ou effectivement parcourues à pied par le sujet.

 

Le système visuel combine les deux stimuli et transmet un nouveau signal qui contient à la fois les deux informations. Cela permet au mental de représenter les distances et les profondeurs.

Ce fonctionnement est constaté lorsque que l’on utilise des appareils stéréoscopiques tels des télémètres à miroirs dont l’écart des objectifs est supérieur à l’écart normal des yeux. La perception du relief est grandement améliorée, mais l’appréciation des distances, ou profondeurs, est fortement faussée aussi longtemps qu’on utilise l’appareil avec les deux yeux.

 

Le système visuel effectue également un traitement simultané en utilisant des informations relatives à la position verticale du sujet observé. Il modifie la distance et les dimensions apparentes en fonction de leur angle d’élévation par rapport à l’horizon.

 

C’est ainsi que le soleil ou la lune paraît beaucoup plus grosse lorsqu’ils sont à l’horizon que lorsqu’ils sont au zénith. Il est évident que l’éloignement des astres reste fixe.

 

L’effet d’élévation s’applique

Quelle que soit la distance.

 

Un objet situé à cinq mètres paraît très prés, à quelques pas. Le même objet, placé à trois mètres, en hauteur ou en profondeur, semble déjà presque inaccessible. A l’horizontale, les choses gardent leur vraie taille et leur proximité. Regardées du haut d’un immeuble de trente mètres, ce sont des jouets miniaturisés.

 

Parlons aussi des illusions d’optique expérimentales, ou des étonnantes compositions de Maurice Cornélius Escher, (dont je vous reparlerai dans d’autres approches du réel), qui dessina sa vie durant des objets impossibles auquel l’oeil attribue pourtant une existence virtuelle. Le système visuel a cette capacité étonnante de compléter les vues incohérentes en ajoutant les signes nécessaires à l’élaboration d’une perception utilisable. Il va chercher ces icônes où il le peut, dans ses banques de mémoire éventuellement.

 

Comme cette opération est inconsciente, l’observateur est berné. En l’occurrence le mental conscient ne perçoit pas clairement le point de raccordement des artifices mémoriels aux artefacts sensoriels et oscille d’une interprétation douteuse à une autre.

 

Autre chose encore. Lorsque l’oeil détecte un objet en mouvement, il ne travaille pas comme le cinéma qui projette une rapide succession d’images, mais il transmet simplement un icône supplémentaire signalant ce mouvement. L’intégration de ce signal donne au système visuel la capacité de construire un objet mental stable quoique comprenant des éléments variables, car mobiles, demeurant cependant liés entre eux. Lorsque la zone cervicale chargée de la réception de cet icône du mouvement est altérée, le sujet perçoit une image sautillante dans laquelle l’élément mobile occupe des positions différentes à chacun des mouvements exploratoires des yeux, et il ne peut plus relier ces localisations les unes aux autres.

 

En fait le cinéma trompe le mécanisme de détection du mouvement, en présentant précisément ces positions successives à une cadence supérieure au temps de récupération des photorécepteurs. Des bâtonnets voisins transmettent une même image décalée dans le temps.

 

Comme nous l’avons vu plus haut, cette opération, couplée avec l’action des lignes de retard, aboutit à l’émission d’un icône, ici  artificiel, qui signale un mouvement illusoire de l’objet mental. Le cinéma est vraiment l’art de l’illusion fantasmatique. Si on ralentit la cadence de projection, l’icône de mouvement disparaît. Pour nous, la même image commence alors à sautiller. L’oeil a repris son émission d’icônes synthétiques sur d’autres bases.

 

Si l’on considère l’oeil comme un simple appareil optique, une question se pose logiquement. Pourquoi et comment  l’image que nous percevons reste-t-elle stable lors des mouvements exploratoires de la tête et des yeux ?  L’image donnée par un appareil optique bouge lorsque l’objectif change d’orientation. Celle qui est perçue par l’oeil reste fixe. Cela montre bien que l’image perçue est un objet purement mental.

 

L’objet mental est stable en soi.

 

Il intègre des signes qui lui parviennent simultanément soit des divers organes sensitifs, soit des banques de mémoire. Dans les diverses zones de l’image, en particulier à la périphérie, il y a un va-et-vient constant entre des signaux venant de l’oeil et ceux venant d’une mémoire sensorielle immédiate.

Quand un objet change de place ou quitte un instant le champ visuel, il n’est pas gommé pour autant de l’objet mental global. Il y conserve certaines propriétés dont en particulier sa forme et sa localisation spatiale, même hors du champ visuel et derrière la tête. Nous continuons mentalement à le positionner dans l’espace.

 

Les icônes transmis sont alors
 entièrement mémoriels.

 

On voit bien le travail de transformation effectué par le système visuel, qui construit ses icônes en fonction de la difficulté d’accès ou de la dangerosité théorique de l’approche des objets considérés, et applique sa méthode inconsciemment et sans discernement, y compris aux astres du ciel.

 

Dans cette partie du développement, j’ai parlé de l’oeil humain, avec un arrière plan général qui est celui de la disposition faciale des deux yeux chez les primates et donc chez l’homme. C’est cette disposition qui permet au système visuel d’extraire les informations relatives au relief, à la distance, et de remplir facilement l’étendue des taches aveugles.

 

La position faciale des yeux engendre la perception du relief.

 

Certains animaux ont les yeux disposés latéralement. Leur appréciation du relief est forcément différente puisqu’ils ne disposent pas du facteur de la parallaxe. Ils doivent régler le problème des taches aveugles par un mécanisme ne faisant pas intervenir la correction binoculaire.

La combinaison de deux images très différentes provenant l’une de l’oeil droit, à l’est par exemple, l’autre de l’oeil gauche, à l’ouest, devrait aboutir à une image composite assez insolite du point de vue humain.

Nous pouvons cependant en avoir une idée lorsque nous regardons un spectacle de cinéma panoramique. L’image projetée en cinérama est composite. Elle est captée par plusieurs caméras opérant sous des angles différents. Nous voyons une association entre une vue de face et des vues latérales.

La sensation de relief est intense en cas de mouvement, au point d’engendrer malaise et vertige. L’objet mental en relief est là. Cependant, dans ce cas, le mécanisme habituel de construction du relief stéréoscopique n’est pas activé. Le résultat reste pourtant le même.

 

Plusieurs mécanismes aboutissent au même résultat.

 

D’autres êtres vivants peuvent mouvoir en tous sens des yeux plus ou moins télescopiques, comme le caméléon, ou disposent de nombreux yeux de puissances et de focales variées comme l’araignée. Ces complexes combinaisons d’icônes fabriquent un objet mental unique aboutissant à une perception globale du sujet.

Des flux énormes de particules circulent dans l’univers, parmi lesquels les neutrinos et les photons. La nature a fait le choix de l’utilisation des photons faciles à détecter parce qu’ils sont interagissent beaucoup plus que les neutrinos avec la matière.

 

Avec les photons, le monde apparaît dense et opaque.

 

Ce n’est qu’une apparence particulière, due à l’usage des photons. Imaginons que nous disposions d’organes (tout à fait  extraordinaires et peu vraisemblables), sensibles au flux de neutrinos. Ceux-ci sont émis par tous les corps, et traversent d’énormes quantités de matière sans interagir avec elle. Nous aurions alors à traiter une autre apparence particulière. Nous pourrions contempler sous nos pas, le centre de la Terre, l’envers des continents, le Soleil des antipodes, et à travers tout cela la lumière des lointaines étoiles.

 

Avec les neutrinos, le monde serait subtil et transparent.

 

Imaginons encore, (cela ne coûte rien), qu’une fenêtre beaucoup plus large soit ouverte dans le spectre électromagnétique. Notre vue du monde serait bien différente. Nous pourrions voir les émissions de radio et de télévision, chacune visible avec sa couleur propre.  On peut ainsi jouer à imaginer un mélange de la couleur rouge avec la couleur inconnue de Radio France, qui colorerait les murs de la maison voisine. Tous les objets, donc tous les murs, reflètent en réalité une combinaison de rayonnements encore bien plus complexe quoique invisible pour nos yeux imparfaits.

 

Nous ne travaillerons pas davantage sur l’oeil, mais avant de clore ce chapitre, je désire à nouveau répéter que les organes des sens ne travaillent pas isolément mais en association étroite les uns avec les autres, et en y associant des informations tirées des banques de mémoire. Citons ici, pour mémoire, la glande pinéale, qui constitue  chez presque tous les animaux non mammaliens un troisième ?il véritable, analogue aux yeux classiques et fonctionnant avec des photo détecteurs cachés derrière la peau. Son rôle reste encore assez mal connu. Elle semble cependant spécialisée dans la détection des grands rythmes d’éclairement, les jours et les saisons, et la régulation des fonctions vitales importantes. Elle commanderait également tous les grands fonctionnements glandulaires périodiques, l’activité, l’éveil, le sommeil, l’hibernation et les périodes de reproduction. Si nous étions conscients de son travail, nous verrions ces différentes fonctions internes, (et bien d’autres), comme des images tout à fait significatives.

 

Souvenons-nous aussi que certains animaux utilisent des sens très particuliers dont on ignore l’aspect qu’en prend la perception.

 

On retiendra comme exemples :

L’ultraviolet (abeilles),

L’infrarouge (serpents),

Les sons aigus (dauphins),

Les ultrasons (chauve-souris),

Le magnétisme (pigeons),

L’électricité (torpilles),

L’odorat (chiens), etc.

 

Les organes extraordinaires de la perception des sons mériteraient tous un développement analogue à celui consacré à la vision.

Nous avons déjà vu les artifices mécaniques qui sont utilisés par le fonctionnement sensoriel, et je ne voudrais pas vous lasser davantage.

Evoquons cependant un instant le remarquable système d’écholocation grâce auquel les chauves-souris explorent leur environnement dans l’obscurité totale. Elles ne paraissent pas gênées par la proximité de nombreux congénères qui émettent pourtant des flots de sons parasites. On a découvert qu’elles travaillaient ensemble en utilisant chacune sa propre fréquence personnelle d’émission. Pour ces animaux, la représentation donnée par la détection des échos d’ultrasons n’est pas forcément différente de celle qui nous est donnée par la détection des flux réfléchis de photons.

Permettez-moi donc d’expliciter ma pensée. Il est tout à fait possible que cette représentation sonique des caractéristiques géométriques de l’espace, qui est évidemment transmise sous forme d’icônes, engendre des perceptions mentales analogues ou identiques à celles provoquées par nos perceptions visuelles. On peut tout à fait envisager un objet mental d’origine acoustique ressemblant très fortement à l’objet mental d’origine optique. Il pourrait avoir des couleurs, des textures, et des reliefs ultrasonores, dont la perception ne différerait en rien de celle des équivalents lumineux. Chaque animal distinguerait alors son propre terrain de chasse coloré dans sa couleur personnelle.

 

Il existe un indice d’une telle possibilité de généralisation de la forme des signes iconisés. Il est donné par la nature de la perception des informations concernant la direction de la position d’un objet donné. Le même type d’icône est émis à destination du mental par des organes très différents concourant à cette détection. La perception de la direction est la même quelle que soit l’origine de l’analyse effectuée.

La source est localisée dans l’espace, quel que soit l’organe exploratoire, (vue, toucher, ouïe, odorat). Cela qui signifie que l’objet mental global intègre une information « position » toujours identique qu’on peut qualifier d’essentielle.

 

L’objet mental essentiel ne dépend pas de l’organe utilisé.

 

Accordez-moi un dernier propos avant de clore ce long chapitre préliminaire. Utilisons l’un de nos organes sensoriels pour chercher une chose dont nous avons une image mentale précise. Cela peut être un objet égaré, un visage perdu dans la foule. Nous n’examinons pas en détail tout ce que nous voyons, mais nous posons en quelque sorte un filtre préalable sur notre appareil détecteur, en le laissant opérer la sélection par lui-même, de façon inconsciente.

 

C’est également vrai quel que soit l’organe sensoriel utilisé.

 

On pourra ainsi suivre une conversation dans un brouhaha important, reconnaître un timbre de voix dans un groupe, ou un instrument dans l’orchestre malgré le bruit environnant, trouver à tâtons tel objet familier dans l’obscurité, etc.

Il nous est donc possible de présélectionner consciemment les seuls icônes dont nous autorisons la transmission inconsciente au mental à partir des organes des sens, à tel point que si l’image mentale volontaire préalable est fausse, nous serons incapables de retrouver l’objet cherché.

 

Nous cherchons alors un fantôme de fantasme.

 

Des études récentes ont bien montré les organes des sens, y compris l’oeil,  ne communiquent pas à sens unique avec le cerveau, ni même à double voie. En fait, la communication est bien plus qu’un dialogue. Elle met en relation collective et réciproque tous les organes entre eux, internes et externes, via le cerveau. C’est ce travail collectif qui donne naissance à la perception d’un objet mental représentatif du réel.      

 

Depuis un moment, vous devez vous demander où je veux vous mener au travers de cette étude du fonctionnement général des organes des sens et l’examen attentif de l’oeil par lequel nous arrive la lumière. Celle-ci est souvent  traitée comme le symbole de la connaissance parfaite qui ouvre à l’Homme la maîtrise de la Terre, ainsi que les portes du Ciel et de l’Enfer. Je voudrais maintenant vous soumettre, (en désordre et de mémoire), quelques vers du très beau poème de Ruydard.Kipling, IF, qui mériterait bien ici d’être rapporté en entier.

 

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie,

Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir.

..Et si tu peux rêver,

Mais sans laisser ton rêve être ton maître,

Douter, sans jamais devenir sceptique ou destructeur,

Penser sans n’être qu’un penseur,

Alors les rois, les dieux, la chance et la victoire,

Seront à tout jamais tes esclaves soumis,

Et, ce qui vaut bien mieux que les rois et la gloire,

Tu seras un homme, mon fils.

 

Si vous le voulez bien, nous allons faire un premier pas très important en suivant les conseils de Kipling, penser, rêver, douter, mais sans laisser nos pensées, nos doutes et nos rêves devenir nos maîtres destructeurs. Je vous propose donc de faire face ici, en hommes pensant librement, à une première série d’évidences, une pensée nouvelle qui risque de changer vos convictions anciennes.

  

Nos sens nous donnent une image infidèle
de la réalité.

 

Nous avons constaté que les organes des sens sont des appareils physiologiques spécialisés, construits pour détecter la présence d’objets, spécifiquement intéressant, dans le monde extérieur.

Lorsqu’ils détectent l’émission des stimuli correspondant à leur vocation particulière, les organes émettent des icônes, des signaux caractéristiques à destination du centre nerveux central, le mental. Ces signaux sont seulement des signaux. Ils ne sont pas une représentation fidèle du réel. Chez l’Homme, le centre nerveux central est localisé dans le cerveau. Il a acquis un développement particulier qui permet un examen conscient de l’image synthétique construite par le mental pour représenter l’environnement du sujet. Par ailleurs, le mental humain est également capable de construire d’autres structures synthétiques imagées dont le rôle est de représenter des objets immatériels ou abstraits.  

 

J’ai tenté de montrer combien ces images réfléchies du Monde sont parfois incomplètes, souvent illusoires et, par nature, toujours mécaniques et artificielles. Elles sont accessibles au conscient mais elles sont fabriquées par le mental à partir des signaux transmis soit par les organes des sens soit par des données extraites des banques mémorielles. D’une certaine façon, elles nous sont livrées par un double intérieur, un serviteur, (et parfois un  maître redoutablement trompeur). C’est lui qui les présente à notre conscient. Il est inutile de se poser davantage la question du réalisme de la représentation du réel. Dés que l’on pousse un peu l’étude, nous voyons très évidemment qu’il s’agit là d’irréalisme systématique et organisé. Nous pouvons donc formuler une seconde constatation corrélative.

 

La représentation du réel est toujours

 purement mentale.

 

Il s’agit toujours d’un objet construit de façon synthétique, à partir des signes abstraits, émis dans l’instant par les différents organes sensoriels, externes et internes, combinés dans le même temps avec d’autres signes abstraits puisés dans la mémoire.

 

Cette combinaison est généralement inconsciente et automatique. Elle peut se produire pendant le sommeil, et aboutir à cette imagerie largement artificielle qui est le rêve. On sait combien ses fantasmes peuvent être précis, détaillés, enchanteurs ou parfois effrayants. Dans l’état de veille, nous donnons au produit de cette élaboration complexe la valeur d’une représentation crédible de la réalité. Nous tenons cette position tant que les stimuli extérieurs restent en dessous des seuils avertissant d’un risque de danger physiologique. Mais l’intensité devenant excessive d’un stimulus provoque l’émission d’un nouveau signal, l’icône de la douleur.

A cet instant précis, la prétendue représentation du monde extérieur fait soudain place à celle de la souffrance organique intérieure. Objectivement, l’objet réel extérieur n’a pas changé, mais sa perception est brusquement modifiée. Par conséquent, il faut bien admettre qu’elle n’est qu’une création du mental.

 

La perception est donc une fantasmagorie.

 

C’est une association de fantasmes réalisée par le cerveau. Ils sont reliés naturellement d’une part à la réalité extérieure à travers les signes virtuels que sont les divers icônes sensoriels envoyés par le corps. Ils reflètent aussi et naturellement d’autre part l’organicité intérieure, chimique, mentale, et mémorielle, dont émanent des icônes complémentaires ou suppléants. Il est de notre nature humaine, (il est donc très normal), de trouver cette représentation artificielle du monde, crédible, performante et satisfaisante.

 

Nous devons cependant comprendre que notre expérience du réel est extraordinairement limitée, car au sein du cosmos immense, nous n’avons accès expérimentalement qu’à l’espace intérieur ridiculement petit de notre propre corps. Nous ne pouvons consciemment explorer qu’une infime fraction de cet infime espace. Tout le reste est à l’extérieur, et ce que nous en percevons n’est qu’un reflet léger et déformé.

 

D’une façon naturelle, nous trouvons nos sens tout à fait efficaces et satisfaisants. Il nous arrive même de les trouver vraiment merveilleux, et nous nous extasions devant les performances extraordinaires de la machine humaine. L’homme éprouve toujours un très grand plaisir à regarder son nombril qu’il trouve tellement admirable. Nous pouvons aussi imaginer que nous sommes en fait dans la situation comparable à celle d’un escargot imaginaire. Lancé au maximum de sa vitesse, il rencontre un caillou. Il en prend conscience et l’évite. Nous supposons qu’il se félicite de l’efficacité de ses sens, de ses réflexes et de son habileté.

 

La nature fait ce qu’elle peut avec ce qu’elle a.

 

En l’occurrence humaine, et pour exemple, elle fait fonctionner nos nerfs, nos sens, et nos muscles avec des moyens électrochimiques, qui sont très lents, comparés à la vitesse de propagation de l’électricité ou de la lumière. Avec ces systèmes limités, il nous est déjà difficile d’attraper une mouche en vol. Nous inventons alors des mécanismes complémentaires et des ordinateurs qui relaient notre lenteur lorsque nous avons besoin d’une réaction rapide. Pourtant nous ne percevons généralement pas toutes ces graves limitations et ces imperfections, car nous jaugeons le monde avec nos propres instruments, et notre évaluation est à la mesure de notre propre nature.

 

Nous donnons au monde matériel
 la couleur humaine.

 

Il en est de même sur le plan intellectuel et moral. Nous créons des modèles culturels, mathématiques ou conceptuels pour essayer d’approcher la figuration du Grand Tout, de ce que j’appelle le Zoran. Ces travaux et ces concepts abstraits sont aussi des objets purement mentaux. Ce sont des assemblages de signaux électrochimiques cérébraux destinés à expliquer et interconnecter logiquement ces autres signes électrochimiques artificiels que sont les perceptions imagées du monde extérieur.

J’ai appelé « Univers » l’objet global constitué par cet assemblage de signaux. Cet objet est purement mental et intérieur. Il est limité au champ de l’expérience sensorielle par les bornes de nos sens, comme il est limité au champ de la connaissance intellectuelle connexe par les possibilités actuelles de notre cerveau.

Au sein du Zoran immense et inexpérimentable, matériel et immatériel, connu et inconnu, visible et invisible, nous n’avons accès qu’à une infime partie de l’être total. Nous ne pouvons explorer consciemment que ce que nous représentons électriquement dans notre intellect, c’est-à-dire une infime fraction de cet absolu.

Comme pour la partie matérielle que nous avons appelée Univers,  tout le reste est à l’extérieur, et ce que nous en comprenons n’en est qu’un reflet léger, fragmentaire et déformé.

 

D’une façon naturelle, nous trouvons notre récente intelligence tout à fait efficace et satisfaisante. Il nous arrive même de la trouver admirable, et nous nous extasions devant l’ampleur de la pensée humaine et les performances extraordinaires de notre cerveau. Là aussi la nature fait ce qu’elle peut avec ce qu’elle a.

 

C’est à l’univers total, que nous donnons
la couleur humaine.

 

Dans le prochain chapitre, nous allons essayer de comprendre pourquoi nous utilisons souvent cette infime fraction de la connaissance pour construire dans notre mental une représentation fallacieuse du réel et affirmer, à partir de là, notre domination sur le Monde.

 

 

 

Sur l’immense Univers, la Caravelle humaine,

Vogue aux vents errants du Zoran.

Peut-être a-t-elle un timonier.

Je crois qu’elle a un Capitaine,

Et crains qu’il soit Satan.

 

 

 

 

.

 

 

 

 

L

a Traversée du Miroir Noir.

 

 

 

 

 

 

Ami contemplant ton miroir, sais-tu, ce que regarde ton image ?

 

 

Adam ouvrit les yeux sur les êtres du monde,

Et saisit leurs images dans le miroir des mots.

Mais les reflets des mots ne sont que des images.

Adam dans son miroir contemple ses mirages,

Le singe de l’envers rêve de création.

Du coté de Dieu la vraie chose,

De l’autre coté l’illusion.

 

 

Sans préjuger de la valeur des hypothèses en concurrence concernant l’origine du monde et le sens de la vie, nous avons vu que les êtres vivants, dont l’homme naturel, placés dans leur environnement normal, généralement hostile, subissent les dures contraintes de la compétition. Nous pouvons penser qu’ils vont tenter de survivre en s’adaptant aux conditions matérielles de leur milieu de vie et aux facultés des compétiteurs. Ce n’est pas tout à fait aussi simple. On trouve en fait des réponses bien différentes au problème posé. Parfois c’est la survie de l’individu qui est privilégiée, parfois c’est celle de l’espèce.

 

Il n’y a pas de règle type, mais on peut néanmoins considérer que les êtres vivants utilisent certaines des propriétés physiques et chimiques de leur milieu de vie pour mettre en place un arsenal de détecteurs. Ce sont ces appareils organiques, fonctionnant mécaniquement, que nous appelons organes sensoriels. Ils envoient vers le système nerveux central des signaux automatiquement codés qui sont en relation naturelle avec les stimuli émis par le monde extérieur, mais qui ne sont pas une véritable projection objective du réel. Nous avons appelé « Icônes » ces signaux sensoriels significatifs.

 

Afin de comprendre pourquoi la nature a favorisé cette solution de représentation symbolique de préférence à une présentation objective plus exacte, nous devons engager une réflexion. Nous savons que les trains d’icônes induits par les stimuli provenant du monde extérieur sont complétés par d’autres icônes provenant des senseurs internes ou issus du système mémoriel. Ces paquets complexes de signes suivent divers chemins, vers le cerveau d’une part, vers le système réflexe d’autre part. Le cerveau tente d’en tirer une interprétation cohérente aboutissant à l’élaboration d’un objet mental unique et complet.

 

Cela peut prendre un temps parfois dangereusement long.

 

Le système réflexe agit sans attendre, et le plus souvent avant même de disposer de l’ensemble des informations existantes. Cela ne veut pourtant pas dire qu’à son niveau inconscient, le système réflexe ne dispose pas d’un objet global aussi complet et cohérent que celui construit par le cerveau conscient. Il s’agit ici d’une construction rapide, à la cohérence fruste, bâtie avec un minimum d’éléments, de façon à gagner du temps.

 

Prenons un exemple pour réfléchir à la nature de ces objets perceptifs qu’on imagine trop facilement imparfaits et grossiers. Un homme se déplace dans un sous bois obscur et va marcher sur une forme douteuse, un trou, un serpent, une énorme araignée ! Il s’écarte brusquement. Il analyse ensuite avec son cerveau l’objet comme une ombre, une branche tordue ou une feuille morte.

Le système réflexe avait très rapidement fait une autre analyse en fonction d’un danger potentiel, ici inexistant, mais parfois très réel. En termes de survie l’analyse rapide était adéquate. L’image était précise et complète.

L’imprécision n’était absolument pas dans l’image formée mais dans l’insuffisance des signaux inducteurs. Il faut admettre que cela implique l’utilisation par le système réflexe de nombreux icônes mémoriels associés instantanément aux icônes incidents momentanément insuffisants. L’objet mental perçu, trou, serpent ou insecte géant, était unique, cohérent et complet, quoiqu'il ait été très rapidement élaboré.

 

Sa finition permettait une action immédiate.

 

Cela montre bien que l’objet mental n’est pas une projection du réel, mais qu’il est une construction représentative symbolique, artificielle et synthétique, finie, cohérente et complète. J’ai désigné par Univers l’ensemble des objets mentaux synthétiques que nous formons pour sa représentation. Par contraste, et pour bien marquer la différence conceptuelle que je vous proposais de faire, j’ai appelé Zoran le réel global, perpétuellement et mystérieusement inconnu parce que inexpérimentable.

 

Lorsque l’être vivant, et tout particulièrement l’homme, se mesure à son environnement pour quelque raison que ce soit, il faut bien comprendre ce qu’il fait. Il tente de situer une image actuelle dans un ensemble mémorisé connu. Il essaye en fait de relier l’image mentale qu’il se fait actuellement de la situation présente, à son Univers personnel, c’est-à-dire à la somme des  représentations mémorisées dont il dispose.

Cela se fait de plusieurs façons, par la perception inconsciente ou réflexe, par l’examen ou la réflexion consciente, par le sentiment, ou par d’autres moyens dont certains peuvent ne pas être encore connus.

 

Examinons le problème général posé par la réalisation d’un tel lien d’identification ou de reconnaissance. Pour l’effectuer, l’être vivant doit utiliser, consciemment ou inconsciemment, des représentations. Elles concernent d’une part les objets intéressés, d’autre part les interactions qu’il envisage avec eux. Ces projections hypothétiques de relations entre les objets extérieurs et l’être lui-même, sont aussi des sortes d’icônes assez particuliers. Ils sont élaborés non plus à partir de représentations expérimentales naturelles et immédiates du monde externe ou interne, mais pour représenter ces représentations déjà mémorisées, et leurs relations mutuelles contingentes.

 

Ce sont, en quelque sorte,
des icônes au second degré.

 

Tout être vivant évolué, sans que ce propos implique l’usage d’une fonction de conscience au sens humain du terme, détermine son comportement à partir de ce genre « d’icônes contingents  ». En fonction de son organisation corporelle, de la structure et des possibilités de son système organique, il dispose d’une sorte de bibliothèque d’icônes, variable en nature, en quantité, et en qualité.

Les organismes simples ne peuvent appeler qu’un nombre très limité de ces signes, et cela implique donc un comportement automatique et stéréotypé. Nous n’allons pas nous risquer à formuler d’audacieuses et invérifiables hypothèses sur la mémoire et les rêves des organismes primitifs, le psychisme des invertébrés, ou l’affectivité des végétaux. Nous allons simplement regarder comment se comportent les cousins animaux les plus proches de l’homme, car les organismes complexes ont beaucoup de possibilités à leur disposition. Ils s’adaptent très finement aux aléas présentés par le milieu. Nous constatons souvent que ces animaux commensaux semblent rêver pendant leur sommeil, et qu’ils utilisent donc inconsciemment des images animées. Notez ici que j’utilise le mot « images »  avec le sens très général de représentations mentales. Je l’étends donc bien au-delà du sens purement optique. 

 

Les animations oniriques mettent en oeuvre des figures artificielles d’objets reliés au rêveur, c’est-à-dire très précisément ces signes particuliers que nous avons appelés plus haut, faute de mieux, des icônes contingents.

 

Je n’utilise pas encore ici la notion de concept qui pourrait apparaître appropriée, mais nous y. reviendrons ultérieurement. Pour l’instant j’évoque des représentations mentales au second degré, groupant  à la fois des objets et leur interaction avec le sujet. Ces catégories de signes, liés au sujet, deviendront dans le courant de l’évolution et de la complexification organique des espèces, les très lointains précurseurs des mots. Les représentations subjectives que sont les précurseurs des mots peuvent être formulées en plusieurs sortes d’imageries,  ou « langages » distincts.

 

Chez l’homme, le premier langage
est purement mental.

 

Je l’appelle langage par commodité, car c’est plutôt un enchaînement séquentiel d’évocations significatives, sans règles ni syntaxe. Cela ressemble cependant à une langue, imagée au sens général, rapide, et non vocale, qui n’utilise donc que les précurseurs des mots, et qui fonctionne au seul niveau cérébral.

Il apparaît que tous les hommes utilisent mentalement cette même langue originelle et universelle avant d’apprendre un langage maternel verbalisé avec les combinaisons sonores qui lui sont propres. Il est même très probable que ce proto-langage mental imagé originel est également utilisé par les animaux. Ils l’utilisent, au moins dans le rêve, pour produire une représentation interne du monde. Nous savons aujourd’hui que de tels langages, sans mots verbaux, existent. Certains sont encore plus universels, tel le code génétique. Ce code exprime les principes de construction des différents corps vivants terrestres dans une forme qui semble reconnue par tous les organismes de notre planète.

 

Il est également permis de penser qu’un code originel, plus fondamental encore, régit entièrement la structure physique de la matière et de ses composants. Il a été envisagé que cela puisse être la suite arithmétique des nombres entiers. Cette approche simplificatrice rationalisante, ne me paraît pas être un reflet parfaitement conforme à ce que le Zoran nous révèle progressivement de sa nature. Bien au contraire il semble nous dévoiler une structure toujours aussi complexe quelle que soit l’échelle à laquelle se fait l’examen. Nous y reviendrons.

 

Concernant notre sujet actuel, il n’y a bien évidemment aucune raison pour que l’usage du proto-langage imagé soit limité chez l’animal au seul domaine du rêve. Nous pouvons penser qu’il fonctionne également, de façon plus générale, dans les autres domaines du comportement vital. Je ne prétends pas que les animaux pensent à la façon dont nous pensons. Notre fonction évoluée nécessite une réelle capacité d’abstraction et l’utilisation de vrais mots. L’abbé CONDILLAC prétendait même que nous ne pouvons raisonner qu’avec le secours des mots. La qualité de notre pensée se réduirait alors à la valeur de notre maîtrise personnelle de la langue utilisée.

 

Nous devons cependant reconnaître aux animaux une activité mentale intense et efficace, basée sur une bonne reconnaissance de la situation actuelle en relation avec l’environnement, et logiquement orientée vers un but précis. J’utilise volontairement ici le terme « reconnaissance » avec le sens d’identification à une situation déjà connue. Nous devons accepter l’idée de cette capacité animale à manipuler ces schémas essentiels qui relient un percept, (c’est-à-dire un objet mental induit par la réaction des sens à un stimulus provenant du monde extérieur), à un objet mental différent provenant du système mémoriel. Sans cela, les animaux seraient incapables de mener les actions correctes et adéquates, nécessairement adaptées aux événements aléatoires d’un environnement variable.

 

Rappelons-nous que nous parlons ici du langage mental primordial non vocal. Grâce à lui, l’objet mental, construit initialement à partir de la perception, est reconsidéré en intégrant sa relation avec le sujet. Il est transformé en schémas simplifiés, mémorisés et utilisables pour des opérations de classement, comparaison, rappel, et autres. Ces schémas symboliques, réduits à l’essentiel de la représentation des objets et de leur relation avec le sujet, sont appelés concepts.

La comparaison des percepts provenant du système sensoriel avec les concepts mémorisés aboutit à l’action adéquate. Cette comparaison peut être consciente, ou inconsciente, sans que l’on puisse à ce stade parler de pensée ou d’instinct.

 

Il ne semble pas logique de distinguer pensée et instinct à partir de l’identité de celui qui pense.

 

Quoique cela puisse gêner l’orgueilleux prédateur qu’est l’homme, il me semble plus logique de faire une autre distinction catégorielle. On pourrait l’établir en fonction du caractère conscient ou inconscient de l’activité cérébrale, et donc de l’appel fait à des fonctions mentales avancées.

 

Même en restant au niveau des animaux relativement lointains que sont les oiseaux, vous avez pu être frappés par certaines analogies comportementales avec l’homme.

 

lLes oiseaux partagent avec nous le sens de la musique.

lIls chantent d’une façon qui nous paraît parfois harmonieuse.

lIls ont un véritable répertoire, spécifique, tribal, familial ou culturel.

lCertains décorent très joliment leurs nids de fleurs colorées.

lBernadette CHAUWIN a étudié des petits pics de jardin. Elle a démontré qu’ils utilisaient un quasi-vocabulaire pour désigner les diverses nourritures qu’elle leur proposait, et qu’ils étaient même capables de se nommer entre eux  à partir de leurs préférences en la matière.

 

Quiconque a observé longuement des oiseaux, sait qu’ils ont des caractères différents, au sein de la même espèce. Il y a des machos jaloux et des couples coopératifs. Il y a des individus stupides, et il y a des rusés inventifs. Tous nous paraissent cruels. Les Romains étaient cependant persuadés que les jeunes cigognes prenaient grand soin de leurs parents âgés, au point qu’ils ont appelé « loi des cigognes », ( lex ciconiona ), la loi imposant aux enfants l’obligation de soin et d’aliment concernant leurs parents.  

 

Ces analogies avec l’homme sont très troublantes, car nous croyons maintenant savoir que tous les oiseaux sont les derniers descendants des puissants dinosaures qui dominèrent si longtemps notre Terre. En ce temps là, les très petits mammifères primitifs dont nous sommes issus tentaient de survivre dans des conditions très précaires. Il faut donc que les analogies comportementales dont nous parlons trouvent leurs origines dans des ancêtres communs. Ceux-ci seraient les ascendants, tout à la fois des premiers dinosaures, lointains précurseurs des oiseaux, et des antiques reptiles mammaliens qui sont les très anciens précurseurs de l’homme. Dans la mesure où nous l’avons en commun avec les oiseaux, cela fait remonter la source commune du sens esthétique au-delà de deux cents millions d’années.

 

Par ailleurs, ces mêmes oiseaux, héritiers des dinosaures,  partagent avec les poissons une extrême diversification dans les formes et les couleurs. Les poissons sont encore beaucoup plus anciens que les dinosaures. Par conséquent, nous pouvons raisonnablement penser que tous ces grands reptiles très diversifiés étaient également très colorés. En raisonnant de la même façon, on peut parfaitement imaginer que certains reptiles primitifs chantaient, et  qu’ils ont transmis cette  faculté à quelques descendants. Parmi ceux-ci on compte les dinosaures disparus, et plus tard les oiseaux. On y trouve aussi aujourd’hui le chant des baleines et la musique et les mélodies des hommes. Nous voilà très loin de la représentation habituelle mettant en scène des monstres grisâtres barrissant comme des éléphants.

 

Il faut admettre que la représentation traditionnelle est hypothétique, conventionnelle, et très peu vraisemblable. Mais il est difficile de changer un schéma de pensée, même avec le secours de la raison.  C’est également à la même époque qu’apparaissent les plantes à fleurs avec toutes leurs couleurs, leurs formes variées, et leurs parfums capiteux, séducteurs d’insectes volants pollinisateurs. Tout cela s’installe, par hasard ou par nécessité, à la même période de la Terre, puis s’organise harmonieusement.

 

Il n’est pas non plus interdit de penser que le hasard a bien fait les choses. Peut-être simplement que les temps étaient venus, des couleurs et des parfums, du chant des grenouilles, de celui des lézards et des cigales, des corolles, des étamines et des pistils, et du vol des abeilles.

Dans la même ligne de pensée, réfléchissons à tous les rituels de pariade et à toutes les danses de séduction. Cela existe depuis les périodes les plus reculées, dans la plupart des espèces. Comme les scorpions, les paons, et les phoques, depuis la séparation des sexes, les Casanova de tous poils et de tous crins tentent de persuader les belles de leurs inégalables qualités, et s’efforcent d’écarter par tous moyens les concurrents éventuels. Voyez donc nos frères humains, et comment ils s’y prennent pour séduire leurs compagnes.

 

Voici encore d’autres pistes de  réflexion.

 

l    Nous savons que les comportements d’amour parental et de dévouement envers les petits sont communs à de nombreuses espèces animales. Ce comportement méritoire ne serait-il donc qu’une vertu instinctive très primitive ?

 

l    Il y a des comportements aimables et tolérants que nous pouvons croire particuliers aux hommes, ou aux espèces apprivoisées. Nous savons cependant que certains animaux évolués sont capables de se porter secours, consciemment semble-t-il, au moins temporairement, dans des conditions dangereuses.

     

l    Que dire de cette attitude lorsqu’elle s’exerce entre des espèces différentes ? Voyez ces images extraordinaires, diffusées il y a quelques années dans un film animalier. Elles montraient un hippopotame secourant une petite antilope agressée par un crocodile. Le contraste était saisissant entre la sauvagerie de l’attaque du reptile et les efforts de son adversaire qui le contraignait à lâcher sa proie. L’hippopotame tentait ensuite d’aider la victime blessée à se relever. Ce comportement est très surprenant de la part d’un animal très dangereux, qui ne tolère généralement aucune présence dans son voisinage. Ce n’est qu’une anecdote, mais elle signale peut-être l’apparition d’une forme de sympathie proche des comportements que nous jugeons propres à l’espèce humaine.

l    La compassion s’enracinerait-elle dans la  prairie africaine ?

 

l    Pensez aussi à tout ce que nous savons concernant le comportement des grands pongidés. Rappelons-nous les capacités étonnantes de ce chimpanzé qui tentait d’apprendre le langage des sourds-muets à ses compagnons. L’enseignement apparaîtrait-il dans une cage de zoo ?

 

Vous pouvez vous demander où je compte vous emmener avec ces histoires de fleurs parfumées, de dinosaures chantants, de phoques séducteurs, et de singes savants. Ce que je désire avant tout provoquer c’est une rupture avec les habitudes traditionnelles de pensée. Je vous demande d’oser voir autrement le spectacle de la vie et la nature des choses. Dans ce chapitre et dans le suivant, je continuerai donc à vous proposer des hypothèses, ou des raisonnements non-conformistes.

 

Evoquons maintenant deux aspects du fonctionnement corporel à l’aide de comparaisons que vous risquez de juger insolites qui sont pourtant évocatrices de la stricte évidence expérimentale. Sous l’influence des penseurs du siècle dernier, le mécanisme de la production de chaleur par le corps a été comparé à celui d’une simple chaudière. On enfourne des hydrocarbones dans le foyer. L’air respiré par les poumons contient de l’oxygène qui est transporté par le sang jusqu’aux cellules. Les aliments y sont brûlés pour dégager de la chaleur et des sous produits chimiques qui sont de l’eau et du gaz carbonique. Cette image appliquant simplement le principe de Carnot, est encore dans tous les esprits, y compris ceux de nombreux nutritionnistes.

 

La réalité est bien moins simple mais plus admirable. Le corps ne fonctionne pas comme une chaudière. Les combustibles qu’il utilise sont des assemblages complexes de grosses molécules composées de multiples atomes.  Des mécanismes chimiques très subtils fonctionnent successivement. Ils  utilisent de nombreux catalyseurs différents et spécialisés. En leur présence, un seul atome de carbone à la fois est extrait de la molécule puis oxydé. Le système est donc comparable à un moteur extraordinaire dans lequel une batterie de carburateurs transformerait petit à petit  le carburant tout en le brûlant progressivement.

 

L’image de la chaudière ne tient pas.

 

Le système ressemblerait plutôt à un alambic compliqué qui distillerait progressivement ses essences tout en les consumant pas à pas, à chaque stade d’élaboration, dans des lampes à huile multiples.

 

Voici une autre image  imprécise, qui mérite d’être reformulée. Nous savons que le corps vivant fonctionne avec des moyens électrochimiques. L’aspect chimique est fréquemment vulgarisé, avec parfois des images imparfaites, comme nous venons de le voir. L’aspect électrique est moins connu. Pour en donner une image intéressante, il faut comprendre que tous les phénomènes se passent au niveau de la cellule.

Celle-ci est très petite. Elle peut être assimilée à une petite sphère enveloppée d’une membrane isolante. L’intérieur et l’extérieur sont conducteurs. On est donc en présence d’un composant analogue à un micro condensateur. Les valeurs absolues des potentiels en regard sont très faibles, mais comme les distances diélectriques sont très petites, car l’épaisseur de la membrane est infime, 5 à 10 nanomètres, les champs sont très élevés.

A titre indicatif, ils sont de l’ordre de vingt mille volts par millimètre, c’est-à-dire vingt fois plus élevés que les tensions tolérées par l’air sec. Dans ces conditions, et en fonction de la répartition des ions chimiques de sodium et de potassium de chaque coté de la surface, on imagine aisément que la membrane isolante va subir des claquages, lesquels produiront des étincelles. Il s’agit, bien entendu, de micro étincelles, à l’échelle de la cellule microscopique, mais elles sont très nombreuses. On en compte environ cinq cent mille par seconde. Si nous pouvions voir l’aspect électrique des corps vivants à l’aide d’organes appropriés, ils nous apparaîtraient comme enveloppés par des nuages de myriades tourbillonnantes d’étincelles électriques fugitives. Nous ne les percevons pas consciemment, car nous n’avons pas les organes appropriés, mais toutes ces étincelles émettent forcément des ondes hertziennes, qui pourraient être inconsciemment perceptibles.    

 

Je vais encore changer de registre, et vous raconter une histoire.

Savez-vous que le mois dernier, j’ai trouvé un trésor dans mon  jardin. Ce n’était pas la première fois. Au printemps dernier, j’en avais trouvé un autre, en retournant une pierre. Ces trésors n’étaient pas précieux pour les hommes. C’étaient des trésors de souris ou de campagnols. Le premier contenait une centaine de noisettes, et le second comptait deux cents noyaux de cerises. Les arbres fournisseurs sont assez loin du lieu d’accumulation. Ces trésors avaient demandé de gros effort aux petits animaux, pour lesquels ils représentaient l’assurance d’un hiver paisible. Mais un hibou, un chat, une nuit de gel, une épidémie, ont rendu ces précautions vaines. Le trésor dérisoire est resté inutile et caché, jusqu’à ce que je le découvre.

 

J’avais un voisin qui circulait la nuit avec sa carabine. Il ne surveillait pas ses noisettes, mais devait avoir un peu d’or enfoui. La maladie et la mort sont venues, renvoyant aux enfants le trésor inutile. N’y a-t-il pas beaucoup d’analogies entre le comportement des petits rongeurs sauvages qui accumulent des noyaux pour subsister pendant l’hiver, et celui des hommes civilisés qui accumulent chaque jour bien plus de richesses qu’ils ne pourront utiliser avant leur mort.

Croyez-vous qu’il y ait plus de raison dans ces agissements humains que dans les précautions des souris. L’or des hommes ne vaut rien pour les souris, non plus que les noyaux des souris ne valent pour les hommes, mais que valent les noyaux et les pistoles des morts.

 

Sur ces bases, et pour le moment, voulez-vous constater qu’il y a beaucoup moins de distance entre l’animal et l’homme que ce dernier ne veut l’admettre. Même en ce qui concerne la capacité à agir sur la nature à travers la maîtrise des outils et des armes, il s’agit bien plus d’une progression graduelle diffuse que de franchissements de seuils importants précisément établis.

 

l    Au premier niveau se trouve l’élaboration des cuirasses, des appareils organiques que sont les dents, les griffes, et autres accessoires corporels d’action.

l    Puis apparaissent des appropriations sans transformation d’accessoires naturels, pierres, branches, ou  brindilles variées.

l    Au stade suivant les éléments sélectionnés sont préparés de diverses façons, par tri, calage, écorçage, mise à longueur, mise en forme, parfois mise en réserve ou en fermentation. Ils peuvent ensuite être combinés en nombre et en forme.

 

l    Avec l’homme, c’est ensuite l’apparition d’outils ouvrés, puis de systèmes, puis de machines combinant des systèmes, de  régulateurs contrôlant les machines, de mécanismes avec prise  de force, de moteurs fournissant la force, etc..

 

Les réponses forment une nébuleuse, une sorte de chaos qui suit ses lois inconnues, aux termes desquelles nous croyons parfois distinguer un vecteur orienté vers un progrès dont nous serions la flèche. Nous retrouvons universellement cette complexité constamment révélée quelle que soit l’échelle utilisée pour l’examen de la question.

Si nous prenons suffisamment de recul dans l’examen général des manifestations de la vie, un schéma plus global semble apparaître. Quel que soit le système ou le groupe vivant considéré, on a l’impression que des grands principes formateurs indépendants sont à l’oeuvre. On trouve dans chacun d’eux des êtres qui marchent, d’autres qui nagent ou qui volent.

Il y a des partout des prédateurs et des proies, des carnivores et des herbivores, des actifs et des tranquilles, des rapides et des lents, même chez les plantes. On trouve chez les poissons  des fauves, des loups et  des moutons. On trouve chez les hommes, des tigres, des agneaux, des boeufs, des poissons, des serpents, des crapauds, ou parfois même des végétaux.

 

Chacun peut chercher son modèle de vie, et découvrir son totem personnel, dans le monde qui l’entoure. C’est une recherche très instructive sur le chemin de la véritable connaissance de soi. Ainsi d’ailleurs, les anciens féodaux choisissaient-ils leurs orgueilleuses devises, leurs blasons, et leurs pièces héraldiques chargées de symboles totémiques.

 

J’ai précédemment  essayé de vous montrer combien notre connaissance du monde est colorée par les caractéristiques limitées de nos organes sensoriels. J’ai désiré vous amener à admettre la très grande similitude de l’homme et de l’animal. Cela ne signifie pas que je désire identifier complètement l’homme à l’animal. Mais si l’on veut réellement différencier l’homme par rapport à son environnement existentiel, il faut le faire à partir de bases rationnelles. Il n’est pas raisonnable de pratiquer l’autosuggestion de la domination universelle. De la même façon que pour les modes de vie et les moyens d’action, nous pouvons extrapoler à partir des animaux en ce qui concerne la pensée.

Sur la base d’observations attentives, nous pouvons raisonnablement croire que nous partageons avec beaucoup d’espèces animales la faculté de représenter mentalement la nature des éléments repérés dans le réel extérieur, leur interaction avec l’observateur, et les conséquences prévisibles de cette interaction. Cette faculté est organisée dans un système permettant de combiner entre eux les icônes de diverses sortes représentant ces différents éléments.

 

Bien évidemment l’efficacité globale du système dépend étroitement de la capacité de mémorisation disponible. L’analyse combinatoire nous démontre que le nombre de combinaisons croit bien plus vite que le nombre des éléments mis en  oeuvre. On a pu montrer que cette efficacité était liée à la fois au nombre de cellules nerveuses spécialisées présentes dans la matière cérébrale et au nombre de connections neuroniques établies simultanément entre ces cellules.

 

Par rapport aux animaux, ces deux nombres sont très significativement plus élevés chez l’homme, ce qui lui donne une capacité opérationnelle beaucoup plus importante. On a pu estimer qu’un cerveau humain dispose de cent milliards de neurones. C’est un chiffre tellement énorme que sa signification réelle nous échappe complètement. Sachant que cent mille neurones meurent chaque jour, il nous en reste encore plus de quatre-vingt-dix milliards à la fin de notre vie. Toutes ces cellules sont reliées entre elles par des centaines, voire des dizaines de milliers, d’interconnexions. Il faut que le cerveau puisse exploiter une telle richesse fantastique d’informations.

 

Pour des raisons que j’essaierai d’exposer plus loin, le proto-langage mental humain, figuratif, est traduit secondairement dans un langage d’échange, qui peut être accessoirement verbalisé, éventuellement en plusieurs langues, y compris posturales, gestuelles, ou vocales. J’insiste sur cette notion de langage d’échange qui paraît très importante. Lorsque le proto-langage imagé, utilisant des icônes privés à usage interne, est traduit en signes spécifiquement destinés à la communication, donc en signaux à usage externe d‘échange, on change de niveau. A partir de là on passe à l’utilisation d’un lexique collectif et partagé, lequel peut être non verbal. Même non vocalisé, ce lexique est composé de mots.

 

On a maintenant affaire
 à des « mots mentaux vrais ».

 

Une nouvelle couche est ajoutée au biomécanisme cérébral. Pour décrire ce nouveau système, les linguistes utilisent des termes précis tels les « les sémantèmes » qui sont des éléments de significations liés à un signe, qu’ils associent aux « lexèmes » qui sont les formes spécifiques prises par ces signes. Nous ne les suivrons pas dans ce domaine très spécialisé, tout en signalant que nous parlons surtout ici des « monèmes ». Notons cependant ici que de nouvelles familles de signes d’échange apparaissent, parmi lesquelles celles qui résultent de l’acquisition des apprentissages techniques et sociaux, liées encore plus étroitement aux caractéristiques partagées  de l’environnement de vie. 

 

Le passage des mots mentaux aux signaux codés, gestuels ou sonores, implique une traduction nécessitant l’apparition d’une couche biomécanique cérébrale supplémentaire associée à la production d’organes de signalisation adéquats.

Le développement par l’homme de mots verbaux, émis par un appareil vocal perfectionné, en est une forme particulièrement remarquable. Le fonctionnement cérébral est d’autant plus complexe qu’on utilisera plusieurs langues d’expression. Les polyglottes savent que l’on peut penser en plusieurs langues, mais que le mode de pensée change avec le langage utilisé.

 

Poursuivons cet exposé sans trop le compliquer. Nous considérerons que les mécanismes d’exploitation des groupes de signes, codés aux fins d’échange, fonctionnent comme un système de fiches. Celles-ci sont organisées et classées avec des index croisés qui en permettent la manipulation.

On a appelé cela le système cérébral «lexico-sémantique». C’est une sorte de dictionnaire intérieur contenant séparément différents éléments liés entre eux. (Sens, orthographe, lecture, écriture, prononciation, etc.).

 

Il est nécessaire de comprendre comment cet outil est utilisé pour aboutir à l’élaboration d’une représentation du réel extérieur intelligible et conscient, utilisable par la raison. Le cerveau humain est ainsi fait qu’il ne permet la fixation de l’attention vive que sur un seul objet mental à la fois. De ce fait, il fonctionne systématiquement en découpant dans le fantasme sensoriel ou conceptuel global soumis à l’examen, la seule partie répondant aux critères de sélection, en rejetant le reste dans une globalisation opposée et complémentaire.

Tout ce que j’appelle objet mental fantasmatique, depuis le précédent chapitre, subit cette dichotomie dés lors qu’il est soumis à la critique de la raison. Cela se produit systématiquement, que le fantasme provienne actuellement des organes des sens, qu’il soit puisé dans les banques de souvenirs, (ou qu’il soit l’habituelle combinaison des deux origines).

 

Si l’on attribue une propriété quelconque à un mot désignant un objet, physique ou mental, le cerveau explore de façon automatique les données totales disponibles dans ses banques, et les découpe à partir des critères de recherche. Il en extrait la représentation de l’objet, (ou du groupe des objets), qui possède cette propriété remarquable, et en forme un icône particulier.

Il  regroupe alors les objets qui n’en disposent pas dans un ensemble complémentaire qui est écarté. Cette façon de faire peut aboutir, et  aboutit en fait, à des résultats très étonnants, qui pourtant paraissent normaux et évidents à la plupart des gens.

 

Pour me faire bien comprendre, je vous propose, en intermède, la petite expérience effective que voici.

Concentrez-vous sur un concept relatif à un objet simple.

Une « table », par exemple.

 

Manipulez mentalement ce concept pendant quelques secondes, en liaison avec votre système lexico-sémantique personnel. Puis, évaluez pour chacun des mots ci-après, combien votre système met de temps pour contrôler qu’ils sont bien dans les banques de son lexique.

 

Table de cuisine,

  Table de salon,

 Table de jardin,

 Table de multiplication,

 Table de salle à manger,

 Table de café,

 Table de logarithmes,

 Table de jeu,

 Table de nuit, etc.

 

Avez-vous constaté que les temps d’accès aux banques internes sont, en général, courts, environ quinze millisecondes. Mais certains cas accrochent, et nécessitent des temps beaucoup plus longs, par exemple cent millisecondes.

 

C’est que les termes correspondants ne sont pas stockés de la même façon.  Ils ne sont pas accessibles par l’index de fonction, mais ils nécessitent un passage supplémentaire par un autre index, par exemple orthographique. Cela est suivi d’une réorganisation temporaire du contenu des banques.

 

Les histoires drôles fonctionnent avec les mêmes mécanismes, non pas au niveau de la signification d’un mot, mais à celui de la cohérence d’un récit. La conclusion logique attendue est remplacée par un détournement qui provoque un allongement de la prise de sens. Ce temps peut être très long.

Par exemple cette très courte histoire belge  entendue à la radio.

 

« C’était un français ».

 

En principe, cela devrait faire rire immédiatement les belges et hésiter longtemps les français. En revanche, la simple annonce d’une histoire belge ou suisse prépare le rire sarcastique des français. Avant de conclure, et pour le plaisir, je vous en donne deux autres, de notre ami Pierre Dac. « L’élan du coeur n’a rien de commun avec l’élan du grand nord ». « Rien n’est plus semblable à l’identique que ce qui est pareil à la même chose ». 

 

On voit bien ici que l’interventionnisme du mental va bien plus loin que le simple remplacement de stimuli sensoriels par des icônes complexes impliquant une relation avec le sujet. Nous constatons en fait, que le sens logique de l’enchaînement des parties du discours est préparé avant la présentation au conscient.

 

Le sens est préparé avant la présentation au conscient.

 

Il s’agit du même genre de travail que celui qu’accomplissent les organes sensoriels, par exemple visuels, sur les stimuli extérieurs avant leur transmission  au système central.

 

l    Au niveau global, le travail est accompli pour donner une signification intelligible probable à la communication reçue.

l    Au niveau primaire, il est accompli pour élaborer un signal cohérent, correspondant au sens probable du percept induit par le stimulus.

 

Je vous propose maintenant d’aller un peu plus loin dans notre petite expérience d’exploration du fonctionnement mental. Il s’agit d’expérience pratique et réalisable, à la portée de chacun.

Reprenons notre exemple de la table. Nous avons vu que le cerveau a recherché un index d’accès à son lexique. Puis il a été amené à modifier cet index, en faisant appel à une représentation différente de cette table, c’est-à-dire à un autre concept.

 

Il faut ici bien réaliser, que ce concept simple de la table peut différer énormément d’une personne à l’autre en fonction de sa représentation personnelle. Un concept combine un schéma simplifié,  élaboré à partir de percepts mémorisés, et des relations mémorisées, entre ces percepts et le sujet. Le concept de table prendra donc en compte les habitudes culturelles et alimentaires des utilisateurs. Il faut s’attendre à une différence importante entre celui du  citadin européen et celui du pasteur nomade des steppes de Sibérie ou du Sahel.

 

Nous pouvons utiliser notre cerveau pour créer un autre type d’objet mental, à savoir créer une représentation visuelle sur un écran intérieur, une image mentale véritable dont nous allons tenter d’examiner les propriétés. Avec cet exemple de la table, nous allons donc faire une courte expérience intérieure.

 

Efforcez-vous de visualiser mentalement une table de votre connaissance, si possible étroite et longue, comme un comptoir. Imaginez qu’un pot de verre transparent contenant un liquide soit posé sur ce comptoir.

Il faut que ce pot possède une poignée latérale comme un bock de bière par exemple, ou un pot de café. Visualisez sur le comptoir, ce pot avec sa poignée à gauche, et maintenez un instant la conscience claire de cette image.

Maintenant, déplacez mentalement le pot jusqu’à l’extrémité droite du comptoir, et examinez ce qu’est devenue l’image.

 

Vous constatez plusieurs choses.

 

l    Le déplacement n’a pas été instantané.

l    La perspective s’est modifiée.

l    L’orientation spatiale a été conservée.

l    L’extrémité gauche du comptoir est sortie du champ.

 

Autre exercice. Ramenez le pot devant vous, puis faites le tourner autour de son axe vertical, ce qui est visualisé par la rotation de la poignée. Constatez.

 

lLa rotation prend un certain temps.

lCe temps est proportionnel à l’angle de rotation.

lLa vitesse de rotation est d’environ 60° par seconde.

 

Maintenant rappelez-vous bien que ce pot contient un liquide dont le niveau est visible. Faites pivotez le pot autour d’un axe horizontal. Que se passe-t-il ?

 

l    Le mouvement s’interrompt de lui-même avant que le liquide se renverse, et il est très difficile de dépasser ce point.

 

En plaçant le comptoir devant un décor, on peut aussi mettre en évidence l’existence de limites aux bords de l’image. Celle-ci a donc un champ déterminé variable avec la taille des objets représentés. C’est une notion que devraient prendre en compte tous les professionnels de l’image et des médias visuels.

 

Ce fonctionnement mécanique automatisé de l’imagerie intérieure est tout à fait étonnant car on constate que les êtres et les objets virtuels qui sont représentés possèdent la plupart des attributs et des propriétés que nous attribuons à travers les percepts à leurs correspondants réels. Ils ont des proportions relatives correctes, une perspective, une vitesse et une inertie, une cinématique. Ils sont inscrits dans le cadre de limites du champ visuel,  et sont même soumis à des contraintes culturelles qui interdisent, par exemple, de renverser un vase plein. C’est  ce fonctionnement automatisé qui est mis en oeuvre de façon inconsciente au cours des rêves, des illusions, des délires  ou des hallucinations.

 

On a également montré que des images de ce type, donc initialement mémorielles, pouvaient être combinées avec des percepts sensoriels actuels, pour former une image composite dont on peut difficilement distinguer la vraie nature.

 

Une question se pose ici. Il faut considérer à la fois l’extrême importance réservée par le mental aux traces laissées dans la mémoire par les expériences individuelles, et l’usage intensif qui en est fait constamment, y compris dans le traitement d’un stimulus fugace pour en extraire un percept significatif. On peut alors en conclure que des différenciations individuelles sont telles qu’il ne peut y avoir aucune harmonisation dans les comportements de ces individus même au sein du même groupe ou de la même espèce. Heureusement la nature a mis en place des mécanismes de compensation et d’harmonisation. Ils fonctionnent au niveau de l’inconscient le plus profond. Ils permettent déjà au nouveau-né de donner un sens commun aux perceptions sensorielles initiatrices après la naissance.

 

C’est le sens parfois donné à  « l’archétype ».

 

Par des moyens liés aux gènes, le support matériel du mental des êtres vivants serait préparé pour l’élaboration de formes en creux, c’est à dire d’objets mentaux préfabriqués, partagées par les groupes vivants. On peut se les figurer comme étant des boites préalablement étiquetées, mais vides. Les premières expériences vécues rempliraient ces boîtes disponibles avec les images mentales des objets réels correspondants.

 

C’est de cette façon que l’on peut comprendre les phénomènes d’imprégnation qui sont mis en évidence par les expériences présentant une « mère artificielle » à des animaux nouveau-nés.

(Par exemple LORENZ avec les oisons). La forme vide, étiquetée «  Maman »,  combinée avec les relations préétablies de comportement social qui lui sont reliées, serait remplie par l’image mentale du premier objet répondant aux conditions de sélection adéquates, particulières à l’espèce.

Cela peut être la vraie mère, mais parfois aussi l’humain nourricier ou un chiffon doux et coloré au bout d’un bâton. Il est tout à fait démontré que ces mécanismes sont également fonctionnels chez le singe et chez l’homme. Ils peuvent très évidemment expliquer de graves déviations comportementales dont l’origine sera vainement recherchée dans l’histoire consciente du sujet.

 

Le célèbre psychologue suisse, JUNG, va beaucoup plus loin.

 

Dans une sorte d’alchimie conceptuelle qu’il appelle la  psychologie des profondeurs, il fait de l’ensemble des archétypes accessibles dans le cosmos, et partagés par les vivants, les bases unificatrices des individus, des familles, des espèces, et même de l’univers.

 

Nous reviendrons plus tard sur les études menées par JUNG en coopération avec Von PAULI, savant physicien de très haut niveau. Elles permettent de supposer que des canaux de communication encore mystérieux et inconnus, établissent des liaisons, parfois acausales mais synchrones, entre tous les objets et tous les points du cosmos, qu’ils soient inertes ou vivants.

Pour évoquer ce que signifie le concept de synchonicité acausale introduit par ces deux savants, je vous propose un nouvel intermède. Je vous conterai donc brièvement l'histoire merveilleuse d'un homme du siècle dernier. Elle laisse beaucoup à penser au sujet de la vraie nature du monde, du hasard et de la liberté.

 

Il s'appelait Edwin Laurentine Drake, mais on le surnommait le colonel. C'était un singulier personnage, assez original, qui vivait aux Etats-Unis. En Août 1858, il voulut créer une petite affaire commerciale personnelle, et entreprit de chercher de l'huile de schiste pour les lampes d'éclairage. Il décida tout à fait par hasard, et en fonction de circonstances parfaitement fortuites, de creuser un petit puits dans un village américain nommé Titusville. Le colonel n'était pas riche, et pouvait seulement payer deux ouvriers tâcherons pendant quatre jours. A la fin du quatrième jour, quelques heures avant le soir, les deux ouvriers d'Edwin Drake rencontrèrent le pétrole.

 

Attention, c'est ici que le sort trébuche.

 

Le pétrole se trouvait exactement à vingt-trois mètres de la surface. Plus jamais au monde, après ce premier puits, on ne trouva de pétrole aussi prés de la surface du sol.

 

Le Colonel Edwin Laurentine Drake creusa le 27 Août 1858 son premier puits, en trouvant, par hasard, le seul endroit au monde où ce pétrole lui était accessible.

 

Au soir du premier jour de la nouvelle ère, les ouvriers avaient recueilli trois barils d'huile brute qu'ils raffinèrent pour en faire du pétrole lampant. Ils éliminèrent donc toutes les impuretés dangereuses ou nocives, telles l'essence et les éthers volatils, et comme ils étaient pauvres, cherchèrent partout ce que l'on pouvait bien en faire. Ces déchets sont aujourd'hui produits par milliards de tonnes, et couvrent actuellement l'essentiel des besoins humains dans tous les domaines de la vie courante.

 

Comment appeler ou définir le facteur mystérieux qui guida le choix hasardeux du creusement de Drake aux premiers temps de l’automobile et à l'annonce de l’ère du Verseau.

 

Avant de répondre, essayez donc de calculer la proportion de chances pour que cela se produise. On peut ici imaginer, irrationnellement mais simplement, que le pétrole était là, les hommes et le besoin aussi, et que le temps était venu de le découvrir. Drake, mystérieusement informé, fut l’instrument synchrone de cette découverte acausale. 

 

Comme on le voit, les modes et les moyens de communication entre les êtres, vivants ou inertes,  pourraient dépasser de très loin tout ce que nous savons, concernant les possibilités de nos organes sensoriels, ou celles d’autres canaux encore inconnus.

 

Les confins du Zoran demeurent à jamais hors de portée.

 

Lorsque nous portons le gigantesque regard de nos télescopes vers l'indéfiniment grand, nous découvrons sans cesse de nouvelles structures organisées, qui englobent le déjà connu dans un nouvel aspect, toujours plus inaccessible. Et lorsque nous braquons l'?il démesurément myope de nos microscopes électroniques, sur l'indéfiniment petit, nous voyons également éclore ces structures toujours nouvelles d'aspect et de complexité, débouchant également sur d'autres organisations imbriquées, tout aussi inaccessibles.

 

Il en est de même pour les structures vivantes, supports évolutifs de la pensée. Plus leur étude progresse, plus leur admirable complexité se révèle.

Mais cela, le Zohar nous l'avait déjà dit.

 

Chaque chose dans une autre chose.

 

Chaque vie dans une autre vie.

 

A l’origine, il y a le seul mystère.

 

La particularité la plus fondamentale de l’animal humain est sa capacité à développer une personnalité propre, dotée d’un ego conscient. Nous pouvons cependant penser qu’elle s’est un jour caractérisée par l’élimination organique et systématique de certaines facultés. Je pense particulièrement à la suppression volontaire de la capacité de réception intuitive des signaux collectifs émis à l’usage commun du groupe grégaire auquel le pré humain appartenait. Beaucoup d’animaux semblent disposer de cette aptitude collective. Ils peuvent émettre et recevoir, par des canaux divers, parfois inconnus, des signaux d’information ou d’alarme, utiles à chacun. Au stade primitif, ils les émettent systématiquement et leur obéissent aveuglément, mais lorsque l’on s’élève dans la hiérarchie de l’intelligence animale, on constate une tendance croissante à masquer ou truquer l’émission de ces signaux, dés lors qu’ils induisent des désagréments pour l’individu émetteur.

Les grands singes, nos cousins, agissent ainsi pour tromper délibérément les membres du groupe, et tout particulièrement pour détourner l’attention des dominants, afin de s’approprier en cachette nourriture ou avantages.

 

L’humanisation aurait-elle commencé par le mensonge ?

 

La tromperie dans le message émis aurait-elle provoqué secondairement la méfiance puis l’indifférence pour le message reçu, avec pour conséquence l’apparition de la survalorisation du soi qu’est l’ego inflationniste. Nous n’en savons bien évidemment rien. Un point n’en reste pas moins vrai qui est celui du fonctionnement inconscient et mécanique de l’appareil mental.

 

L’essentiel du fonctionnement mental
est inconscient.

 

Nous le savons, l’intelligence, dans l’acception de ce mot signifiant l’accès à la conscience, ne traite que la partie émergente de l’iceberg de l’activité mentale. Le conscient, à son niveau, ne reçoit que les résumés succincts, exposant de façon aussi cohérente que possible, les matériaux constituant les éléments les plus plausibles de la situation actuelle.

 

Ce constat nous amène à envisager des systèmes extrêmement variés, complexifiés à tous les niveaux. Nous savons que ces systèmes permettent une représentation symbolique cohérente des éléments extérieurs et de leurs interactions avec les organismes concernés. Ils deviennent donc utilisables, en tant que moyen de recherche, pour l’observation consciente et raisonnée des caractéristiques du monde extérieur, dans le but d’une connaissance descriptive. Cette exploration est donc figurative. Primitivement limitée à l’extérieur du corps physique de l’observateur, elle sera ensuite étendue à l’enveloppe même de ce corps.

 

Le mental en formera une image stable, mémorisée et reconnaissable, qui acquerra donc un caractère personnel.

 

La description mentale explorera et mémorisera les facultés diverses reconnaissables, jusqu’au contenu interne du corps. Progressivement, le centre d’observation mental placera sa propre localisation dans cette personne physique qu’il reconnaît après l’avoir mémorisée.

Puis il s’enfermera dans l’image de cette enveloppe superficielle, et s’enfoncera progressivement dans l’intérieur jusqu’à occuper un centre ponctuel, non localisé, artificiel et tout à fait abstrait, mais supposé autonome et distinct, l’ego. Dés lors, et à l’instar des philosophes orientaux, nous pouvons considérer qu’il y a rupture de l’unité entre deux entités.

 

l    D’une part le Monde extérieur réel, inconnu ou mal connu, et donc mal mémorisé, qui est globalisé et rejeté conceptuellement à l’extérieur, l’Autre.

l    D’autre part, la fraction connue du Monde, représentée par un objet mental de plus en plus complexe, composé de tous les éléments mémorisés de nos expériences passées. Cet appareil composite est notre conscient. Il est placé sous le contrôle d’un centre observateur interne, sans dimension, localisé en un point central imaginaire de notre personne, l’Ego.

 

Krisnamurti nous dit que nous pouvons considérer notre conscient comme une maison. Il est organisé de la même façon, avec différentes pièces, plus ou moins accessibles, plus ou moins souvent utilisées. Une maison quelconque ne devient notre que lorsque nous y apportons nos propres meubles et nos propres objets, et que nous l’habitons. Chacun de nous garnit la sienne avec les objets mentaux dont il dispose, plus ou moins connus et familiers, plus ou moins conscients ou inconscients. En réalité, c’est ce contenu particulier, propre à chacun, entièrement puisé dans le passé et l’expérience personnelle qui constitue l’ego.

 

Il n’y a pas de maison sans murs.

 

La maison protège son contenu, c’est-à-dire la somme des expériences, l’ego, contre les peurs, l’agression, la souffrance, l’inconnu extérieur. En même temps elle nous enferme dans les limites de la fraction interne du Monde total que nous avons appropriée. L’ego ordonne les représentations internes dont il dispose selon son humeur, ou sa conviction, du moment, et il les hiérarchise. Il décide que telle conviction est supérieure à telle autre, que tel comportement est plus méritoire que tel autre, que cette action est bonne et cette autre mauvaise, que Pierre est notre ami ou notre ennemi, et autres fantaisies.

 

Comprenons que si l’ego décide d’user d’une fonction cérébrale supérieure, par exemple de la raison,  pour accéder à un état de conscience différent, il ne pourra que modifier l’ordonnance des objets dont il dispose. Il les placera donc dans un ordre différent, l’ancien ordre devenant le désordre du nouvel état. On voit bien qu’il n’y a pas de vraie novation dans cet ajustement. C’est toujours le même conscient, le même ego, qui habite la maison. Il s’est simplement disposé autrement. Cette activité de rajustement est constante et continuelle.

 

Nous l’appelons la pensée.

 

On voit bien que la pensée ne peut pas modifier réellement le contenu du cerveau puisqu’elle fonctionne toujours à l’intérieur des murs, en utilisant seulement les produits du passé. Pour enrichir le contenu en introduisant un objet nouveau dans cette maison, il faut aller le chercher à l’extérieur.

 

C’est le rôle de l’intelligence.

 

Celle-ci ne travaille généralement pas avec des images mémorisées d’expériences passées, qu’elles soient figurées par des mots représentatifs du réel ou de l’irréel, ou inaccessiblement enfouies au plus profond des placards de la conscience. L’intelligence fonctionne instantanément, au moment présent et au contact du réel. Elle agit à l’extérieur en ignorant l’ego.  Elle met le conscient, intérieur et limité, en contact avec un réel extérieur qui le dépassait jusqu’alors, et qu’il faudra bien dorénavant intégrer au conscient.

 

       L’intelligence est extérieure à l’ego.

 

Elle est donc également extérieure à la volonté du conscient. Elle illumine l’intellect de celui qui est capable d’ouvrir la maison dans laquelle s’enferme son ego, et d’aller chercher à l’extérieur les aspects nouveaux de la manifestation du réel. Puisqu’elle vient du dehors, elle n’est donc pas réellement une faculté réservée à un homme particulier, qui en disposerait en propre dans son domaine personnel. L’intelligence existe en général dans le Monde, (mais certains hommes y ont un accès plus privilégié que d’autres).

 

Pour revenir à notre thème actuel de travail, ce n’est pas le processus d’élaboration de la personne et de l’ego qui est à l’étude. Ce n’est pas non plus la description précise et détaillée du mécanisme de manipulation des vrais «mots » ou des «mots mentaux»,  qui importe, mais le propos suivant.

 

Nous devons considérer que ces changements de niveaux  permettent des changements d’usage.

 

On peut dorénavant passer de la manipulation de signes représentatifs liés au réel, à la manipulation de signes significatifs en eux-mêmes, destinés à des personnes dotées d’un ego autonome.

 

Dés lors, les combinaisons de ces signes ne sont plus seulement induites par l’arrivée de stimuli extérieurs.

 

Elles peuvent aussi dépendre de l’éventuelle volonté, de l’imagination, de la fantaisie, de l’humeur ou du caprice de leur manipulateur. Les fonctions cérébrales supérieures deviennent possibles. Avec les mots, la faculté combinatoire, la pensée, n’élabore plus un simple reflet intérieur symbolique lié au mystérieux mais réel Zoran extérieur mais elle crée un sens propre.

Elle devient potentiellement créatrice.

 

Réorganisant à son gré son propre chaos intérieur d’imageries électrochimiques symboliques, la pensée donne naissance à un univers intérieur fantasmatique, artificiel, fermé et personnel, isolé du réel extérieur dont il n’est plus la représentation naturelle. Cet univers intérieur comprend tout à la fois les symboles représentatifs, artificiels et irréels, des éléments mémorisés du réel extérieur et de leurs interactions avec le sujet, mais aussi les produits artificiels également mémorisés, d’existence uniquement conceptuelle, lesquels sont nés de la logique limitée et de l’imagination débridée du conscient contrôlé par l’ego.

 

Cet univers n’est qu’irréel, il est donc trompeur.

 

l    Dans sa démarche exploratoire, l’homme peut oublier, (et il oublie souvent), l’existence fondamentale et la réalité essentielle de l’unique et mystérieux Zoran dans lequel il se trouve.

 

l    Il peut arriver à croire, (et il croit fréquemment), que l’univers intérieur conceptuel et imaginaire, issu de sa pensée combinatoire, constitue le seul et véritable réel extérieur, avec lequel il s’identifie.

 

Car l’ego, qui est la somme des pensées, n’utilise que ses propres images. Il est seulement le mouvement continuel de ces images, puisées dans le passé, dont il a fait le reflet illusoire du Monde actuel. Lorsque l’ego regarde ce monde intérieur artificiel, c’est donc toujours un reflet irréel qui se regarde lui-même.

Il ne peut que se trouver beau et satisfait de ce qu’il voit. Dés lors, refusant l’illumination de l’intelligence, l’homme sépare son Univers intérieur, son ego, du Zoran total. Refusant l’unicité, il provoque la multiplicité. Comme Alice au pays des  merveilles, il a traversé un miroir sombre aux mirages trompeurs.

 

Il est derrière le miroir magique et  noir des mots.

 

A l’envers de ce miroir mental, l’ego ne manipule que des reflets électrochimiques, synthétiques et fugitifs, qu’il considère comme constitutifs tout à la fois de l’irréel autant que du réel. Le réel total véritable, l’Autre, (ou l’Ailleurs), est dorénavant séparé et rejeté à l’extérieur de la personnalité consciente.

 

 

Et en cela hélas, il devient donc à jamais inexpérimentable.

 

 

 

Dieu fit ce singe à son image,

Qui se tient nu dans la poussière.

Sous ses pieds, le centre du monde,

De l’univers, il se dit Roi.

 

 

L

es Yeux Brouillés d’Etoiles

                       

 

 

 

Il se trompe celui qui questionne,

Et celui qui répond se trompe aussi.

Il sait assez celui qui sait,

S’il a compris qu’il ne sait rien. (Siddartha Bouddha)

 

 

Ton Moi n’est pas à l’intérieur de toi,

il est infiniment au-dessus de toi,

du moins de ce que tu crois être Toi. (Nietsche)

 

 

Précédemment, nous avons élaboré deux idées principales.

 

lNous avons vu que nous ne pouvions accorder qu’une confiance limitée aux témoignages de nos sens, lesquels rebâtissent une image synthétique et parfois fallacieuse du monde.

lNous avons compris que notre cerveau se laissait souvent prendre aux mirages et aux pièges induits par l’usage des images intérieures parfois irréelles que sont les mots.

 

C’est cependant à partir de ces deux fondements que l’homme construit sa pensée.

Pour cela il va dégager des concepts et élaborer des théories et des modèles, c’est-à-dire qu’il va relier entre eux, par des relations logiques, les éléments représentatifs du réel dont il dispose, afin de s’en donner une représentation interne plus globale et simplifiée. Ces objets mentaux généraux sont plus faciles à utiliser dans les démarches ordinaires de réflexion et de communication.

 

lIls évoluent normalement dans le temps, en se modifiant en relation avec la somme des expériences vécues par le sujet, au contact des perceptions du réel extérieur et en fonction des interactions expérimentées.

lIls vivent de la vie même du concepteur.

lIls ont donc une existence interne liée au fonctionnement personnel intime de celui qui les met en oeuvre.

lIls ont aussi une autre existence, externe, celle qui est liée à leur utilité en termes de communication, et à l’acception admise par l’environnement social du sujet.

 

Au fur et à mesure que l’homme se différencie des animaux en s’intellectualisant, il s’affranchit des représentations mentales simples, réfléchissant de façon interne la perception du seul réel expérimentable. Il place celles-ci dans un environnement de concepts complexes et élargis, de plus en plus synthétiques, qui intègrent de nombreuses données mémorielles concernant les interactions vécues ou apprises. Les associations conceptuelles placent le Moi individuel au centre d’un micro univers recréé intérieurement.

 

Il est donc très important de bien comprendre le danger que représente une telle recréation intérieure lorsqu’elle est effectuée avec des matériaux douteux, récupérés à l’extérieur sans examen attentif, dans une imagerie simpliste, conformiste, ou traditionnellement banale. C’est finalement par rapport à elle que chacun de nous va régler son comportement, habituel ou intime, prendre ses décisions, ordinaires ou importantes, et bâtir sa vie, actuelle ou éternelle.

 

Si notre rigidité mentale nous interdit d’intégrer des connaissances actualisées et des expériences nouvelles, nos concepts et nos représentations cessent d’évoluer.

 

Ils peuvent faire place aux mythes, lesquels sont des images symboliques significatives mais généralement endormies, car elles sont souvent acceptées au premier degré de leur signification apparente, alors qu’elles devraient l’être au degré plus avancé de leur vrai sens.

 

Mais les concepts incertains ou trop conformistes  peuvent aussi s’effacer au profit des doctrines scolastiques, ou ensembles de dogmes devenus articles de foi. Généralement, ceux-ci sont des restes de mythes morts ou déformés, transformés en momies de concepts, et figés dans une acception non signifiante au plan de la raison.

 

lL’intelligence cesse alors de parcourir les frais bocages de  concepts vivants, évolutifs et malléables, représentatifs de notre perception actuelle et raisonnable du réel extérieur, et de l’avancement de notre exploration du Zoran.

lElle s’égare dans les taillis hasardeux des mythes dépassés ou incompris, et déchiffre difficilement leur symbolique obscurcie par le passage des civilisations successives, et engourdie dans l’hiver du temps.

lOu bien elle se perd dans le désert doctrinal des dogmes, parsemé des troncs pétrifiés d’anciennes pensées mortes de despotes défunts.

 

Les concepts, les théories et les modèles éclairent.

 

Les légendes et les mythes voilent.

 

Les dogmes obscurcissent.

 

Parmi les concepts, les mythes et les dogmes, qui méritent une attention particulière, il faut examiner ceux qui concernent notre recherche commune.

Le Monde,

 L'Homme,

Dieu,

Le Bien et le Mal,

La Vie,

Le Temps, etc..

 

Sur bien des plans, les idées et les découvertes de ce siècle sont stupéfiantes. Je tenterai pourtant de monter que les certitudes de la science sont parfois à prendre avec prudence. Elles sont souvent sujettes à révision d’une théorie ou d’une hypothèse sincère à la suivante.

 

lElles ouvrent certainement des fenêtres merveilleuses sur la matière, la nature de l’univers, son évolution et son contenu.

l    Elles ouvrent aussi des  étonnements sur ce qui est intérieur à l’homme et l’habite, puisque comme toute forme de pensée, elles sont un phénomène électrochimique cérébral et donc procèdent fondamentalement du fonctionnement mécanique du cerveau.

 

Il est toutefois beaucoup moins certain que ces découvertes proposent une vision suffisamment large du réel total, lequel comprend à la fois, et à tout le moins, l’homme lui même avec son cerveau, le monde extérieur au cerveau, sa représentation intérieure, et leurs interactions.

 

Je proposerai ultérieurement une réflexion sur les problèmes particuliers à la société humaine et à ses productions politiques, sociales et économiques.

 

Il me faudra aussi parler plus tard des hypothèses présentées par les religions qui nous sont les plus familières, et qui sont largement des créations humaines. Elles appartiennent donc essentiellement à l’univers intérieur recréé dans lequel nous avons vu qu’il convient d’avancer avec circonspection. Les divergences qui les diversifient démontrent la relativité des révélations qu’elles invoquent, dans leurs respectives exclusivités. Elles justifient la nécessité d’un examen sérieux concernant leur rôle et leur signification.

 

Sans que ma démarche puisse avoir aucunement le sens d’une critique ou d’une attaque, j’essaierai de montrer dans ces deux chapitres, sur la science et sur la foi, comment un changement de point de vue peut ouvrir la voie à une approche plus large, et à un enrichissement des idées.

 

Les certitudes d’aujourd’hui
 sont les erreurs de demain.

 

Pour commencer avec humour cette recherche, voyons rapidement quelques récentes certitudes erronées d’illustres savants contemporains.

 

lWatson (PDG d’IBM en 1947). «Je ne pense pas qu’il y ait un marché pour plus de cinq ordinateurs, dans le monde entier ». 

lLord Kelvin en 1936 énonçait « Tôt ou tard on prouvera que les rayons X sont un canular ».

lEinstein déclarait en 1932  « Il n’y a pas la plus petite indication que de l’énergie puisse un jour être obtenue à partir de l’atome, car cela voudrait dire que l’atome pourrait être brisé à volonté ». 

lMilikan (Prix Nobel de physique) en 1923 «Il est totalement improbable que l’homme utilise un jour la puissance de l’atome. L’idée spécieuse selon laquelle on utilisera l’énergie atomique lorsque nos réserves de charbon seront épuisées est un rêve utopique et totalement non scientifique».  

lEdison « Rien ne justifie l’emploi du courant alternatif qui est aussi inutile que dangereux  ». 

lFlammarion en 1892 « Il est très probable que la planète Mars soit actuellement occupée par une race supérieure à la notre ».

lAuguste Comte « Je n’en persiste pas moins à regarder toute notion sur les véritables températures moyennes des astres comme devant nécessairement nous être à jamais interdites ».

lMarcelin Berthelot en 1887, (La plus connue et la plus ridicule), « L‘univers est désormais sans mystère ».

 

L’inverse est également vrai.

 

De prétendues erreurs passées, violemment combattues à l’époque de leur formulation, se sont révélées vérités au fil du temps.

 

lIl y a quatre cents ans, au début du 17ème siècle, des hommes Galileo Galilei, Thommaso Camplanella, Giordano Bruno, défendaient la doctrine hermétique d'Orphée, de Zoroastre, de Pythagore et de Platon, qui impliquait l’héliocentrisme. Le pouvoir réel était alors dans les mains de l’Eglise qui concevait la Terre comme centre de l’univers.                                                                                             

Ces novateurs furent durement humiliés, enfermés, et condamnés. Le pauvre Giordano Bruno fut d'ailleurs brûlé à la fin d’un très long et cruel emprisonnement.

lEn un temps plus ancien, Socrate fut condamné à boire la ciguë parce qu’il avait demandé aux savants de son époque s’ils étaient bien sûrs d’avoir raison. Ils en étaient très sûrs et condamnèrent Socrate.

 

De tout temps les vérificateurs ou contrôleurs de la pensée correcte ont été nombreux. Ils le restent aujourd’hui. Ce sont de dangereux inquisiteurs potentiels qui ignorent souvent leur propre  dangerosité, et ne reconnaissent pas les passions irrationnelles qui les poussent.

 

L’inquisition est généralement politique au sens large du terme. Elle agresse tous ceux dont l’ouverture de pensée menace le pouvoir actuellement en place.

 

Sachez bien que ce pouvoir n’est pas toujours politique, au sens étroit du terme. Il résulte généralement du consensus commun sur la pensée banale, et il peut donc s’exercer dans l’environnement proche, familial, social, ou culturel du chercheur. Il est donc tout à fait possible que cette contrainte vous implique à titre personnel.

 

Si vous le voulez bien, nous allons maintenant examiner les théories du Monde et du Temps que propose la science actuelle. Cela revient à discuter du contenu des objets mentaux élaborés par les cerveaux des scientifiques pour expliquer ou justifier leur propre existence.

Je vous prie de bien vouloir pardonner ces quelques pages d’un développement assez abscons, pour ne pas dire abstrus. (ça veut dire obscur et compliqué. Voyez qu’on peut s’amuser à parler savant si l’on veut. Pardon ! Je vous promets de ne plus le faire). 

 

Ce développement appellera successivement des nombres très petits et d’autres très grands. Ils expriment la durée, la température, ou la dimension de l’univers. Pour nous, petits hommes ordinaires, ils n’ont aucun sens immédiat. Il nous faut donc recourir à des représentations, c’est-à-dire leur substituer des images mentales intermédiaires, pour qu’ils puissent prendre un semblant de signification.

 

Paradoxalement, c’est le temps très long qui semble être le plus facilement figurable. J’ai longuement cherché une image qui soit représentative de l’immensité des temps écoulés tout en conservant une figuration suffisamment perceptible et satisfaisante de la durée de la vie humaine.

 

Vous verrez qu’une surface peut répondre à cet objectif, si l’on convient de donner la valeur d’équivalence d’une année à chaque millimètre carré. C’est un très petit carré, mais il reste assez visible, car il est de la dimension d’une tête d’épingle. Dans cette figuration, chaque vie humaine couvre un peu moins d’un centimètre carré. C’est l’ongle du petit doigt.

 

Un million d’années correspond alors à un mètre carré, ce que chacun peut se représenter facilement. C’est une grande feuille de papier millimétré où chaque petit carré figure une de ces années qui s’enfuient si rapidement. Mille mètres carrés, la surface d’un très grand jardin, correspondent à un milliard d’années.

La durée passée de l’univers, dix, ou quinze, ou vingt milliards d’années,  est alors représentée par une surface d’un à deux hectares, soit un carré de plus de cent vingt mètres de coté.

L’ancienneté du système solaire, étoile et planètes, est estimée à quatre milliards d’années et demi, soit un tiers ou un quart de la durée possible de l’univers.

 

La vie semble être présente sur Terre depuis deux ou trois milliards d’années. Dans notre convention de représentation, la vie depuis son obscure origine, couvre deux à trois mille mètres carrés, et l’espèce humaine, un ou deux millions d’années, soit environ deux pas, mille fois moins. Dans cette grande prairie, la vie de chaque génération humaine, comme la notre, occupe aussi peu de place qu’une petite pâquerette. Néanmoins elle occupe cette place et reste tout à fait repérable.

 

Par ailleurs, j’ai beaucoup cherché mais je n’ai rien trouvé qui permette de représenter les distances immenses qui séparent les galaxies les une des autres, ou les amas de galaxies.

La dimension de l’univers observable, en kilomètres, s’écrit avec 24 zéros. Seule la représentation mathématique peut satisfaire au besoin, mais c’est une abstraction qui ne parle pas à l’imagination ordinaire.

 

Krisnamurti disait que le mental humain fonctionne sans cesse, mais qu'on peut l'arrêter en posant au conscient une question sans réponse. Il pensait que si l'on peut y répondre avec une absolue sincérité « Je ne sais pas », le mental s'arrête alors, se vide de tout son contenu, et se repose.

Il a formulé lui-même un exemple de ce type de question. « Le cerveau humain comprendra-t-il un jour l'intégralité du réel  ».

 

On pourrait  la reformuler en disant « Le cerveau humain peut-il comprendre la véritable dimension de l’espace ? ». 

 

Mais ne vous posez pas maintenant la question impossible.

Attendez s'il vous plaît la fin de ces propos.

 

Il était une fois,

 

 Il y a 10 ou 15 ou 20 milliards d’années,

 ou 200 milliards de degrés,

 ou 4 milliards de parsecs,

 

un grand mystère,

 

Là bas, ou bien à cet instant, ou à cette température, un mystérieux événement est peut être arrivé.

 

Il est possible, sinon probable, qu’une cause originelle se soit manifestée avec une énorme puissance. Soudain, un inconcevable préexistant aurait été transformé en l’univers actuel.

 

Nous pouvons penser que cet événement a donné simultanément naissance au temps, à l’énergie et à la dimension.

 

Aujourd’hui encore, nous nous éloignons de ce point originel tout à la fois dans le temps qui coule, dans la température qui baisse, et dans les distances qui croissent.

C’est pourquoi on peut indifféremment chiffrer cet éloignement en temps, en degrés, ou en distances.

Ces facteurs évoluent de concert et sont équivalents.

On dit aussi que l’entropie s’accroît.

L’énorme agitation initiale semble aujourd’hui se calmer et courir vers sa fin.

Un facteur pourtant se différencie, l’information augmente avec la conscience d’être.

L’oméga des fins dernières rejoindrait-il l’alpha des origines ?

 

C’est l’abbé Lemaitre qui semble avoir envisagé le premier le modèle alors révolutionnaire, qui faisait soudainement naître notre univers dans une explosion initiale d’une inconcevable puissance.

Ce n’est que plus tard, et initialement par plaisanterie qu’on lui donna puis qu’on adopta le terme de « Big Bang ».

Dans le déroulement du processus d’apparition de la matière, et peut-être devrais-je dire de sa manifestation, les scientifiques distinguent, actuellement et par consensus, plusieurs périodes différenciées.

 

lLa première, extrêmement courte, c’est la première seconde.

lLa deuxième comprend les quelques premières minutes.

lLa troisième, c’est le mystérieux premier million d’années.

lLa quatrième, c’est l’âge stellaire, notre univers actuel.

lLa dernière, c’est l’univers futur et inconnu.

 

En fait cette répartition est trop grossière pour décrire correctement l’image que l’on se fait actuellement des débuts de l’univers.

 

Il faut y faire des distinctions plus subtiles. Tout se passe comme si d’immenses vagues existentielles partaient du centre de la manifestation pour parcourir successivement et indéfiniment le cosmos, en élargissant sans cesse leur rayon d’action, d’organisation, de reconstruction et de transformation.

 

La première de ces vagues intéresse une très courte période, pendant laquelle se déroulent des événements complexes. Au début, et pendant un temps extrêmement bref, la situation n’a pour nous aucun sens. Nous ne pouvons en faire aucune image compréhensible et nous sommes dans l’incertitude absolue.

 

Puis, après une fraction de seconde, qui s’exprime avec un zéro suivi de 42 autres zéros après la virgule, les forces fondamentales apparaissent, mais elles sont confondues d’une façon que les physiciens ne semblent pas encore en mesure d’élucider. Elles commencent ensuite à se mettre en place, en se différenciant  une à une, avec un changement d’état, dit transition de phase, après chaque apparition.

 

Après zéro seconde suivi de 33 zéros après la virgule, une première force se caractérise, et se sépare. C’est la gravité, celle qui attire les corps les uns vers les autres et assure la structure de l’univers.

 

Au 27ème zéro, la température tombe en dessous de cent millions de degrés. La force dite forte, qui est celle qui assure la cohésion des noyaux des atomes, se sépare à son tour. C’est un événement important qui provoque une nouvelle explosion à l’intérieur de l’explosion initiale. L’univers enfle brusquement. Son état initial est bouleversé par cette inflation et les quarks, qui sont les éléments fondamentaux de la matière, sont formés. Des quantités énormes de matière et d’antimatière apparaissent simultanément, et s’annihilent mutuellement, en se transformant en rayonnement.

Comme il n’y avait pas tout à fait autant d’antimatière que de matière, il subsiste un tout petit excès de celle-ci qui constitue l’univers actuel.

 

Au 10ème zéro, les deux dernières forces actuellement connues se séparent. La force dite faible, qui agit à l’intérieur des atomes et contrôle la radioactivité, divorce d’avec la force électromagnétique qui contrôle les phénomènes magnétiques, électriques, et chimiques. Il y a un brutal changement de phase. Les quarks s’assemblent et fusionnent trois par trois pour former les protons et les neutrons.

 

A ce moment toutes les particules sont formées. Elles semblent pouvoir durer bien plus longtemps que l’univers lui-même.

 

Les particules sont éternelles.

 

Après cette première seconde, l’âge nucléaire commence.

 

Une seconde vague existentielle s’élance, dans un univers déjà très différent et beaucoup plus étendu. La température baisse.

Protons et neutrons fusionnent pour former seulement un très petit nombre de corps élémentaires. Ce sont le deutérium et le tritium. Ils fusionnent ensuite pour donner l’hélium 4, le lithium 7 et le béryllium 7. Après trois minutes les premières fusions nucléaires s’arrêtent. L’aventure est provisoirement terminée.

 

L’univers attend des temps meilleurs.

 

La troisième vague démarre. La période radiative, un nouvel âge de l’univers commence. Il va durer un million d’années au moins.

Pendant cette période radiative, l’univers est surtout rempli de photons qui se bousculent frénétiquement.

La lumière n’existe pas encore, au sens que nous donnons actuellement à ce mot, car elle ne peut se propager et n’éclaire pas l’espace. L’univers continue à grandir, et lorsque la période se termine, les photons ont enfin assez de place et peuvent commencer à circuler dans l’espace et à y propager les rayonnements électromagnétiques.

 

Soudainement l’univers devient transparent.

Est-ce  l’instant de lumière de la Genèse ?

 

Les photons, ondes ou particules de lumière, se déplacent à une très grande vitesse, constante dans un milieu donné.

Dans le vide, ils parcourent trois cent mille kilomètres par seconde. A cette vitesse la notion de temps n’a plus de sens.

 

La lumière existe éternellement hors du temps.

 

Tous les autres composants de l’univers se déplacent moins vite car ils sont freinés par certaines de leurs propriétés, par exemple par leur inertie ou leur masse. Nous appelons «temps» ces retards par rapport aux photons.

Comme chaque corps se déplace à sa propre vitesse, chaque corps a son propre retard. Il a donc son propre temps. Bien évidemment tous ces écarts sont relatifs les uns par rapport aux autres. C’est pourquoi on appelle cette théorie, la théorie de la relativité. Elle est présentée ici avec un excès de simplification que les spécialistes voudront bien me pardonner.

 

Après ce premier million d’années, l’univers se transforme à nouveau, et la matière se concentre.

 

C’est l’ère stellaire.
 Nous y sommes encore aujourd’hui.

 

La quatrième vague existentielle s’étend en poussant les bornes de l’univers à des distances et vers des limites qui dépassent nos capacités humaines de représentation. En son sein, d’autres vagues se forment, plus petites mais combien plus importantes pour nous. D’immenses nuages de gaz et de poussières se rassemblent par l’effet de la gravitation, et forment les protogalaxies.

 

Encore un milliard d’années et les premières étoiles s’allument,  (soit seulement mille mètres carrés dans notre convention de représentation). Elles sont souvent énormes et meurent rapidement.  La plupart d’entre elles explosent et répandent dans l’espace leur matière maintenant élaborée.

 

Tous les éléments chimiques que nous connaissons, et d’autres éléments encore inconnus, existent depuis cette époque. Ils ont été fabriqués dans les creusets alchimiques et flamboyants de tous ces astres disparus, et ont été dispersés par leurs explosions finales pour donner ensuite naissance à de nouvelles étoiles.

 

Les étoiles sont groupées en galaxies qui en rassemblent chacune plusieurs centaines de milliards, et il y a au moins cent milliards de galaxies dans l’univers connu. Il est tout à fait possible que d’innombrables autres univers inaccessibles existent à coté du notre, et qu’ils soient régis par des lois physiques complètement différentes de celles que nous connaissons. Actuellement, cette hypothèse ne peut être éclaircie.

 

Après dix milliards d’années, le Soleil !

 

On assiste à la formation du système solaire et de notre planète et de toutes les autres. La moitié de notre champ de représentation temporelle est déjà parcourue.

 

Les cendres des anciennes étoiles se rassemblent par l’effet de la gravité, et constituent des nuages de poussières et de gaz, puis des grains et des cailloux, puis des  rochers et enfin des astres.

 

Notre Terre se forme progressivement. Une période de huit cents millions d’années s’écoule, pendant laquelle des composés chimiques de plus en plus complexes s’élaborent dans un monde agité de gigantesques convulsions. Des bolides cosmiques s’y abattent chaque jour, provoquant de terribles catastrophes et transformant la surface de la planète.

 

En fait, il faut bien admettre que nous ne savons pratiquement rien des trois premiers quarts de l’histoire de la Terre.

 

La vie a pu apparaître pendant cette période, peut-être assez rapidement, mais dans des formes extrêmement simples. Les premiers organismes multicellulaires et les premiers végétaux commencent à se répandre deux ou trois milliards d’années plus tard, c’est-à-dire il y a environ un milliard d’années en amont de notre actuel examen.

Nos derniers mille mètres carrés de jardin sont entamés. Encore quatre cents petits mètres carrés et voici les premiers animaux à squelette externe. Leur apparition se situerait à quatre ou cinq cents millions d’années de nos jours.

 

Les terres émergées qui ne formaient jusqu’ici qu’un seul vaste continent, la Pangée, commencent à se morceler en grandes plaques qui partent à la dérive. Leurs collisions font dresser les montagnes et les volcans. Les premiers poissons sont là, à quatre cent cinquante millions d’années, suivis des premiers reptiles à trois cents millions d’années.

 

Maintenant notre pré carré a la dimension d’un jardin de curé.

 

Les premiers dinosaures et les premiers mammifères partent à la conquête du monde voici deux cents millions d’années.

L’océan Atlantique Nord commence à s’ouvrir. Il y a soixante millions d’années, presque hier, une extraordinaire catastrophe a fait disparaître les dinosaures et la plupart des espèces qui vivaient à leur époque. A ce moment l’Amérique du Sud se sépare de l’Afrique. Les reptiles laissent la place aux mammifères. L’herbe couvre les terres émergées.

 

A trente millions d’années, trente de nos mètres carrés de pelouse, les primates commencent à évoluer. Dans notre plate-bande, au bout du bras, un curieux animal se prépare à devenir une personne. Il va bientôt lever son regard vers le ciel.

 

L’ancêtre est déjà là,
mais il n’est pas encore debout.

 

Notre Soleil est situé sur le bord de la galaxie, dans une région où les étoiles ne sont pas très nombreuses. Lorsque nous regardons le ciel nocturne, nous n’en distinguons qu’environ cinq mille à l’oeil nu. Si le hasard nous avait placés plus prés du  coeur de la galaxie, c’est un million d’étoiles qui brilleraient au ciel. Les notions de nuit et de jour n’auraient plus beaucoup de sens, et la science et la métaphysique auraient peut-être pris un autre chemin.

 

Je tenterai, plus loin, de décrire les idées des scientifiques concernant l’apparition et le développement de la vie terrestre, et plus particulièrement de l’intelligence humaine. Terminons-en d’abord avec ce diable d’univers qui n’en finit pas d’aller vers sa fin.

 

Car la prochaine vague reste à venir.

 

Certains imaginent un renversement du temps et un retour aux sources, mais d’autres y voient un avenir sombre et glacé. L’univers mort pourrait continuer à s’accroître indéfiniment pendant l’éternité. Cela n’est pas pour demain. L’immensité actuelle de l’espace et du temps suffit amplement à poser à notre intelligence des défis redoutables.

 

Il est maintenant intéressant et nécessaire de répéter que toutes ces perspectives scientifiques sont des théories.

 

Un physicien  comme Stephen W. Hawkins, reconnu universellement comme l’un des plus grands cosmologistes actuels, définit régulièrement ce que sont les théories scientifiques, au fil des pages de ses ouvrages. Je veux ici résumer ce qu’il répète.

 

« Nous devons bien comprendre ce qu’est une théorie scientifique. Dans une telle théorie, l’opinion banale voit un modèle représentatif de l’univers, ou celui d’une partie limitée de l’univers, associé à un ensemble de règles mettant en relation des quantités issues à la fois de ce modèle imagé et des observations expérimentales. Cela est une opinion bien naïve. La théorie n’existe que dans notre esprit et ne peut avoir d’autre réalité, quelle qu’en soit la signification. Les  théories physiques sont toujours provisoires. Elles ne sont que des hypothèses: Personne ne pourra jamais prouver une théorie physique, parce que personne ne pourra jamais être certain que la prochaine observation, quel qu'en soit le nombre déjà effectué, ne mettra pas cette théorie en échec ». 

 

Cette affirmation de Hawking est d’autant plus intéressante, qu’il a remis lui-même en question certaines de ses convictions. Après avoir été un fervent partisan du big-bang, il pense maintenant que l'univers n'a pas de début ni même de bord.

 

Le prétendu big-bang ne serait probablement qu'un point singulier comme le pôle terrestre. Certaines lois élémentaires cessent de s'appliquer sans que cela implique un changement radical d'état. Par exemple, au pôle, le jour dure six mois, la boussole s’affole, les points cardinaux n’ont plus de signification. C’est simplement un  point singulier, mais cela n’est pas perceptible sur le terrain.

 

Par contre, sur le plan métaphysique, il convient de mesurer ce qu’implique une semblable théorie, qui professe un univers sans limites, et sans début ni fin.

 

Au non commencement était l’univers indéfini.

 

D’autres théories doivent également être évoquées pour ouvrir d’autres perspectives intéressantes.

 

Evoquons d’abord la grande rivale de la théorie de la relativité générale, qui est la mécanique quantique. La théorie de la mécanique quantique s’intéresse aux plus petits composants du monde. Elle calcule en millionièmes de microns, alors que la théorie de la relativité dite générale décrit l’univers à grande échelle que nous avons considéré jusqu’ici.

Les deux théories sont, semble-t-il, incompatibles. Elles ne peuvent pas être justes en même temps. Elles ne donnent donc pas une image complète de l’univers réel, d’où la recherche acharnée d’une nouvelle théorie globalisante, qui en ferait la synthèse. Celle-ci n’a pas été réalisée jusqu’à présent.

 

La théorie de la mécanique quantique ne décrit plus le monde en termes de particules ou d’ondes. Il y a en effet une dualité entre ces deux représentations, et on peut utiliser l’une ou l’autre figure selon le besoin mathématique du moment.

 

Pour donner une idée du changement introduit par l’utilisation de ces idées nouvelles, considérons l’exemple désormais très classique des interférences d’électrons ou de photons.

 

En relativité générale, on considère qu’un phénomène est imputable soit à une onde soit à une particule. Lorsque l’on envoie un jet de particules, par exemple des photons, simultanément dans les deux fentes d’un interféromètre, on constate l’apparition d’interférences qui démontrent la présence d’ondes associées. Lorsque l’on envoie une seule particule, on s’attend logiquement, en conformité avec la théorie,  à voir disparaître ces interférences.

 

Ce n’est pas ce qui se produit. Il faut savoir qu’un photon, qui est à la fois une particule et une onde de lumière, est tout à fait capable de passer par deux trous en même temps. Ce phénomène est incompréhensible pour notre logique banale. Il s’explique pourtant par une formulation mathématique absconse, faisant appel aux principes de la mécanique quantique.

 

Celle-ci ne décrit pas un état unique, bien défini, pour une observation donnée. Elle le remplace par la description d’un certain nombre d’états possibles, mais différents, associés chacun à une probabilité d’existence.

Cette hypothèse a longtemps révolté Einstein qui a exprimé son refus dans une formule lapidaire.

 

Dieu ne joue pas aux dés.

 

En mécanique probabiliste, on utilisera l’image de l’onde pour expliquer mathématiquement comment le photon peut passer par deux trous à la fois, ce qu’une particule ne pourrait faire.

 

On peut d’ailleurs s’amuser à  exprimer différemment cette situation, en essayant d’imaginer une expression visant à former une image mentale accessible aux hommes ordinaires. Ceux-ci, dont nous sommes, sont habituellement violemment réfractaires aux hautes mathématiques. Si vous trouvez complexe l’image qui suit, c’est que vous n’avez pas encore pris connaissance de la sauce avec laquelle les mathématiciens assaisonnent la mécanique quantique.

 

Nous dirons qu’un petit homme ordinaire attribue, implicitement et inconsciemment, à toute particule, fut-elle électron ou photon, une dimension fondamentale d’existence et trois dimensions spatiales de position. Si la particule existe, la valeur de cette dimension existentielle est égale à l’unité. Les trois dimensions de position sont relatives à la dimension d’existence. Leurs valeurs de coordonnées sont variables et  déterminent la position relative de la particule dans l’espace. Einstein nous dit  « En ce qui concerne le concept d’espace, celui d’objet corporel paraît devoir le précéder ». Si la particule n’existe pas, la valeur de sa dimension existentielle est nulle, et donc celles des coordonnées spatiales de position le sont aussi. René Guénon disait d’ailleurs que le négatif et le zéro n’existent que dans l’esprit tortueux des mathématiciens. Dans la réalité objective il ne peut y avoir que des grandeurs positives ou bien rien.

 

Imaginons donc que la coordonnée de dimension existentielle fondamentale puisse donc prendre une  valeur positive, non pas égale à l’unité mais quelconque, non pas fixe mais variable (éventuellement de façon cyclique), comme celles des trois dimensions spatiales qui lui sont relatives. La position de la particule ne sera plus seulement déterminée par les valeurs de ses coordonnées de position mais aussi par la valeur périodiquement variable de la coordonnée d’existence. Sa localisation sera donc floue. Le comportement d’ubiquité du photon devient possible, explicable et éventuellement compréhensible.

 

Mon intention ici n’est que la formulation d’une autre manière de former un objet mental relatif au comportement du photon. J’essaie seulement d’en donner une image provocatrice et non conventionnelle.

 

Il faut également parler des théories qui  concernent la structure fractale de l’univers.  Elles répondent à la question impossible de Krisnamurti, de façon tellement évidente, qu'il faudrait maintenant en trouver une autre.

Il me faut nécessairement expliquer très rapidement ce que l’on entend par la notion de fractale. J’utiliserai l’exemple connu de la longueur de la ligne de côte, qui sépare la terre et la mer. On définit communément une longueur comme une grandeur à une seule dimension, parcourue dans un seul sens. Vous savez que l’on passe à la surface en y ajoutant une seconde dimension qui est la largeur. De même un volume est caractérisé par trois dimensions.

 

Lorsque l’on veut mesurer la longueur d’une côte maritime avec une seule dimension, on se trouve confronté à une impossibilité pratique. Quoique l’on ait affaire ici à un élément naturel bien évidemment structuré et organisé, sa longueur change selon l’échelle à laquelle se fait l’examen. Plus on augmente la précision, plus la longueur s’accroît. Plus on tient compte des détails, telles les baies, puis les criques, puis les anfractuosités, le contour des galets et des grains de sable, plus la mesure s’altère et devient imprécise et mouvante.

 

On peut cependant mathématiquement l’exprimer en disant que sa valeur tend vers un nombre de dimensions plus grand que UN, puisqu’on n’obtient pas une véritable mesure de longueur, mais moins grand que DEUX, puisqu’il ne s’agit pas d’une surface.

 

Il s’agit donc d’un nombre fractionnaire de dimensions, d'où l’appellation de « fractale ».

 

On découvre aujourd’hui que l’univers est probablement à la fois chaotique et fractal. D’une certaine façon, l’apparent désordre cosmique est organisé à tous les niveaux. Cette organisation semble composées de structures analogues à différentes échelles, successivement emboîtées les unes dans les autres comme des poupées russes. Comme les côtes de nos océans, cet univers fractal est fini, mais ses limites connaissables semblent à jamais hors de portée.

 

On pourrait alors parler des lois hasardeuses du chaos, mais ce ne sont que des mots humains dépourvus de sens réel. Ni le hasard ni le chaos ne suivent des lois évidentes de causalité. Ils engendrent des structures conformes aux natures propres du hasard et du chaos, lesquelles ne sont pas de l’ordre ordinaire de notre propre nature. C’est notre seule petite raison humaine qui présuppose l’existence d’un cadre référentiel préalable.

 

De la même façon, la structuration hypothétique du réel sur un mode fractal ne permet aucunement de présupposer l’existence d’un principe ou d’un modèle de référence qui resterait à découvrir pour expliquer les mystères du monde.

 

L’océan n’attend pas la référence d’une formule pour occuper la ligne mouvante des côtes fractales du continent. C’est bien au contraire le contour fractal qui émerge par lui-même de la rencontre mouvante, hasardeuse et chaotique de la terre et de l’eau.

 

Il en est probablement de même de l’univers.

 

Lorsque l’on forme une image mentale de cet univers, sa topologie, c’est-à-dire la façon dont sa forme est établie, est rarement prise en compte. Elle reste implicite et secondaire. Elle est intégrée comme une donnée vague sans réelle importance. Comment pouvons-nous donc représenter ce modèle de forme générale qui aboutit à la forme particulière actuellement observée ?

 

Pour l’actuelle intelligence humaine, il existe peu de types généraux de formes topologiques. On distingue généralement le plan, le cylindre, la sphère, le tore, et la forme gauche (genre selle de cheval). On a d’abord conçu l’univers comme un plan, puis comme la surface d’une hyper sphère grandissant au fur et à mesure de l’écoulement du temps.

 

Dans cette conception de surface sphérique, la lumière d’une galaxie lointaine peut seulement nous atteindre par deux chemins. Le premier, le trajet court, est vu de face. Le second, le trajet long;  fait  tout le tour de l’univers, et il est vu de dos. Aucun rayon lumineux n’a eu le temps de faire cet immense second parcours depuis le début d’un univers hyper sphérique.

 

D’autres topologies sont possibles parmi lesquelles la forme torique. Un tore peut être défini comme un cylindre dont les deux extrémités ont été mises en connexion. Une chambre à air est un tore. Elle ressemble à un tuyau dont les deux extrémités ont été aboutées, c’est-à-dire mis en connexion.

 

Si l’univers a la forme d’un tore, la lumière d’une galaxie lointaine peut aussi nous parvenir par deux chemins directs, l’un de face, l’autre de dos. Mais dans cette hypothèse, cette lumière peut également nous arriver après avoir parcouru plusieurs fois la longueur du tore. Chaque galaxie serait alors visible plusieurs fois dans le ciel, et comme la lumière a une vitesse donnée, elle met un temps certain à nous parvenir. Nous en aurons des images à des âges différents, donc avec des aspects différents.

 

L’univers serait alors beaucoup moins grand et beaucoup moins peuplé de galaxies que dans la conception hyper sphérique traditionnelle. Il a également été imaginé que l’univers pourrait être en connexion multiple, avec de nombreux autres chemins possibles.

 

Le dessinateur et peintre Escher, déjà cité, qui travaillait avec un mathématicien, a représenté de tels univers en connexion multiple, dans des compositions étonnantes.

L’une d’elles est tout particulièrement remarquable, en relation avec notre réflexion. Elle présente une mosaïque d’anges blancs et de démons noirs imbriqués et complémentaires, étendue à l’infini. Elle pourrait être une vision artistique et déconcertante de la réalité dialectique du monde. Chacun des anges blancs d’Escher doit sa forme au seul voisinage de son ombre obscure, et chaque démon noir existe seulement par la proximité de son ombre lumineuse. L’architecture de leur construction commune, complémentaire et fantomatique, s’étend dans toutes les directions, vers l’indéfini mystérieux.

 

Ce tableau d’Escher figure un univers plausible.

 

D’autres topologies d’univers sont imaginables, dont le modèle de la forme gauche. Les physiciens n’ont pas obtenu jusqu’ici, les moyens de faire un choix.

 

En conclusion, je crois qu’il faut admettre une formulation très humble et modeste. Nous n’avons pas encore réellement pénétré les mystères du Zoran. 

 

La véritable nature de l’univers
 nous échappe totalement.

 

J’aurais pu également vous parler de la théorie des cordes cosmiques ou de celle des trous noirs, ces hypothétiques formations devenues si attractives qu’elles absorbent leur propre rayonnement et creusent un trou dans le continuum espace-temps.

 

Au sein des trous noirs, l’espace et le temps semblent inverser leurs rôles. Je n’ai pas ici la place nécessaire pour de tels développements, et je ne crois pas qu’ils puissent s’intégrer dans le parti pris dans ce livre.

 

De toutes ces théories physiques exposées, voulez-vous seulement retenir qu’à l’origine une mystérieuse et inconcevable énergie s’est manifestée par l’émergence d’un inconcevable chaos. Cet état s’est structuré selon sa nature. De cette organisation un nouveau chaos émerge encore maintenant, dont les propriétés particulières ne sont pas liées de façon causale à l’ancien état.

 

Je veux dire par là que les caractéristiques de l’ancien état expliquent actuellement certains caractères de l’état présent, mais ne les impliquaient pas de façon obligatoire dans le déroulement du passé. Par exemple, les réactions de transmutation atomiques qui se produisent dans le Soleil provoquent des émissions de photons, mais elles n’impliquaient pas obligatoirement la production des yeux par les organismes vivants.

Il s’agit d’émergences successives, consécutives l’une à l’autre, et explicables l’une par l’autre d’aval en amont. Mais elles ne coulent aucunement de façon causale d’amont vers l’aval.

 

Le présent s’explique par le passé, mais le passé ne crée pas le futur. Avec ses caractéristiques propres et toujours nouvelles et avec toutes ses potentialités de manifestation, c’est ici et par l’acte actuel que le futur inconnu émerge du présent.

 

Maintenant ici même,

 le futur émerge de l’éternel présent.

 

Le Soleil et les autres astres sont de grands alchimistes qui savent fabriquer tous les éléments, y compris les métaux les plus rares et les plus précieux, à partir des matériaux divers glanés dans l’espace. Sachez qu’entre autres choses, notre Soleil fabrique beaucoup de métaux précieux, dont l’or. Il en fabrique proportionnellement très peu, soit seulement 1 petit atome d’or pour 100 milliards d’atomes d’hydrogène, (1/100 000 000 000), mais le Soleil est prodigieusement grand. Il a donc en réserve une énorme quantité d’or, 10 millions de milliards de tonnes, 10 milliards de milliards de lingots, (10 000 000 000 000 000 000 Kg), qu’il dispersera un jour dans l’espace avec tous ses autres trésors.

 

Ces étoiles brillantes comme notre soleil ont une vilaine habitude. Elles tendent à transformer progressivement toute leur matière en fer. Lorsque il y a trop de fer dans le coeur ardent d’un astre, les transmutations atomiques s’arrêtent brusquement. L’étoile empoisonnée s’effondre sur elle-même puis explose en supernova.   

 

Les planètes, et la notre, sont également un peu alchimistes, mais ce sont surtout des simples chimistes laborieuses. Leur tâche fondamentale est l’assemblage des éléments fournis par les étoiles et des composés simples ramassés dans l’espace. Elles en font des combinaisons complexes et extrêmement variées.

C’est ce qu’a fait la Terre, qui a eu cette chance, peut-être rare, de disposer d’une importante quantité d’eau. L’eau est un solvant puissant presque universel. Elle peut dissoudre presque tous les corps lorsque qu’elle dispose du temps nécessaire. Depuis les lointains débuts de la Terre, l’eau a eu tout son temps, et elle en a bien profité.

 

A son début la Terre était informe et vide.

 

Elle était même très vide car elle était couverte d’eau surchauffée. Aucune vie ne peuplait les profondeurs ni les rivages de ses océans en ébullition. Des cataractes de pluie tombaient en permanence sur les flots brûlants et furieux. Au fonds des mers, des éruptions volcaniques titanesques mêlaient l’eau et le feu.

 

La mer immense était un formidable chaudron de sorcière dans lequel cuisait un étonnant bouillon.

 

Les théories scientifiques actuelles les plus prisées placent les débuts de la vie dans cette soupe chaude originelle. Il faut bien percevoir ce qu’elles entendent par cette appellation de soupe.

Il s’agit ici du mélange complexe des innombrables corps dissous et brassés par l’eau. Aux premiers temps de la Terre, ils étaient transportés et mis en contact par ses mouvements continuels. La variété des éléments en contact et la température ambiante très élevée favorisaient les combinaisons chimiques les plus diverses, et il n’y avait aucun organisme végétal ou animal,  ni même aucun microbe pour les détruire.

Avant qu’apparaisse la vie, il n’y avait que la lumière du Soleil brillant sur l’eau, éclairant cette immense mer agitée et chargée d’énormes quantités de toutes les boues tombées du ciel et montées des abysses.

 

Au commencement était la simplicité.

 

C’est avec cette phrase que Richard Dawkins commence son exposé de la théorie sur l’origine de la vie, des luttes et des évolutions qui la caractérisent.

Il suit la voie ouverte par Darwin et tous ses partisans. Il est persuadé que la vie a évolué à partir de nombreux essais aléatoires couronnés de réussites ou sanctionnés d’erreurs. La vie serait une marâtre insensible et impitoyable. Elle récompenserait parfois les forts mais elle éliminerait très souvent les faibles.

 

Cette théorie est apparemment simple et cohérente. Son développement a valu un prix Nobel à Jacques Monod. Elle appelle cependant plusieurs questions, dont certaines ont été soulevées par Darwin lui-même, puis beaucoup ignorées par la suite. On ne définit jamais très bien qui est sanctionné ou récompensé, c’est-à-dire le niveau auquel s’effectue la sélection.

 

Qui est concerné, le gène élémentaire, l’individu, le couple parental, le groupe familial, la tribu, la sous-espèce, l’espèce ?.   

 

Il est évident que des sélections simultanées, impliquant des groupes distincts d’individus, appelés ensuite à s’hybrider, aboutiraient bien plus rapidement à des différenciations importantes que des sélections consécutives apparaissant au seul niveau individuel, mais cette observation est également valable au niveau des groupes de gènes pilotant la genèse d’organes.

 

De nombreux caractères différenciateurs semblent très secondaires. Ils seraient donc peu efficients au point de vue adaptatif. Leur persistance paraît plus liée aux effets hasardeux, chanceux ou malchanceux, des conditions initiales chaotiques, qu’aux effets d’une sélection rigoureuse d’élimination aboutissant à la survivance du plus apte.

 

Pour l’instant, revenons à Dawkins.

 

L’univers, nous dit-il, est peuplé de choses stables.

 

Tout ce qui existe est formé d’assemblages stables d’atomes. Lorsque des atomes se rencontrent, ils tendent parfois à établir des liaisons chimiques pour former des molécules plus ou moins complexes et stables. Une molécule simple peut être instable, et une molécule très complexe peut cependant être très stable.

 

Cette situation était déjà vraie avant la naissance de la vie sur Terre. C’est une loi naturelle. En présence d’une énergie quelconque et d’un catalyseur, la sélection chimique primitive conserve les formes stables et élimine les instables.

 

Dans la soupe boueuse des origines, avec l’énergie du Soleil et des volcans, et avec l’aide de catalyseurs tels que les argiles, cette loi primitive a effectué de nombreuses sélections de combinaisons stables d’atomes. Cela a eu pour résultat la formation de molécules très variées.

Certaines combinaisons étaient simples, d’autres compliquées, et d’autres extrêmement complexes.

 

Bien évidemment, au début, les molécules les plus complexes étaient les plus rares, car leur apparition était régie tout à la fois par le hasard des rencontres, et par la disponibilité préalable des sous composants compliqués. Il fallait beaucoup de temps pour composer ces molécules ultra complexes en quantité significative. Qu’à cela ne tienne, la nature avait justement tout le temps nécessaire. Elle disposait de millions, et même de milliards d’années.

 

Lorsque l’on simule en laboratoire les conditions qui pouvaient régner aux premiers temps de la Terre, et que l’on soumet un modèle de la soupe primitive aux effets de décharges électriques, on constate ensuite la présence d’aminoacides, une des deux principales classes de molécules biologiques.

On obtient également des substances organiques telles les purines et les pyrimidines. C’est à partir de ces éléments constitutifs qu’est constitué l’édifice de base de la molécule génétique bien connue sous le nom d’ADN.

 

A un certain moment, nous dit Dawkins, il se forma une molécule tout à fait remarquable.

 

Cette molécule stable particulière
 était un réplicateur.

 

Ce n’était pas probablement pas la plus grande ni la plus complexe des molécules primitives, mais elle avait la propriété extrêmement particulière de pouvoir créer des copies d’elle-même.

 

Il est difficile d’imaginer comment peut fonctionner à l’origine, ce type de propriété réplicative. On peut cependant penser à un cristal recevant, couche après couche, en les empilant progressivement, des matériaux liés à sa structure initiale et conformes à sa composition naturelle. C’est ainsi que se forment les cristaux.

 

Le réplicateur agirait comme une sorte de gabarit. Il produirait selon les cas, soit une copie positive de lui-même, soit une copie négative aboutissant à la copie positive en un second temps. Le mode importe peu. Ce qui est important et révolutionnaire,  c’est l’arrivée d’une nouvelle sorte de stabilité dans le Monde. Le réplicateur disposait de quantités extrêmement importantes de matériaux. Il a pu distribuer de très nombreuses copies de lui-même dans l’immense océan primitif, jusqu’à ce que les matériaux nécessaires deviennent finalement rares. Toutes ces copies n’étaient pas parfaites, mais les erreurs ont été bénéfiques car elles favorisaient l’évolution et la sélection des meilleures.

 

La soupe des premiers âges se trouva donc contenir une population variée de répliques diverses. Certaines étaient moins fragiles que d’autres. Elles étaient plus stables, duraient bien plus longtemps, et avaient plus de temps pour faire des copies d’elles mêmes. D’autres étaient plus fragiles, se reproduisaient lentement, ou produisaient des copies moins fidèles.

 

Progressivement, et par l’effet de cette seule loi statistique naturelle, la proportion des molécules réplicatives du premier type augmenta dans le total par rapport au second. Cette variation progressive des proportions relatives de chacun des types en concurrence est appelée sélection naturelle.

 

Les premiers réplicateurs étaient-ils vivants ? Comme nous l’avons vu dans le précédent chapitre, les mots sont des outils à disposition de l’Homme. A cette époque, la distinction du vivant au non vivant n’avait pas de sens. Vivants ou non, les commencements fonctionnaient et font partie de notre passé.

 

Les réplicateurs seraient nos lointains ancêtres.

 

Les réplicateurs étaient efficaces. Ils se sont reproduits en très grand nombre, et ils ont consommé les ressources limitées de la soupe primitive. La compétition était inévitable. Les variétés les plus favorisées sont devenues plus nombreuses et certaines lignées primitives ont complètement disparu.

 

Les réplicateurs ne savaient pas qu’ils luttaient pour l’existence. Ils ne savaient rien mais, chaque fois qu’une erreur de copie aboutissait à plus de stabilité, elle était automatiquement préservée et se multipliait. Il en était de même quand elle favorisait la déstabilisation d’une variété rivale. C’est peut-être à ce moment que les premières cellules vivantes apparurent. Dawkins pense que certaines variétés de réplicateurs découvrirent alors comment se protéger, d’abord chimiquement, puis en s’enfermant dans des globules de protéines.

Les réplicateurs dépassèrent alors la seule existence passive, et commencèrent à construire des enveloppes protectrices et des véhicules pour leur durée, c’est-à-dire leur survie.

 

La vie compétitive devint de plus en plus difficile et meurtrière nécessitant la mise au point de machines à survie toujours plus perfectionnées et plus efficaces. Pendant des millions d’années, les réplicateurs améliorèrent graduellement leurs techniques et leurs artifices, et ils emplirent la Terre.

 

Une enveloppe nouvelle recouvrit

le squelette minéral de la planète.

Elle était gigantesque, elle l’est toujours.

Elle occupe presque toute la surface de la Terre,

cela sur une très grande épaisseur.

 

On l’appelle la biosphère.

 

La biosphère pèse

des milliers de milliards de tonnes.

 

Mais que sont devenus ces réplicateurs aujourd’hui ? La plupart d’entre eux sont toujours là. Ils sont encore les champions de la survie. Ils fourmillent dans d’immenses colonies isolées du monde extérieur, car sur la Terre primitive, ils ont reconstruit un nouveau Monde animé, adapté à leurs besoins.

 

Ils ont fabriqué des machines vivantes compliquées qui leur permettent de s’y maintenir pendant des millions d’années. Dawkins nous dit que les réplicateurs sont en vous et en moi. On les appelle les gènes. Ils nous ont entièrement construits, corps et cerveau, afin de disposer des moyens nécessaires à la préservation de leur existence. Cela serait même notre seule raison d’être.

 

Nous serions seulement
 les machines à survie des gènes.

 

Tous les êtres vivants sont les machines à survie des gènes, y compris tous les autres animaux, les plantes, les champignons, les bactéries et les virus. Ces machines vivantes existent en grand nombre et en grande variété. Leurs composants chimiques sont cependant assez uniformes. (Environ vingt aminoacides, quelques protéines).

 

Actuellement, toutes les espèces vivantes sont des machines à survie construites par la même sorte de réplicateur, l’ADN.

Il existe dans tous les corps. Il est distribué dans les cellules, et il y a inscrit ses programmes de fabrication.

 

Chacune d’entre elles contient un jeu complet des plans et des dispositifs de fonctionnement des machines à survie. Nous appelons chromosomes cette bibliothèque de programmes. Les chromosomes utilisent pour enregistrer ces instructions un alphabet formé d’un code très simple, de quatre lettres, qui semble reconnu par toutes les espèces vivantes. 

 

Je rappelle que nous étudions ici une théorie scientifique.

 

Elle reste controversée, au moins en partie, bien qu’elle rencontre une très large adhésion dans le monde entier. Ses auteurs reconnaissent cependant la proposition modératrice suivante.

 

La genèse du code génétique demeure inconnue.

 

Je n’ai donc pas l’intention de décrire comment les gènes se reproduisent, ni comment ils induisent la fabrication des enzymes nécessaires à la machine. Sachez simplement que les gènes contrôlent la fabrication du corps. La théorie prétend que les gènes contrôlent également les comportements. Leur influence souveraine établit les règles de la vie, de la mort, du sexe, de la forme, et de l’hérédité.

Rien de ce qui a pu être acquis à travers l’expérience d’une quelconque vie ne sera transmis à la génération suivante.

 

Les gènes ne sont ni bienveillants ni cruels. Hélas, ils sont suprêmement indifférents à toute souffrance et à toute finalité. Ils ne nous exploitent même pas. Ils existent tout simplement. Ils possèdent une propriété, tirée de la matière, qui favorise mécaniquement la durée de leur propre survie dans le futur. Ceci dépend de l’efficacité des corps vivants dans lesquels ils se tiennent. La seule sélection naturelle du plus apte favorise automatiquement les réplicateurs qui fabriquent les meilleures machines.

 

Les gènes ne sentent pas, ne prévoient pas.
 Ils existent.

 

Ils fonctionnent en associations associant des milliers de gènes différents. Chaque partie du corps est influencée par plusieurs gènes exécutants regroupés sous l’action de gènes coordinateurs. Dans un corps particulier, les combinaisons de gènes sont relativement éphémères, mais la plupart des gènes ont une très longue durée d’existence. On peut les considérer comme des unités sélectionnées qui se perpétuent  par clonage, à travers un grand nombre de corps successifs.

 

Afin de donner corps à sa thèse, Dawkins donne du gène la définition suivante qui l’adapte étroitement à la proposition posée.

 

Le gène est une quelconque partie du matériel chromosomique qui dure potentiellement un nombre suffisant de générations pour servir d’unité de sélection naturelle.

 

Le gène est donc une partie du chromosome qui possède une haute fidélité de copie. Cela implique une longévité importante.

Les groupes de gènes les plus anciens ont construit les premières machines vivantes élémentaires. Toute la machinerie primitive qui fonctionne au plus profond de l’homme, et qui induit son comportement vital instinctif, est le résultat du travail obscur qu’ils poursuivent dans son corps depuis des millions d’années. 

 

Tous les organismes sont fondamentalement programmés pour se reproduire à l’identique indéfiniment. En fonction des circonstances de leur genèse primitive, ils ont absolument besoin des protéines dont les réserves libres, naturellement issues de la soupe primitive, sont épuisées depuis bien longtemps.

Elles ont toutes été utilisées par les autres vivants. Une seule solution s’impose. Il faudra inévitablement en venir à dépouiller les détenteurs des indispensables protéines, sans pitié et avec toute l’efficacité nécessaire. Cela implique dents et griffes, ruse et violence, massacre et dévoration. Les gènes programmeurs n’ont pas de sentiments. Lorsque le carnivore poursuit sa proie, le chasseur et le gibier ont un objectif commun, qui est la masse des protéines mise en jeu. Le premier veut l’approprier, le second veut la conserver. Vainqueur ou vaincu, le bénéfice ira au plus apte.

 

On en arrive maintenant à l’argument central de la théorie de Richard Dawkins.

 

Les gènes sont fondamentalement égoïstes.

 

Toute machine à survie fonctionne en relation avec les machines voisines, de façon à favoriser la survie de ses propres groupes de gènes et de ceux qui sont les plus apparentés aux siens, lesquels sont évidemment les membres de sa famille ou de sa tribu. Elle est équipée pour les reconnaître facilement. L’éventuel altruisme de son comportement sera piloté par l’importance relative de cette reconnaissance de proximité parentale.

 

Nous aimons mieux notre cousine que notre voisine. 


C’est de cette façon que la théorie explique les comportements de dévouement parental et de solidarité d’espèce, dont les nôtres, devant les dangers et les aléas de la vie organique.

 

Les gènes nous tiennent en esclavage..

 

On trouve aussi chez Richard Dawkins un prolongement visionnaire à la théorie de ces  gènes réplicateurs « égoïstes », exploitant pour leur seul compte les richesses de la biosphère, dont nous sommes, avec une totale indifférence aux souffrances de tous ceux qui y vivent

 

Hélas ! De nouveaux réplicateurs sont apparus.

 

Ils prolifèrent dans la sphère des sociétés et des cultures humaines. Ce sont les idées au sens large du terme, et tous les produits de cette culture, (y compris d’ailleurs les théories scientifiques, et celle-ci même dont l’examen nous occupe actuellement).

 

Un autre terrible esclavage nous menace.

 

Nés de l’intelligence humaine, ces nouveaux parasites disposent maintenant des moyens de se répandre rapidement et de conquérir leur propre domaine. Ils ont commencé à envahir implacablement la planète.

 

Ils ont déjà prouvé leur puissance et leur terrible capacité de nuisance. Il faut maintenant craindre qu’ils agissent en cela pour leur propre compte, à nos dépens, et avec une totale et souveraine indifférence aux conséquences parfois mortelles, tout autant qu’aux souffrances que leur expansion peut induire chez les individus qu’ils exploitent.

 

Voici aussi ce qu’en dit Jacques MONOD.

« Il est tentant pour un biologiste de comparer l’évolution des idées à celle de la biosphère. Les idées ont conservé certaines des propriétés des organismes. Comme eux elles tendent à perpétuer leur structure et à la multiplier. Comme eux, elles peuvent fusionner, recombiner, ségréguer leur contenu, comme eux enfin elles évoluent et dans celle évolution la sélection, sans aucun doute, joue un grand rôle. ».

 

Amis, rassurez-vous un tout petit peu !

Toute théorie évolue ou appelle une antithèse

 

Pierre-P Grassé, éminent biologiste, académicien des sciences, longtemps titulaire de la chaire d’Evolution de la Sorbonne, professait que les gènes sont seulement des enregistrements détaillés d’informations et d’instructions. Ils restent toujours sous la dépendance du cytoplasme, c’est-à-dire indirectement de la cellule. Celle-ci en jouerait comme d’un clavier pour lancer les séquences des synthèses chimiques dont elle a besoin. Stimulés chimiquement, l’ADN chromosomique émettrait alors des molécules d’ARN-messager, chargées d’information signifiante.

 

Les molécules d’ADN seraient un clavier d’ordonnancement.

 

La théorie affirme que l’évolution se présente toujours comme une marche vers une certaine forme. Elle opère continûment dans le même sens général, et elle s’y maintient aussi longtemps que la lignée considérée n’a pas complètement réalisé une certaine forme-cible, son idiomorphon.

 

L’évolution créatrice prend ses sources dans les formes mères. De nouveaux types d’organisation n’apparaissent jamais si elles sont absentes. Tout comme le macrocosme évolue selon les lois de la physique et de la chimie, le monde vivant poursuit son histoire en obéissant à ces mêmes lois, mais il se soumet aux siennes propres, que nous ne connaissons que partiellement.

 

Les lignées veulent réaliser leurs idiomorphons.

 

Pierre-P Grassé, aujourd’hui disparu, a mené des années durant, une enquête qu’il voulait impartiale. Il a été amené à conclure.

 

lQue les théories lamarckienne et darwinienne, ne résolvent pas le problème majeur de l’évolution, c’est-à-dire la genèse des grandes unités systématiques et des plans d’organisation fondamentaux.

 

lQue ces théories laissent de coté maints aspects et maints phénomènes fondamentaux de l’évolution.

 

lQu’on n'a pas encore tiré des fossiles toute l’information qu’ils contiennent.

 

Il estimait avoir prouvé que l’évolution n’est ni aléatoire ni continue. Elle n’est pas un phénomène obligatoirement lié à une nécessité immédiate, ni le produit de la sélection naturelle.

 

« L’adaptation de l’être vivant étant rarement parfaite, celui-ci doit s’accommoder d’un compromis avec le milieu. Il y survit malgré sa relative inadaptation si son bilan physiologique est positif. La compétition entre espèces est très loin d’être universelle, et la mort est moins souvent différenciatrice qu’elle n’est aveugle et sans action sélective ».

 

Il serait donc faux d’affirmer que l’évolution, guidée par la sélection naturelle, soit toujours favorable à l’espèce. Elle laisse derrière elle « un immense cimetière peuplé de ses erreurs et de ses échecs ».

Le mieux adapté ne supprime pas le moins bien adapté, non plus que le supérieur n’élimine l’inférieur. L’évolution et la mutagénèse sont indépendantes.

 

La mutagénèse est continue,
 l’évolution ne l’est pas.

 

Henri Laborit, chirurgien et biologiste très connu, inventeur des principaux neuroleptiques, découvrit les propriétés toxiques des radicaux libres. Humaniste et auteur de nombreux ouvrages, il est en également en relatif désaccord avec les positions extrêmes de Dawkins. Il pense qu’à un certain moment, au cours de l’évolution, les formes qui vivaient alors ont abandonné l’immortalité de la division asexuée, pour obtenir une plus grande capacité d’action. L’individualisme serait alors apparu, limité aux rapports entre l’organisme individualisé et son environnement.

Une étape fondamentale de l’évolution fut donc le passage des êtres unicellulaires aux organismes pluricellulaires. Les cellules isolées franchirent un nouveau niveau d’organisation. Chaque cellule se spécialisa dans une fonction réduite au sein d’un organe. Son existence devint dépendante du travail de chacune des nombreuses autres cellules contenues dans l’ensemble de l’organisme. La survie se mit à dépendre non pas de la compétition, mais de la capacité d’entraide et de coopération.

 

L’évolution doit plus à l’entente qu’à la lutte.

 

« Il y a seulement trois milliards d’années, l’organisation de la matière a pris une orientation nouvelle. Avec les systèmes vivants, apparaît un processus d’organisation particulier qui prolonge l’organisation cosmique dans une orientation nouvelle au sein d’un espace étroit. La lutte compétitive peut avoir contribué à l’évolution de chaque espèce lorsque le niveau d’organisation qu’elle représente a été atteint, mais pour y accéder, c’est l’entraide qui fut nécessaire ».

La superposition des organisations est le secret des secrets.

 

Seule l’acquisition de la notion de la superposition des niveaux d’organisation peut permettre la compréhension de la formation de l’univers et de l’origine de la vie.

 

A ce stade de l’étude, permettons-nous une petite pause. Au risque de scandaliser les scientifiques, j’avouerais que je trouve une certaine analogie entre la personnification des gènes esclavagistes et égoïstes de Dawkins et Wilson, qui combattent pour le succès de leur lignée, et l’idée plus mythique des archanges chefs de races, combattant pour ou contre une nation, selon ses besoins d’évolution, chez Max. Heindel. Les auteurs semblent puiser dans leur imaginaire personnel, et ils projettent vers le réel un reflet tiré de l’envers de leur propre miroir noir. Mais le Zoran garde finalement  tout son mystère.

 

Avant la recherche,
 Le Zoran n’est que le Zoran.

 

Pendant la recherche,
 le Zoran n’est que l’idée du Zoran.

 

Après la recherche,
 le Zoran est à nouveau le Zoran.

 

Nous n’avons retenu jusqu’ici que peu d’hypothèses sur la façon dont la vie a évolué sur la planète. Il y en a d’autres, et j’aurais pu vous présenter le « Saltationisme », théorie défendue par Stephen J.Gould, un américain qui introduit la notion d’une évolution progressant par des sauts successifs provoquant de soudaines et importantes modifications du schéma corporel..

 

Retenons de tout ceci qu’à un certain moment relativement récent de la transformation permanente du cosmos, un événement particulier est advenu sur notre planète. Le corps physique de la Terre s’est revêtu d’un grand manteau vivant.

 

On ne peut jamais parler de la vie en général.

 

Attachez-vous à cette remarque importante. Constatez bien que le mot de vie n’a pas de sens propre, car c’est seulement à travers les êtres vivants que nous définissons toujours le profond mystère de la vie. A ce moment mystérieux de la Terre, les êtres ont  acquis des corps physiques de nature chimique, puis les ont revêtus d’un corps nouveau, dont la nature nous reste mal connue.

 

Le corps minéral physique
 s’est revêtu d’un corps vivant.

 

Il me semble d’ailleurs qu’il conviendrait plutôt de dire que lorsque fût venu le temps des corps vivants, la vie a investi le monde minéral. Nous verrons, en effet, que le corps vivant et le corps physique n’existent jamais séparément. Lorsque l’un est détruit, l’autre disparaît. Leur coexistence ininterrompue a commencé avec l’apparition de la vie en un lointain moment du passé de la Terre. Elle s’est poursuivie à travers la succession des générations, et elle continue aujourd’hui, dans  notre personne même, jusqu’au jour incertain mais proche de notre mort inévitable.

 

Notre corps et notre état mental actuels sont les résultats des efforts constants et des apprentissages réalisés de façon continue, au cours d’une très longue histoire. Au fil du temps, ce fragile assemblage évolutif, apparemment immortel, a effectué un long cheminement depuis les origines vers sa forme actuelle. Il a été assumé, à travers les millénaires, par un être essentiel, intérieur et caché, dont nous savons bien peu de chose, et sans que nous ayons encore découvert s’il était manipulé ou manipulateur, si l’aventure était programmée, désirée, ou accidentelle, et si elle avait un objet ou un sens.

 

Dans chaque vivant, quel qu’il soit, un être intérieur secret construit inconsciemment un reflet du Zoran. Avec l’éveil du mental humain et de la pensée, l’ego personnel apparaît, dont nous avons vu qu’il bâtissait une image personnelle du Monde en assemblant les souvenirs des seules expériences vécues. Son reflet du Zoran ne contient que l’image de son propre passé. Le rôle premier de l’ego c’est d’assurer la permanence et la sécurité de la personne.

Dans le même temps, le conscient découvre avec horreur que la mort va très bientôt détruire le support corporel de cet ego, qu’inconsciemment il pressentait immortel. Ce constat est inadmissible et insupportable. Certains pleurent, ou rient en défiant le ciel. Beaucoup interpellent la mort prochaine qu’ils estiment injuste. D’autres réagissent à ce destin par une fureur ravageuse et meurtrière en détruisant tout ce qu’ils peuvent atteindre.

 

«  Personne ne vivra puisque je dois mourir ! ».

«  Pourquoi moi ?  » - «  Pourquoi pas ! »

 

Des individus sombrent dans le désespoir ou la folie, et parfois se détruisent eux-mêmes, mais les plus nombreux tentent d’écarter le sort funeste en développant des croyances et des pratiques avec lesquelles ils espèrent garantir la survie post-mortem de leur ego idolâtré. Nous reviendrons sur tout cela. Il est normal que la genèse et la cruauté de la vie nous interrogent et nous étonnent. 

 

On comprend le printemps, l’aube, le nid, la rose,

Mais pourquoi les glaçons ?
 Pourquoi le houx morose ?

Pourquoi l’autour, ce criminel ?

Pourquoi cette ombre froide où le jour se termine ?

Pourquoi la bête fauve, et pourquoi la vermine ?

Pourquoi vous ? répond l’Eternel.

 

(Victor Hugo - Tout le passé et tout l’avenir).

 

Pour clore provisoirement cette réflexion, je citerai aussi les idées de Georges Vallin. Dans le cadre d’une conception trinitaire de l’homme, corps, âme et esprit, il pense que la mort du corps et de l’âme actuels d’un homme n’a pas de véritable signification, car ce ne sont que des agrégats, des entités multiples et impermanentes. Pour prendre un sens, ce qui doit réellement disparaître et «mourir», c’est la limitation constitutive attachée à la forme humaine, c’est-à-dire le facteur qui limite chez l’homme-animal l’expression de l’esprit qui est sa véritable essence.

 

« La véritable mort, c’est l’extinction de l’ego, c’est-à-dire le passage de l’immortalité, (dans le sens de la continuation indéfinie de l’être dans les alternances nécessaires des naissances et des morts), à l’éternité de l’UN. L’individu ne meurt vraiment qu’en passant de l’immortalité de son âme individuelle à l’éternité de son Soi ».

 

Permettez-moi de résumer comme suit ce que m’inspirent ces réflexions et la réunion des théories précédentes. Les espèces sont enracinées dans leur passé minéral. Sous la poussée, ou l’appel, d’un facteur indéterminé, elles s’élèvent par l’évolution vers la réalisation de l’intégralité de leur idiomorphon. Elles visent continûment à l’accomplissement du parangon de la forme dont elles renferment l’archétype. Cette poussée est barrée par l’action des chromosomes dont le rôle est antagoniste. Témoins de l’histoire du vivant, ils sont les garants du maintien constant de la stabilité actuelle. Ils freinent donc la rapidité de l’évolution,  forçant par là même, les espèces à explorer, dans la souffrance, grâce aux mutations qu’ils permettent cependant, toutes les possibilités de dépassement qui sont offertes par les contraintes du milieu.

 

La forme immédiate de chaque espèce résulte du compromis trouvé entre les deux parties de cet antagonisme.

 

Hors de toute considération métaphysique, ce concept me semble réaliser une synthèse acceptable. Il est étonnant de constater qu’il est possible de le représenter par un symbole venant à nous du fond des âges. C.G. Jung nous dit que l’arbre peut être considéré comme un symbole cosmique, car « l’arbre qui est également l’homme,  est enraciné dans ce monde et s’élève vers le pôle céleste. L’histoire des symboles décrit l’arbre comme le chemin, et comme la croissance vers l’immuable et l’éternel qui naît de l’univers des opposés en rendant cette union possible parce qu’elle l’est déjà de toute éternité ».

 

Le symbole de l’arbre-homme réside dans l’inconscient humain et s’y associe avec celui de l’arbre-gibet, support ancestral des supplices. Il en résulte l’émergence d’un signe ambivalent, utilisé depuis que l’homme trace des signes et s’interroge sur le sens de son existence, la croix universelle. Le montant vertical, de bas en haut, figure l’arbre enraciné, l’effort de progrès de l’espèce, montant du passé minéral existentiel vers l’avenir idéal de la réalisation de la forme mère, vers l’appel de l’archétype qu’elle renferme. La barre horizontale figure l’obstacle, la souffrance, tout le poids organique et mental de l’histoire passée et toutes les contraintes actuelles de l’environnement qui doivent être maintenant dépassés, c’est-à-dire le karma à liquider. Au point de croisement, évolutif et mobile, de ces antagonismes, fleurit la vie réelle, actuellement rendue possible par le dépassement des anciens barrages grâce à l’évolution.

 

Au coeur de la croix existentielle, fleurit la vie.      

 

 

A travers nos yeux d’hommes, poussières d’étoiles, à travers nos plaisirs et nos joies, nos peines et nos larmes, aujourd’hui et en cet instant même, les astres ou les dieux se regardent exister.

Il faut bien avouer que pour l’instant, ces yeux-là ont la vue bien basse et le regard brouillé. Les astres, là-haut,  n’en poursuivent pas moins leur course incompréhensible dans le cosmos illimité. Ici-bas cependant, la vie, la souffrance, l’espérance, le plaisir et la mort enroulent indéfiniment les orbes de leur danse éternelle.        

 

Roule la vie, tourne la ronde,

Chaque minute, chaque moment,

S'use le temps,

Infiniment.

 

Passe la vie, roule le monde,

Chaque seconde, chaque instant,

Saigne mon temps,

Mortellement.

 

D

e Boue, de Sang, de Peur, et de Désir.

 

 

 

 

 

Il n’y a point de hasard. (Voltaire)

 

Nous avons vu cela, nous sommes des singes. (Krisnamurti)

 

Ne dites pas mourir, dites naître. (Victor Hugo)

 

L’homme, tout compte fait, n’a rien à dire de l’homme.

Etant seul à se juger, il peut se grandir ou se réduire à sa guise.

(Jean Rostand)

 

 

Nous n’allons pas refaire ici en détail toute l’histoire si controversée de l’origine et du développement de la vie. Nous tenterons seulement de parcourir les théories qui décrivent les êtres habitant actuellement la planète, en portant une attention  particulière à cet animal au comportement étrange, dont font partie ces deux individus si intéressants, vous et moi.

 

Actuellement, la vie sur Terre occupe trois empires distincts.

 

Le premier et le second sont à la fois proches de nous dans l’espace et éloignés dans les principes.

Les êtres vivants qui les habitent sont des procaryotes. Ils ont une forme corporelle élémentaire et une structure assez simple, ce qui ne veut pas dire que leur fonctionnement ne soit pas complexe. Les fonctions de la vie sont toujours compliquées.

 

lLes nombreux habitants du premier empire sont les bactéries, bien connues pour leur comportement parfois gênant à notre égard. (Les virus sont probablement des bactéries qui ont effectué une évolution régressive).

lCeux du second empire sont les archées. Elles sont également très répandues et peuplent les lieux les plus inhospitaliers que l’on puisse imaginer, tels les sources brûlantes, les acides, les salines, les eaux glacées, les liquides organiques. Les archées sont probablement plus anciennes que les bactéries, mais ce n’est pas certain. Quelques chercheurs pensent qu’elles proviennent de l’évolution de celles-ci.

 

La caractéristique principale de ces deux populations primitives est d’utiliser des véhicules corporels formés d’une seule cellule sans noyau.

 

On les appelle procaryotes. Elles ont la faculté de se reproduire à grande vitesse par simple division clonée, en formant deux cellules identiques à l’originelle. En principe, les procaryotes ne meurent que par accident.

 

Les procaryotes sont potentiellement immortels.

 

Si les procaryotes disposaient de nourriture en quantité suffisante, comme par le passé, le monde entier serait envahi en quelques jours.

 

lLe troisième empire est celui des eucaryotes, dont nous faisons partie. Dans ce domaine, les cellules qui composent les corps, comportent un noyau contenant des chromosomes.

 

L’empire des eucaryotes compte quelques principautés et trois grands royaumes très différents, celui des végétaux, celui des champignons, et celui des animaux  qui est aussi celui des hommes. Les eucaryotes se reproduisent lentement en utilisant des mécanismes compliqués. Ils construisent généralement des véhicules corporels complexes. Ces organismes sont formés par l’association de nombreuses cellules spécialisées.

 

Les eucaryotes se nourrissent très souvent aux dépens d’autres êtres vivants. Ils ont appris à programmer leur propre mort pour en faire un facteur accélérateur de l’évolution.

Au cours des âges, cette évolution a conduit à l’apparition d’une très grande variété de formes et d’espèces, que nous observons aujourd’hui.

 

Chaque être vivant, procaryote ou eucaryote,  enferme en lui une somme réellement énorme d’information, (que Pierre Grassé appelle « esprit »). Elle est utilisée pour construire un corps convenable et conduire le comportement de base.

Les eucaryotes utilisent plus d’information que les procaryotes. Ils ont donc mis au point des mécanismes très élaborés pour le stockage et le transfert de cette information. Ils ont également inventé des moyens extrêmement nombreux et complexes pour se reproduire, pour conduire leur évolution à travers les âges, et pour assurer leur adaptation aux transformations subies par leur milieu de vie.

 

Ces inventions, souvent nécessaires, nous apparaissent surprenantes et parfois terrifiantes.

 

Entre autres choses ce sont les os et le bois, le sang, la sève, la peau, les feuilles, les yeux, les dents, les fleurs, les griffes, le sexe, le plaisir et la souffrance, la conscience et l’amour, la vieillesse et la mort dont j’ai parlé plus haut. Tous ces moyens d’action sont inscrits dans les programmes qui font fonctionner les corps des eucaryotes depuis leur origine lorsqu’ils ont pris le long chemin qui mène à ce jour.  

 

La mort programmée est une invention de la vie.

 

C’est donc essentiellement sur l’aventure des eucaryotes que je vous propose de vous pencher, en ce début de chapitre.

 

Elle est bien évidemment la nôtre.

 

De cette très longue histoire, les marques, les blessures, les transformations, les adaptations, les erreurs et les victoires sont inscrites de façon indélébile dans votre propre chair, comme dans la mienne. 

 

Je crois nécessaire de revenir un moment sur la durée extrêmement longue qui nous sépare de l’apparition de la vie. Le cerveau humain est ainsi fait que les chiffres élevés ne veulent rien nous dire. Comme de nombreux animaux, nous appréhendons directement et sans les compter les valeurs inférieures à cinq. A partir de six, le dénombrement devient nécessaire.

L’utilisation de ce perfectionnement semble apporter des possibilités illimitées, mais il n’en est rien. Si je parle de dix mille objets, ce nombre, relativement faible, n’a pas de signification pour celui qui n’a pas fait l’expérience de la manipulation effective d’une telle quantité.

En pratique, il faut compter environ une journée de travail pour dénombrer dix mille petits objets, tout en les maintenant en ordre. Cela montre que cette quantité est généralement sous estimée. Lorsque je parle de cent millions d’années, je parle de dix mille fois dix mille ans, et cent fois plus encore quand j’évoque les débuts du Soleil.

Nous avons alors besoin d’images très évocatrices pour donner un sens à ce propos, mais elles restent largement insuffisantes pour représenter la réalité, et il faudra que le lecteur fasse un puissant effort d’imagination pour y parvenir, s’il y parvient. J’ai déjà utilisé l’image d’une prairie dans laquelle chaque brin d’herbe figurait une année de la Terre, et je désire renforcer cette image.

 

Notre Terre s’est formée il y a quatre milliards et huit cents millions d’années. Comment mieux figurer ce temps passé ?

 

Imaginons un papillon céleste,
magique, et éternel.

 

Chaque année, au solstice d’été, et depuis la formation de la planète, ce papillon vient secouer légèrement ses ailes, au même endroit d’une plaine imaginaire.

A chacune de ses visites, quelques écailles imperceptibles se détachent et tombent au sol. Leur épaisseur est d’un micron, soit un millième de millimètre.

 

lDepuis le début de l’ère chrétienne et de la civilisation qui l’accompagne, l’épaisseur accumulée est seulement de deux millimètres.

lDepuis la naissance de la Terre, la hauteur de l’accumulation serait de quatre mille huit cents mètres, soit égale à celle du Mont-Blanc. Les vestiges des premières photocellules sont enfouis en dessous, à prés de quatre mille mètres de profondeur. On comprend alors combien difficile est la recherche des indices nécessaires à la compréhension des phénomènes qui ont accompagné leur apparition.

 

Depuis son début, la Terre entière a été bouleversée par des cataclysmes extrêmement puissants et ravageurs. Des astéroïdes et des bolides tombaient fréquemment du ciel.

Tout le globe était composé de lave ou de pierre en fusion, dont la surface se figeait lentement, tandis que les matériaux de constitution sédimentaient peu à peu, par densité, jusqu’au coeur de fer liquide.

L’eau des mers en ébullition formait d’énormes nuages, noirs d’orages, qui cachaient le Soleil. La pluie se déversait en cataractes, ruinant les rares terres émergées, et s’évaporant aussitôt. Des volcans gigantesques jaillissaient partout, et des tremblements de terre incessants remodelaient la surface, en effaçant toute trace des états précédents.

 

lCependant, on a découvert en 1966, dans un très ancien terrain montagneux du Transvaal, ces vestiges dont je parle. Ce sont des traces de matière organique qui se présentent sous forme de minuscules bâtonnets, de taille inférieure au micron.

lD’autres sites moins anciens ont livré des microfossiles d’algues bleues datant de deux milliards et trois cents millions d’années. A cette époque, la photosynthèse était donc probablement possible, et l’oxygène pouvait commencer à se répandre dans l’atmosphère.

 

On a longtemps parlé de quatre époques représentant le passé de la Terre. A partir de connaissances scolaires, les gens imaginent souvent que les ces ères dites primaire, secondaire, tertiaire, et quaternaire, correspondent à toute l’histoire géologique et naturelle de la planète. C’est une image tout à fait fausse, et on utilise aujourd’hui d’autres termes pour décrire des périodes plus nombreuses et plus diversifiées.

 

L’ère primaire n’était pas du tout la première.

 

Avant l’ère primaire, que l’on appelle maintenant paléozoïque, laquelle n’est pas proportionnellement enfouie très loin dans notre passé, il s’est écoulé une période extrêmement longue, qui a duré plus de quatre milliards d’années. On la divise généralement en deux.

 

lDe moins 4 600 millions jusqu’à moins 2 500 millions d’années, c’est l’archéen.

 

Ensuite seulement, et jusqu’à moins 540 millions d’années, c’est le protérozoïque. (L’ère dite primaire ne vient qu’après).

 

C’est dans cette très ancienne période précambrienne, que réside l’essentiel de l’histoire de la Terre, ainsi que celle du début de la vie. Plus proche de nous, ce qui reste de ce temps passé demeure, à notre échelle, très long. Ce reste renferme l’essentiel du développement progressif de cette vie primitive.

 

Avant les premières photocellules, les mers immenses contenaient d’innombrables et microscopiques assemblages d’atomes qui préparaient l’arrivée des vivants. Il s’agissait de grosses molécules complexes, de la taille probable d’un seul gène, dont certaines étaient devenues capables de se répliquer. Les premiers vrais habitants de la Terre sont donc ceux qui peuplent actuellement les deux premiers empires.

 

Les bactéries ont commencé, au milieu de l’archéen. Bien plus tard vinrent les algues bleues au début du protérozoïque, il y a deux milliards d’années.

Ces précurseurs de la vie, les prébiontes, subsistaient en autarcie, à partir des composés chimiques disponibles dans les océans primitifs. Ils ne mourraient jamais, sauf par accident, puisqu’ils se reproduisaient par clonage, ou division cellulaire, et consommaient toutes la matière élaborée disponible.

Lorsque les nutriments vinrent à manquer, les conditions nouvelles imposèrent la sélection de certaines propriétés particulières, celles qui étaient nouvellement liées au maintien de cette existence perpétuelle.

 

L’alternative était
tout simplement la mort en masse.

 

Lorsque je dis que les conditions nouvelles conduisirent à un choix, ce n’est qu’une façon commode d’exprimer la situation. En fait, il n’était pas obligatoire ou nécessaire que quelque chose fût imposé ou choisi. Cependant, puisque nous sommes là, c’est indéniablement que cela a eu lieu.

 

Nous devons prendre en compte l’immensité des temps géologiques aussi bien que notre grande méconnaissance des formes et des solutions adoptées par les prébiontes.

En réalité, nous ne pouvons pas savoir si la mortelle solution alternative n’a pas été utilisée une, plusieurs, ou de nombreuses fois, jusqu’à ce qu’un jour la sélection, peut-être, favorise enfin une solution viable.

 

Celle-ci a débouché sur le mode actuel de survie, c’est-à-dire sur la vie courante. Il est donc naturel que cette dernière ne soit pas parfaite.

Ce n’était pas le meilleur mode possible, ni le plus mauvais, mais simplement celui qu’un facteur incident a autorisé. Il se peut que cela soit ce que nous appelons conventionnellement le hasard, à moins qu’il s’agisse de quelque autre facteur inconnu. Peut-être ce mode de vie n’est-ce pas non plus le dernier car, à en juger par les sérieux désordres de la situation actuelle, l’expérience n’est probablement pas terminée. Il ne faut d’ailleurs jamais oublier que la forme de vie dominante ici bas reste la bactérie, même en termes de biomasse.

 

L’éternité a tout son temps. Il en est d’ailleurs de même pour l’Univers des étoiles. Nous ne savons pas si celui qui nous contient est le premier ou le dix millième.

 

Nous ne savons pas
 combien d’expériences ont échoué.

 

Concernant l’apparition des vrais vivants, nous ne savons rien non plus, ou bien peu, ni combien d’extinctions plus ou moins massives ont dispersé puis recyclé les composés organiques primitifs dans l’océan primordial, avant que s’établisse le relatif succès de la solution présente.

 

Rappelez-vous que trois milliards d’années se sont écoulées sans laisser beaucoup de traces. De nombreuses réalisations étaient possibles et elles ont probablement eu lieu.

 

La sélection de la capacité à subsister en élaborant les aliments nécessaires à partir du milieu, puis en les y prélevant au détriment des autres composants,  induisit des comportements nouveaux et indispensables, dont la prédation, le parasitisme et autres appétits, mais aussi la fermentation et la photosynthèse.

 

Ces comportements révolutionnaires ajoutaient à la faculté de se reproduire à l’identique, une faculté nouvelle, l’aptitude à dépasser les limitations nutritionnelles du milieu. C’est à partir de cette aptitude, soit à élaborer des composés organiques supplémentaires, l’autotrophie, soit à se nourrir de ceux produits par d’autres êtres, l’hétérotrophie, qu’il est possible de définir l’apparition de ce que nous appelons les véritables êtres vivants.

 

Les vivants subsistent surtout
 au détriment des vivants.

 

Il y a plus de trois milliards d’années, la plupart des  nouveaux êtres étaient autotrophes et utilisaient la fermentation. En inventant la chlorophylle, les algues bleues choisirent la solution de la photosynthèse. Un milliard d’années plus tard, la plupart des  nouveaux venus firent un autre choix.

 

Henri Laborit établit ainsi les caractéristiques de l’être vivant.

 

lL’autoconservation. (la seule raison d’être est d’être).

lL’autorégulation, (qui permet de continuer d’être).

lL’auto organisation, (qui reste mal connue).

lL’autoreproduction, (que les virus tendent à abandonner).

 

Dans la pensée de Laborit, ces fonctions sont soumises à une commande extérieure venant du milieu englobant. On a affaire à une organisation par niveaux successifs.

 

Le système est ouvert sur le plan énergétique, condition sans laquelle il ne saurait perdurer. Il est maintenu par un apport d’énergie venant de l’extérieur, principalement constitué par les photons solaires.

 

Pour leur part, John Maynard Smith et Eörs Szathmàry reconnaissent huit transitions majeures dans l’évolution des vivants.

 

lDes molécules répliquantes à une population de molécules établie dans un compartiment. (Surface puis sphérule).

lDes réplicateurs indépendants aux chromosomes. (Trains ou séries de gènes).

lDe l’ARN (Comme gène/enzyme) à la séparation de l’ADN et des protéines. (Code génétique).

lDes procaryotes aux eucaryotes. (Spécialisation cellulaire, capture des mitochondries et plastes, parasitisme, symbiose).

lDes clones asexués aux populations sexuées. (Auto parasitisme)

lDes protistes  aux animaux, aux plantes, et aux champignons. (Différenciation cellulaire).

lD’individus solitaires aux colonies. (Castes non reproductrices).

lDes sociétés de primates aux sociétés humaines. (Langages).

 

Il n’est pas question ici de développer point par point ces approches très savantes et très sophistiquées.

Sachons simplement que tous ces chercheurs montrent la progressivité dans l’organisation des structures vivantes, et c’est bien cela qui nous paraît important. A un certain stade de cette histoire étonnante, et lorsque le temps en fut venu, certains parmi ces êtres unicellulaires, qui ne sont que des capsules emplies d’ADN et de cytoplasme, se sont mis à construire des structures collectives.

 

Cette invention évolutive impliquait des aptitudes nouvelles telles la spécialisation de certaines cellules dans une fonction particulière, comme la capacité à communiquer avec d’autres cellules, ou/et à organiser géométriquement la construction d’une grande structure collective, pour ne citer que celles-ci.

Des travaux récents montrent que certaines colonies actuelles de mycobactéries, placées dans des conditions périlleuses de sécheresse menaçant leur survie globale, sont tout à fait capables d’engager un processus qui concerne des centaines de milliers de cellules, et qui leur permet.

 

ld’envoyer et de recevoir des messages chimiques élaborés,

lde se mobiliser pour opérer des regroupements serrés,

lde structurer cet assemblage en se spécialisant,

lde construire des organes fructifères collectifs,

lde transformer certaines d’entre elles en spores.

 

Ces spores dispersables ont une paroi plus résistante. Ils se voient confier la tache hasardeuse de transférer au loin la reproduction de la colonie menacée.    

 

Il est évident qu’un tel comportement implique une communication, une programmation, et  une collaboration, relativement complexes chez ces organismes dits rudimentaires. On peut y voir la manifestation de l’intelligence de la situation, pour autant qu’on donne à cette notion une valeur suffisamment large. Mais on touche aussi du doigt ici certaines inventions capitales, dont celle de la modification structurelle, ou celle du sacrifice de certaines parties pour la survie des autres, c’est-à-dire de la mort cellulaire. Cela prépare aussi les spécialisations fonctionnelles, et en particulier la reproduction.

 

Au niveau d’organisation suivant, la mort cellulaire ne sera plus seulement accidentelle ou pathologique mais sera programmée par le vivant pour devenir un outil fondamental de la morphogenèse. Dés lors, l’exubérante prolifération cellulaire qui caractérisait le mode d’existence des procaryotes originaux, sera toujours associée à la programmation systématique et organisée de la mort par autodestruction sélective d’un très grand nombre de ces cellules.

 

L’existence des eucaryotes
 associe toujours la vie et la mort.

 

D’autres petits êtres vivants actuels, les Volvox, nous confirment dans l’idée que c’est probablement bien ici que se produit le basculement d’un type d’organisation à un autre.

Les Volvox sont des flagellés que l’on classe souvent parmi les végétaux. Ces organismes très simples constituent une transition assez floue entre l’organisation unicellulaire et le niveau multicellulaire. Ils forment des colonies au sein desquelles certaines cellules sont spécialisées, dans la nutrition, la locomotion, ou la reproduction. Les volvox envoient des colonies filles qui se développent et se reproduisent alternativement tandis que l’organisme d’origine meurt

 

A ce niveau d’évolution, et avec le début de la spécialisation des cellules et des générations, on voit soudain apparaître la loi nouvelle, fondamentale et inexorable des multicellulaires, naître, croître, et mourir de façon programmée.

 

La loi nouvelle, c’est naître et grandir, vivre et se reproduire, puis décroître et mourir.

 

Ici encore, certaines cellules disparaissent par autodestruction après avoir contribué à la production d’une solution de survie. L’organisme originel a programmé tout à la fois l’envoi des colonies spécialisées et sa propre disparition.

 

Les cellules des premiers organismes multicellulaires ont mis en oeuvre ces inventions, mais aussi beaucoup d’autres innovations d’une importance unique et extraordinaire.

Nous savons par exemple que les programmes de construction du corps et des différents organes sont chimiquement pilotés par les bibliothèques d’information que sont les chromosomes. Chaque cellule reçoit des ordres, se reproduire, se transformer, ou s’autodétruire. Pour les exécuter il est nécessaire qu’elle connaisse où elle est située dans l’immense univers qu’est le corps. Il existe donc un programme de localisation basé sur des gradients chimiques croisés, qui est un perfectionnement raffiné des systèmes de détection mis au point par les myxobactéries.

Il faut aussi que les cellules sachent où elles en sont dans le processus de multiplication demandé. Un compteur de temps, ou plutôt un compte-tours, vérifie donc en permanence le compte des mitoses cellulaires.

 

Ces mécanismes originels fonctionnent encore.

 

Autre exemple d’invention étonnante. Il semble qu’un jour des cellules ont capturé des organismes microscopiques, et qu’elles les ont ingérés sans les détruire. Il apparaît qu’elles ont alors constitué des associations symbiotiques mutuellement favorables aux deux parties. Chacune utilise encore aujourd’hui les propriétés bénéfiques de l’autre. Cette association est pérennisée de façon révolutionnaire, en utilisant le mécanisme unique de la reproduction cellulaire. 

 

lCertaines cellules semblent avoir capturé des espèces de bactéries primitives, les mitochondries, qui ont la propriété de détoxiquer l’oxygène et de l’utiliser pour permettre la respiration cellulaire. Cette invention a ouvert la voie de la vie à tous les animaux. Nos cellules humaines contiennent des mitochondries.

 

lD’autres cellules ont capturé aussi des algues vertes, les plastes, qui ont la propriété de produire la chlorophylle, laquelle fabrique des précieux hydrocarbones en utilisant l’énergie solaire. Elles sont à l’origine de tous les végétaux, lesquels dégagent cet oxygène si nécessaire aux autres vivants.

 

lD’autres enfin se sont probablement associées aux algues brunes pour préparer l’avenir de tous les champignons.

 

Toutes ces innovations restent éminemment actives dans nos organismes. Les mitochondries des origines, avec leur propre bagage primitif d’ADN, sont présentes dans toutes les cellules des eucaryotes. Elles s’y tiennent en dehors du noyau qui contient, sous forme chromosomique l’ADN particulier à l’espèce, lequel provient en partie du père, et en partie de la mère.

 

Par conséquent, l’ADN mitochondrial n’est transmis que par la mère, qui joue donc un rôle spécial dans l’hérédité. On a trouvé environ cent cinquante types d’ADN mitochondrial dans les cellules humaines, dérivant tous d’un groupe ancestral unique africain. La conclusion logique de cette découverte, c’est que l’ADN mitochondrial de tous hommes de la Terre pourrait provenir d’une seule femme.

 

L’Eve africaine serait l’unique mère des hommes.

(Mais cette jeune hypothèse est déjà contredite par une évolution récente de la recherche scientifique).

 

Nous voyons qu’il est très probable que des organismes primitifs, aussi simples que le sont les bactéries actuelles, ont mis au point les bases de la communication chimique et de la coopération dans la construction de structures collectives fonctionnelles. Après un perfectionnement progressif, ces mécanismes sont précisément ceux qu’utilisent aujourd’hui les êtres vivants multicellulaires.

 

L’évolution n’efface nullement les acquis.

 

L’important est de bien comprendre qu’elle les intègre systématiquement dans l’équipement actuel. Au fond de notre organisme humain, les cellules primitives sont encore très actives, avec toutes leurs inventions adaptatives. Notre corps tout entier se constitue progressivement par l’association programmée des processus primitifs de la prolifération des cellules, de leur spécialisation, et de leur autodestruction. Notre être fondamental est donc inconsciemment, mais très profondément, marqué par ces mécanismes originels d’expansion et  de mort.

 

La vie des eucaryotes, et la notre, résultent du maintien homéostatique constant de délicats équilibres entre ces deux extrêmes.

 

Lorsque le mécanisme se dérègle, la vie s’en va.

 

Et pendant ce temps, à l’intérieur même de ces cellules, les mitochondries, capturées depuis plus de dix millions de siècles, continuent leur patient travail d’oxydation permettant la vie quotidienne.

 

Les premiers organismes multicellulaires ressemblaient à de simples sacs munis d’une ouverture banale servant à la fois aux fonctions de nutrition et d’élimination. Quelques embranchements animaux suivent encore ce schéma primitif. Ce sont les  diploblastiques. Ils sont construits en utilisant seulement deux feuillets générateurs d’organes, l’un intérieur, l’autre extérieur.

 

Tous les diploblastiques sont acéphales
et privés de cerveau.

 

C’est l’acquisition d’un troisième feuillet intermédiaire, le mésoderme, qui a permis l’apparition chez les métazoaires triploblastiques de potentialités nouvelles, aboutissant à la formation d’organes individualisés assumant une fonction précise.

 

La céphalisation n’apparaît que chez les triploblastiques.

Elle débouche ensuite sur plusieurs types d’organisation.

 

lChez les arthropodes, le cerveau est fait de parties distinctes, anatomiquement séparées, très spécialisées, aboutissant à un comportement automatique très mécanique. L’adaptation aux contraintes de l’environnement se fait par le jeu des mutations et de la sélection naturelle.

lChez les vertébrés, le cerveau comprend aussi des centres multiples, mais ils sont beaucoup plus intégrés. Certains comportements demeurent automatiques et innés, mais le comportement général est beaucoup plus plastique. Il autorise des apprentissages d’adaptation individuelle qui réduisent le poids des mutations sélectives.

lChez l’homme l’intégration plus complète permet  des opérations mentales très complexes. Les facultés individuelles d’adaptation sont encore plus larges et s’appuient sur des artifices mécaniques ou intellectuels. La sélection naturelle joue de moins en moins. Cela s’opère au détriment des autres habitants de la planète dont le domaine et les populations se réduisent inexorablement.

Nous ne savons pas très bien quelle est l’origine des vertébrés, et c’est un problème qui a été très débattu.

Les vertébrés font partie du groupe des cordés dont ils constituent un sous-embranchement. Ils sont voisins des urocordés, (tuniciers), et des céphalocordés, (lancelets). Les formes ancestrales de ces créatures étaient molles et n’ont pas laissé de fossiles.

 

Pour les mêmes raisons, l’origine des cordés reste mal connue.

 

Cependant, il existe actuellement un animal semi transparent, très petit et très primitif, qui rampe sur les cotes de l’Atlantique, et qui ressemble bien plus à un ver qu’à un poisson. L’amphioxus, ou lancelet, n’a ni tête, ni mâchoire, ni organes des sens, ni coeur, mais il possède au long de son corps primitif une corde dorsale qui peut être l’amorce de la colonne vertébrale. Au-dessous de cette notocorde, le lancelet présente un cordon nerveux creux, un tube digestif simplifié garni d’un grand nombre de fentes branchiales qui servent, tout à la fois, à nourrir l’animal, et à extraire l’oxygène de l’eau.

A partir du schéma proposé par le lancelet, on a alors imaginé une évolution passant par des formes ressemblant aux lamproies actuelles, car les premiers vertébrés fossiles n’avaient pas de mâchoires. Il est évidemment surprenant d’imaginer que tous les vertébrés actuels, caractérisés essentiellement par un développement extrême des organes sensitifs et des appareils voués à la nutrition et à la locomotion, puissent dériver d’un animal complètement dépourvu de tous ces attributs.

 

Actuellement, on tendrait plutôt à rapprocher les vertébrés des tuniciers, qui  semblent pourtant bien éloignés d’eux au point de vue morphologique. Comme celles de Dieu, les voies de l’évolution sont impénétrables. Toujours est-il qu’à partir du point évolutif où ces cordes pré vertébrales se sont minéralisées, les paléontologues ont pu plus facilement essayer de tracer une histoire plausible du cheminement des vertébrés depuis les premiers pisciformes jusqu’aux mammifères actuels.  

 

La première moitié de l’ère paléozoïque aurait pu être appelée l’âge des invertébrés marins, car la terre ferme était vide et stérile. Les organismes précambriens n’avaient pas de coquilles susceptibles de constituer des fossiles, mais les nouveaux venus contenaient des parties dures qui sont parvenues jusqu’à nous.

 

Après la fin du Précambrien, il y a environ 600 millions d’années, les mers immenses étaient peuplées d’une très grande quantité d’animaux invertébrés très variés. On y trouvait des sortes d’éponges primitives qui construisaient des récifs (comme les Coraux), des arthropodes assez bien construits, (les Trilobites), et de nombreuses espèces assimilables aux mollusques, protégées par des coquilles coniques, (et non pas enroulées comme chez les escargots), ou aux céphalopodes prédateurs, (Nautiloïdes, Pieuvres, Calmars).

 

On y rencontrait également des coelentérés, (Méduses et  Polypes), mais aussi de nombreux vers plats parmi lesquels un petit organisme de grande importance a fini par apparaître, dont descendent les échinodermes, étoiles de mer et oursins, ainsi que, probablement, la lignée des cordés à laquelle nous appartenons. Les échinodermes étaient rares. Les plus répandus étaient fixés au fond des mers par un pédoncule, (comme le Lys de mer), ou ressemblaient aux étoiles de mer.    

 

A la période suivante, l’Ordovicien, la mer envahit encore plus les continents. Les espèces se multiplièrent encore au sein des eaux. Des lignées nouvelles apparurent tels les Lamellibranches et Astéridies, les Bryozoaires, (animaux-mousses).

 

Les récifs coralliens s’étendirent tout autour du monde. Les escargots commencèrent à enrouler leurs coquilles. Les Trilobites se multiplièrent ainsi que les nautiloïdes qui devinrent extrêmement puissants, (environ cinq mètres de longueur).

D’autres organismes tels les minuscules Graptolites, flottant à la surface des eaux, envahirent toutes les mers du  globe jusqu’au début du Silurien.

 

Au cours de cette période nouvelle, la faune se modifia profondément. Certaines espèces se diversifièrent, (les Nautiloïdes en particulier), de nombreuses déclinèrent ou s’éteignirent, mais d’autres les remplacèrent. A leur tour, les Arthropodes produisirent des lignées géantes dont certains individus atteignaient la taille des chevaux actuels.

 

Il est à remarquer qu’à toutes les époques de la conquête de la  Terre par la vie, certaines lignées animales ont produit des espèces de très grande taille. On pourrait croire que ces essais de gigantisme ont été programmés pour être systématiquement essayés dans l’action d’exploration du milieu.

 

Les vertébrés s’étendirent dans la seconde moitié de l’ère paléozoïque. Leurs premiers représentants étaient enfermés dans une cuirasse calcaire. Ils avaient une bouche en forme de ventouse. Equipés de nombreuses branchies, ils étaient dépourvus de mâchoires, et rampaient sur le sol.

 

Lorsque l’on parle du passé, on se représente très mal les climats extrêmement étranges qui régnaient sur la planète. Par exemple, à l’époque dont nous parlons, c’est-à-dire au Carbonifère, le temps était d’un calme absolu.

La forêt de fougères géantes couvrait les eaux immobiles et moites d’immenses marécages. Il n’y avait aucun événement météorologique, et il n’y en eu pratiquement aucun pendant des millions d’années. Tout au plus une petite tempête éclatait-elle tous les dix mille ans. 

 

Bien avant cela, il régna un climat d’une telle aridité que celui des déserts les plus chauds n’en donne qu’une très faible idée. Les déserts de sel, formés par l’évaporation des mers au Secondaire, atteignent parfois bien plus de mille mètres d’épaisseur et couvrent des centaines de milliers de kilomètres carrés.

 

La climatologie de ces temps lointains constitue encore une très grande énigme. Il est vrai que l’atmosphère terrestre était fort différente, et que l’année durait alors plus de quatre cents jours.

 

A la fin de la période silurienne, la composition de l’atmosphère changea de façon importante.

Les premiers vertébrés pisciformes, dotés de mâchoires vraies, apparurent. Ces poissons primitifs avaient un nombre toujours pair mais varié de nageoires. Leurs mâchoires s’étaient formées par l’annexion et la transformation des arcs branchiaux antérieurs. L’une des nouvelles familles, (Arthrodires), se dota de cous articulés et donna plus tard des formes géantes, féroces prédateurs de dix mètres de long.

Toutes ces espèces disparurent à la fin du Permien, et furent remplacés par les poissons osseux et les poissons cartilagineux, dont les descendants peuplent encore nos océans.   

 

Vers la fin du Silurien, la Terre connut un nouveau bouleversement, (Révolution calédonienne). Les terres s’élevèrent et formèrent de hautes chaînes de montagnes dont la plupart sont aujourd’hui arasées.

 

C’est à ce moment que commence l’histoire des plantes terrestres. Les formes aquatiques s’adaptèrent pour vivre sur la terre émergée, se rigidifier, se protéger contre la sécheresse,  et se procurer l’eau nécessaire.

Les premières plantes furent des Mousses et des Fougères, et certaines de ces espèces végétales produisirent également des formes géantes arborescentes. Les Algues couvrirent des étendues considérables, préparant le terrain pour la conquête animale.

 

Les arthropodes et les mollusques se risquèrent les premiers dans ce nouveau monde. Certains poissons acquirent des poumons permettant la respiration aérienne lorsqu’ils furent menacés par l’assèchement de leur milieu naturel.

 

Le groupe des Dispneustes est encore représenté aujourd’hui par de petits poissons qui sortent fréquemment de l’eau, se tiennent sur les berges boueuses, et escaladent parfois les basses branches des arbres.

Un autre groupe, celui des Crossoptérygériens, les poissons à nageoires lobées, (Veuille bien m’excuser, lecteur, ce n’est pas ma faute !), semble bien remplir toutes les conditions demandées pour être considéré comme l’ancêtre de tous les tétrapodes (animaux à quatre pattes), dont les mammifères.

C’est un représentant de ce groupe que l’on croyait disparu, un Coelacanthe Latimeria, qui fut péché en 1939 au sud de l’Afrique, ce qui a relancé les recherches sur l’origine des tétrapodes.

 

Dans la conquête du monde sec, les nouveaux explorateurs furent confrontés aux mêmes problèmes que les plantes, auxquels s’ajoutèrent ceux dus à la pesanteur et à la locomotion. Ils eurent en particulier à résoudre la question absolument vitale de la lutte contre la dessiccation et de la conservation des liquides corporels.

 

Après avoir mis au point la respiration aérienne grâce aux branchies perfectionnées que sont les poumons, les audacieux poissons, devenant amphibiens, construisirent un aquarium sur pattes pour transporter, dans leur propre corps, à l’intérieur d’eux-mêmes, l’indispensable milieu aqueux originel.

 

Nous utilisons encore cette magnifique invention.

 

Chaque pas accompli débouchait sur une difficulté nouvelle. Les animaux aquatiques se reproduisent en dispersant dans l’eau leurs cellules germinatives, oeufs et sperme, qui s’y rencontrent et s’y fécondent au hasard. Les Amphibiens doivent garder leur peau toujours humide, et rester à proximité des points d’eau pour y déposer leurs oeufs. Les larves ne se développent que dans l’eau, qui est leur milieu obligatoire de survie. C’est là qu’elles attendent un niveau de développement suffisant pour monter à terre.

 

Comment assurer la reproduction
 dans le monde sec ?

 

Des millions d’années furent nécessaires pour apporter une solution  satisfaisante à ce dernier problème, avec une efficacité et une qualité suffisantes pour assurer l’indépendance relative à l’égard du milieu aquatique.

 

Les Amphibiens n’y réussirent jamais.

Les premiers Reptiles trouvèrent.

 

Leur invention la plus importante fut celle de l’oeuf amniotique, qui résout plusieurs problèmes à la fois. Nous pouvons le considérer également comme une sorte de petit aquarium portable, empli de liquide, dans lequel se trouve enfermée la cellule germinative, une réserve de nourriture, et un sac à déchets.

 

L’oeuf amniotique permet à l’embryon de passer tout son stade «têtard» dans l’oeuf, en milieu humide mais loin de l’eau, tout en étant nourri par le jaune. La larve est protégée de la dessiccation et des chocs par une coque souple et résistante, ou une coquille calcaire.

 

D’autres perfectionnements renforcèrent l’adaptation des Reptiles au monde terrestre, tels un meilleur système circulatoire avec parfois un sang chaud, des membres solides, de meilleurs nerfs et des cerveaux plus gros, et un revêtement de plaques osseuses ou d’écailles. Comme les autres conquérants du monde sec, (En particulier les invertébrés), ils eurent aussi à mettre au point de nouvelles méthodes de fertilisation des oeufs.

   

L’âge des reptiles
commença à la fin du paléozoïque.

 

Il débuta à la fin du Permien, il y a 220 millions d’années. Il devait durer extrêmement longtemps, environ 150 millions d’années.

Pour la facilité de l’exposé, j’appellerai ancestrales les formes les plus primitives qui précédèrent l’arrivée des vrais reptiles. L’analyse cladistique, qui est l’outil actuel le plus utilisé, permet de distinguer quatre groupes dans l’ensemble un peu hétéroclite des reptiles ancestraux.

On y trouve les Tortues, les Thérapsides et Mammaliens, (ancêtres des Mammifères, des Marsupiaux et des Monotrèmes), les Lépidosauriens (Lézards et Serpents), et les Archéosauriens, (Dinosaures, Oiseaux, Ptérosaures, Crocodiles). On pourrait éventuellement y ranger quelque part les ancêtres inconnus des Reptiles volants et des Reptiles marins.

 

Les Tortues sont très anciennes. Elles sont apparues au Trias et ont très peu évolué depuis. En regardant une Tortue actuelle, nous jetons un regard sur un passé lointain. La Tortue nous donne une image crédible de ce qu’étaient probablement nos ancêtres à cette phase primitive de leur évolution.

 

Nous allons laisser de coté, pour l’instant, les Thérapsides et Mammaliens, dont le jour de gloire n’était pas encore arrivé, et nous allons d’abord nous intéresser à certains Archéosauriens, les Thécodontes.

 

Au début, la plupart de ces dinosaures, (ce qui signifie reptiles terribles), étaient des bipèdes de très petite taille. Ils marchaient sur leurs pattes arrière, les pattes avant restant libres. On trouvait chez eux deux ordres distincts, les Sauropodes et les Ornitischiens.

 

Les Sauropodes évoluèrent jusqu’au Jurassique, et donnèrent naissance aux animaux les plus gigantesques que la Terre ait connu, tant herbivores que carnivores.

Les herbivores, Brontosaures et Brachiosaures, pesaient quarante tonnes, et atteignaient plus de vingt mètres de long. Leur poids énorme les contraignit à redevenir des quadrupèdes et à vivre dans les marécages. Leurs dimensions nécessitèrent la mise en place d’une grosse annexe ganglionnaire, relayant le cerveau au niveau des reins.

Les carnivores restèrent généralement bipèdes. D’abord de taille moyenne, ils évoluèrent également vers des formes géantes. Elles culminèrent avec les formes tardives connues sous le nom de Tyrannosaures, énormes fauves de douze mètres de long, pesant environ huit tonnes.

 

Les Ornitischiens apparurent plus tardivement, au début du Jurassique. Beaucoup d’entre eux abandonnèrent assez vite la bipédie. Ce groupe d’herbivores produisit des formes variées et extrêmement curieuses, tels les Iguanodons, Stégosaures qui portaient de grandes plaques osseuses sur le dos, les Ankylosantes cuirassés, et plus tardivement, les Tricératops ou dinosaures à cornes. Certaines espèces furent dotées d’appendices bizarres, becs de canard, coiffes et crêtes insolites (résonateurs sonores). 

 

Les Archéosauriens ont probablement été les ancêtres des oiseaux, quoique cela soit encore incertain. Ils ont également des descendants actuels dans un autre groupe, les Crocodiles. Indépendamment de la souche des oiseaux, des reptiles à ailes membraneuses ont volé longtemps, dés le Trias et jusqu’au Crétacé. (Ptérodactyles, Ptéranodons).

 

D’autres espèces sont retournées au monde marin, tels les Ichthyosaures, à allure de dauphins, et les grands Plésiosaures au long cou, dont un descendant, (aux dires de doux rêveurs anglo-saxons), fréquenterait encore les eaux froides du Loch Ness.  

 

Les Reptiles exercèrent une véritable suprématie pendant tout le Trias, période au cours de laquelle les mers occupaient une surface analogue à ce qu’elle couvre actuellement.

Au début du Jurassique, les mers montèrent fortement, ce qui entraîna une profonde transformation du milieu. Les lagunes et les marécages s’étendirent. La surface et le climat terrestres furent fortement modifiés.

A ce moment, le déclin des Reptiles commença. Le Crétacé suivit, au cours duquel les espèces végétales se modifièrent très profondément. Les Fougères, les Prèles et les divers Gymnospermes régressèrent au profit des Conifères puis des Arbres et Plantes à fleurs.

 

A la fin du Crétacé, tous les reptiles disparurent.

 

Seuls survécurent les Crocodiles, les Tortues, les Lézards et les Serpents, ainsi que le peuple apparenté des Oiseaux.

 

Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer cette extinction de masse. On a parlé de chute d’astéroïde, de gigantesques éruptions volcaniques, d’évolution catastrophique du climat et de la couverture végétale, et de l’influence du développement de nouvelles espèces.

 

Aucune théorie n’apporte vraiment une réponse complète à toutes les questions posées par un phénomène d’une telle ampleur. Quoique rapide, la disparition des Reptiles a été relativement étalée dans le temps puis qu’elle a demandé des dizaines de milliers d’années.

 

Il semble qu’il faille considérer que l’action conjointe de plusieurs facteurs, les uns  accidentels, les autres liés à l’évolution générale de la planète et des espèces  qui y vivaient à cette époque, ait provoqué cette situation. D’ailleurs, beaucoup d’autres espèces très différentes disparurent en même temps que les Reptiles. On estime même que les trois quarts des espèces vivantes, végétales ou animales,  s’éteignirent à ce moment.

Comme on ne sait pas grand chose des conditions qui causèrent cette extinction massive, d’un autre point de vue, on peut aussi considérer qu’en dépit de l’immensité du temps passé et du nombre considérable des formes successivement produites, leur évolution et leur devenir étaient dans une impasse.

 

Au calendrier mystérieux du Zoran, c’était maintenant l’heure des Mammifères. 

 

Le temps des Mammifères était venu.

 

Nous avons dit que les Mammifères descendent des Mammaliens qui se sont progressivement différenciés et séparés des Reptiles vrais au début de leur expansion.

 

La première différence entre les Mammaliens et les Reptiles concerne la façon de se nourrir. Les Reptiles avalent leur nourriture pratiquement telle qu’elle se présente, tandis que les Mammaliens la mâchent. Les deux filières différent donc fortement dans l’organisation et la forme de la dentition. Les dents des Mammifères permettent le broyage des aliments. Or les dents sont des parties très dures qui sont assez bien conservées par le processus de fossilisation. Cela explique la grande importance que les archéologues attachent aux dents.

 

Mais les Mammifères inventèrent beaucoup d’autres perfectionnements. Ils remplacèrent les écailles et les plaques osseuses qui couvraient le corps, par de la fourrure, et généralisèrent la circulation à sang chaud. Ils développèrent le système nerveux et se dotèrent d’un cerveau capable d’apprentissages complexes.

Ils modifièrent la structure de leur oreille pour mieux l’adapter à la transmission aérienne des sons, en imaginant la chaîne des trois osselets. Cependant, les évolutions les plus visibles portent sur le système de reproduction, qui fut profondément transformé.

 

L’oeuf cessa d’être pondu à l’extérieur.

 

La femelle s’organisa pour le conserver dans son propre organisme, pendant toute la durée de la maturation de la larve.

La coquille et la réserve de nourriture furent supprimées. L’alimentation de l’embryon fut assurée par une sorte de greffe, un branchement provisoire sur un organe nouveau, le placenta, relié au système circulatoire maternel. Après la naissance, la mère nourrit les jeunes pendant un certain temps avec le lait de ses mamelles, qui proviennent d’une transformation de glandes sébacées. Certains Mammifères n’ont toujours pas réalisé la totalité de cette évolution, tels les Marsupiaux dont les larves doivent terminer leur incubation dans une poche externe spéciale qui contient les mamelles.

 

Les méthodes de fécondation
 ont également été transformées.

 

On est passé de la juxtaposition primitive des orifices cloacaux au système actuel, à tenon et mortaise, qui semble généralement donner satisfaction, (quoique j’eusse préféré, pour ma part, un appareil plus esthétique dans l’apparence, plus varié dans l’usage, et mieux placé dans la disposition).

 

Dans ce début de chapitre, j’ai tenté de résumer les hypothèses que la paléontologie propose actuellement à notre réflexion. La paléontologie s’efforce de lire les archives que la vie a laissées au cours du temps, dans des fossiles ensevelis dans des sédiments.

 

C’est une science très différente de la biologie. Celle-ci travaille à l’échelle des générations dont elle étudie la répartition dans l’étendue de la biosphère actuelle. Les paléontologues travaillent dans l’obscurité des temps passés,  à l’échelle géologique, et sur des spécimens rares et fragmentaires, espacés de mille à cent mille générations. Ils racontent une histoire de la vie contingente, imprévisible, régie par le hasard et les événements aléatoirement survenus sur la planète.

 

Nous avons passé beaucoup de temps à tenter de reconstruire l’histoire des débuts de la vie dans ce monde, mais c’est une période extrêmement longue. Elle a été évoquée de façon bien rapide au regard de son importance et de sa durée relative. Après un départ difficile, et tout en maintenant en place les organismes procaryotes originels, la vie a progressivement mis au point des organismes eucaryotes de plus en plus complexes.

 

En tous temps, elle en a peuplé

abondamment la Terre.

 

A toute époque, d’immenses quantités d’animaux et de végétaux ont conquis tous les habitats possibles malgré des difficultés énormes. La règle a toujours été la variété exubérante des formes et des  espèces.

 

Plusieurs événements catastrophiques ont engendré des extinctions massives, détruisant la plupart des êtres qui vivaient à ce moment. Lorsque la vie s’est remise en route, elle a reconstruit cette variété avec ce qui subsistait au-delà du cataclysme. Voici un classement des groupes actuels d’eucaryotes, en fonction du nombre d’espèces vivantes, en partant du nombre le plus faible, les mammifères, vers le plus grand, les insectes.

 

1- Mammifères.

2- Amphibiens.

3- Bactéries.

4- Eponges.

5- Echinodermes.

6- Reptiles.

7- Coelentérés.

8- Oiseaux.

9- Vers de terre.

10- Nématodes.

11- Vers plats.

12- Poissons.

13- Algues.

14- Protozoaires.

15- Champignons.

16- Mollusques.

17- Arthropodes. (sauf insectes).

18- Plantes.

19- Insectes.

 

Par exemple, on estime qu’il existe environ 10 000 espèces d’oiseaux, 100 000 espèces d’arbres, et 6 000 d’espèces d’insectes.

 

Nous sommes existentiellement une espèce animale.

 

Nous devons comprendre que nous sommes une de ces espèces animales qui peuplent cette terre errant dans l’espace. Cette appartenance explique notre comportement naturel instinctif, toujours très proche de celui des autres animaux. On peut donc parler de l’animal humain pour expliquer la plus grande partie du comportement habituel de l’espèce. Cet animal vit dans un milieu qu’il partage avec les autres espèces vivantes. Il s’y trouve, avec des règles impératives communes, en contact coopératif, affectif, ou compétitif avec les autres vivants pour assumer la survie, la propagation, et la domination de sa propre espèce.

 

L’animal en général réagit à la perception relativement inconsciente de signaux qui induisent irrésistiblement son attitude immédiate en fonction des habitudes comportementales de l’espèce. De plus, dans la plupart des espèces, l’organisation sociale est régie par les pulsions de nutrition, de reproduction, de domination et de soumission. Lorsqu’un tiers étranger survient, l’attitude courante est nettement agressive et le reste jusqu’à ce qu’un signal convenable, exprimant la domination ou la soumission, soit émis, reçu et accepté. Ceci est également vrai chez l’Homme.

 

Il faut envisager très sérieusement toute la portée et toutes les conséquences des limites effectives de la perception animale.  Quoiqu’elles constituent des signes en relation avec le réel extérieur perçu par une forme inconsciente de l’intelligence, les images utilisées par la plupart des animaux ne sont pas du tout des images rationalisées. Elles transportent seulement des signaux secondairement inducteurs des comportements. Ceux-ci sont préparés et programmés dans le système nerveux animal, et exécutés automatiquement. La manifestation de l’intelligence universelle chez les animaux n’utilise pas l’analyse et ne passe pas par la rationalisation, quoiqu’elle puisse souvent passer par une affectivité véritable.

 

L’homme porte en lui des programmations archaïques.

 

L’homme-animal porte en lui, en raison de sa nature animale, ces mêmes mécanismes plus ou moins primitifs de comportement inconscient et de programmation automatique. En fait, il n’utilise pratiquement que ces mécanismes dans sa vie courante, mais il les habille souvent d’oripeaux culturels et les justifie d’arguments prétendus rationnels.

 

Les pulsions qui montent du système nerveux humain profond sont et restent bien animales. Elles relèvent de ce que nous appelons l’instinct, c’est-à-dire qu’elles sont automatiques, n’étant ni analysées ni raisonnées. Elles sont contenues dans une bibliothèque de programmes de comportement. Celle-ci fait partie du patrimoine génétique général qui appartient au groupe zoologique des primates, et plus particulièrement à la branche dont sont issus nos proches cousins.

 

Il est maintenant assez bien établi que l’homme s’est différencié  très tôt, et qu’il s’est séparé des autres simiens depuis plus de trois millions d’années. Il apparaît également très probable qu’il y a eu plusieurs filières assez différentes aboutissant toutes séparément  à l’hominisation. Ces précurseurs devaient assez peu nous ressembler physiquement, mais ils tendaient déjà à la station verticale. Ils avaient une face relativement plate et une capacité cérébrale en augmentation. Tous ces plus proches parents sont aujourd’hui disparus, et nous restons la seule espèce qui porte encore en elle l’espoir de réalisation de l’idiomorphon humain.

 

C’est une situation très inquiétante, qui prélude généralement à la disparition complète d’un groupe, comme cela menace également le cheval. Parmi tous les ongulés équins qui peuplaient les plaines du passé, il ne subsiste aujourd’hui que quatre ou cinq espèces. Parmi les différentes filières humaines de la même époque, il ne subsiste qu’une seule espèce, la notre, l’Homo dit « Sapiens ».

 

A l’égard des puissants mécanismes de la sélection naturelle et de l’évolution des espèces, on peut considérer que l’homme est dans une situation extrêmement dangereuse dans l’hypothèse de grands changements écologiques ou de catastrophe naturelle importante.  Cette régression insoupçonnée menace aussi ces cousins éloignés que sont les grands singes. Leur nombre diminue sans cesse, en particulier chez les Anthropoïdes dont les gènes différent peu des nôtres. (99% du matériel génétique du Chimpanzé est identique au matériel humain).  

Restons sur un plan strictement biologique, et constatons que notre espèce se démarque physiologiquement de ces cousins par une peau peu poilue, une graisse sous-cutanée, une silhouette rectiligne, une aptitude à la parole, à la natation et à la plongée.

 

Pour Elaine Morgan, ces propriétés particulières sont précisément celles que l’on trouve de façon généralisée chez les mammifères aquatiques.

Comme Sir Alister Hardy, elle soutient une théorie selon laquelle une étape aquatique aurait joué un rôle important dans l’évolution humaine. Cet épisode serait consécutif à une situation vécue par un groupe de primates, entre la fin du Miocène et le début du Pléistocène, dans une région isolée par la montée de la mer, les Alpes Dakaniles, au nord de l’Afrique, aux confins de l’Afar.

L’auteur présente des arguments assez convaincants. Elle montre que tous les groupes animaux comportent des espèces qui sont retournées vers l’eau. La plupart sont alors dépourvues de poils, comme les suivants qui sont cités.

 

lCertains Reptiles antiques, tels les Ichtyosaures et les Plésiosaures, et d’autres plus modernes tels le Crocodile,

lDes mammifères herbivores apparentés à l’Eléphant, les Siréniens, ou à sabots, voisins des Cochons, les Hippopotames,

lDes carnivores apparentés aux Ours, les Otaries et les Morses, d’autres voisins des Chiens, les Phoques,

lTous les grands Cétacés, revenus à l’eau depuis si longtemps que leurs corps ressemblent à ceux des poissons.

lL’Homme serait alors un représentant du groupe des Primates, revenu à l’eau pour un temps, puis retourné à terre, en raison de circonstances locales et particulières  exposées par cette théorie.

 

Comme l’Homme, certains de ces animaux aquatiques communiquent par des signaux sonores élaborés. Dans l’épisode marin, Elaine Morgan voit l’origine de la parole. L’immersion de la plus grande partie du corps ne permet pas la communication gestuelle, qui est donc remplacée ou complétée par un système alternatif de communication sonore.

 

Chez les humains, les dispositifs originels sont cependant conservés comme canal secondaire d’appoint.

Au premier siècle, Quintilien nous disait : «Les mains parlent d’elles mêmes. Avec elles nous pouvons demander, promettre, appeler, congédier, menacer, supplier, marquer l’horreur, la crainte, l’indignation, la négation, la joie, la tristesse, le doute, l’aveu, le repentir, la mesure, la quantité, le nombre, le temps... Elles semblent constituer un langage commun à tous les hommes ».

 

En fonction des circonstances, l’Homme utilise maintenant soit le canal vocal soit le canal gestuel, ou bien il renforce l’un par l’autre, en ponctuant de gestes éloquents les signaux vocaux qu’il estime insuffisamment significatifs.

 

Quittons là cette hypothèse originale, et venons en par ailleurs, sur le plan de l’organisation sociale. Nous connaissons assez bien les comportements collectifs des tribus de primates qui nous accompagnent sur cette terre. Ils sont gouvernés par des équilibres de domination et de soumission qui diffèrent un peu selon les espèces.

 

lLes Babouins et les Macaques sont très dominateurs. Leurs troupes vivent dans un climat conflictuel continuel, et constituent des sociétés structurées que M.R.A. CHANCE qualifie d’agonistiques. Seuls les individus dominants sont autorisés à se reproduire, mais ils doivent protéger le groupe contre les attaques de prédateurs. Ils affrontent en permanence leurs rivaux potentiels qui luttent pour obtenir le pouvoir et obtenir eux-mêmes l’accès aux femelles et le droit de se reproduire. La cohésion des groupes est toujours structurée par l’autorité et l’agressivité du mâle dominant, prompt à la sanction brutale. Chacun porte une attention constante à respecter des espacements et les statuts obligatoires.

lLes Gorilles et surtout les Chimpanzés sont beaucoup plus tolérants. Le même auteur appelle hédoniques les sociétés qu’ils constituent. Ils forment des sous-groupes familiaux ou amicaux, qui se défont et se refont au hasard des événements. Au cours des rencontres, ils usent fréquemment de comportements de contact, y compris des caresses et des baisers et des attentions pseudo sexuelles. Les dominants utilisent plutôt des mimiques et des parades que des agressions véritables. L'entraide est fréquente. Les conflits et les tensions ne sont jamais permanents.

lLes Bonobos, ou Chimpanzés nains, sont fort affectueux et intelligents. Ils sont extrêmement tolérants, et règlent souvent leurs difficultés sociales par des actes sexuels véritables, qu’ils proposent à toute occasion, pour se procurer nourriture et avantages, et qu’ils exercent, semble-t-il, avec une satisfaction évidente.

Ces comportements sont aussi les nôtres, tant que nous laissons la bride à nos instincts. Les équilibres tribaux et sociaux des sociétés humaines sont établis par des pressions animales de domination et de soumission, incontrôlables et antiques, qui montent du plus profond de l’inconscient.

 

Cependant, les structures réglant les comportements humains sont souvent bimodales.

 

lCelles dans lesquelles s’exerce un pouvoir central dont l’autorité est imposée par la force au sein d’un groupe structuré, fonctionnent très manifestement sur le mode agonistique. (Gouvernement, armée, police, justice, école, entreprise, et parfois famille, religion, bande, etc..).

lDans la société civile ordinaire on trouve généralement un fonctionnement  plus établi sur le mode hédonique. Il faut cependant ici remarquer que l’usage obligé de l’argent, (qui est indéniablement un agent important de contrainte), induit des comportements moins simples, qui sont souvent proches de ceux des Bonobos, amenant la plupart des hommes à prostituer leurs muscles et leurs cerveaux, quand ce n’est pas plus. 

 

Au plus profond d’eux mêmes, en suivant instinctivement les programmes puisés dans l’ancestrale bibliothèque comportementale, la plupart des hommes-animaux évoluant dans une société structurée, souhaitent un modèle à imiter et un chef dominateur à qui obéir.

 

Effectivement, les puissantes pulsions de soumission restent inconscientes, mais elles sont interprétées par le nouveau cerveau  humain, et traduites en termes rationnels. Elles sont donc transformées en modes, coutumes, traditions, morale, codes, religions, etc.

 

L’homme est un pauvre singe condamné à faire l’homme, disait Jean Rostand.

 

Avant de quitter ce sujet, j’aurais donc avec Anna Wheeler Wilcox, une pensée particulière pour tous ces frères animaux, dont nous partageons encore partiellement l’aventure souvent douloureuse, mais que nous allons bientôt laisser derrière nous.

 

I am the voice of the voiceless,

Through me the dumb shall speak

Till a deaf world’s ear. Shall he made to hear

The wrongs of the wordless weak.

The same force formed the sparrow

That fashioned man, the king.

The God of the Whole. Gave a spark of soul

To furred and feathered things...

(Anna Wheeler Wilcox)

 

 

Je suis la voix du sans parole, qui par moi parlera,

Pour que l’oreille close du monde,

Entende son murmure.

La même unique force a façonné

L’oiseau et l’homme-roi.

Et le Dieu du Grand Tout

Donna aussi une étincelle d’âme

A tous ceux qu’il vêtit de fourrure ou de plumes.

 

En vérité, je réponds de mes frères,

Jusqu’au rétablissement du monde.

 

Autant que nous puissions en juger, dans l'immense univers, à partir de notre point de vue strictement terrestre, une loi incontournable est assignée au vivant.

 

La loi assignée au vivant, c’est la dévoration.

 

Au moins dans ce monde, ce qui distingue fondamentalement et nécessairement, le vivant de l'inerte, c'est que le premier mange et transforme sa nourriture en sa propre matière. Toute définition ignorant cet aspect est insuffisante.

On peut naturellement nuancer ces propos en distinguant plusieurs lois associées, selon que l’on a affaire à des procaryotes ou des eucaryotes, autotrophes ou hétérotrophes, selon le règne concerné. Certains modes de vie marginaux, virus, prions, et autres, ont également des lois qu'on peut, au choix, considérer analogues ou différentes.

 

Nous avons précédemment vu, que depuis l’épuisement des nutriments primordiaux, les vivants survivent en trouvant leur matière propre dans celle des êtres voisins précédents, morts ou vifs. Le règne végétal exerce sa fonction de nutrition à partir du règne minéral et de l’énergie du Soleil, mais il utilise des éléments provenant de la décomposition d’organismes morts.

 

Il y associe des fortes pulsions, telle une tendance à l'expansion indéfinie et à la reproduction vigoureuse, celles-ci étant souvent manifestées par une sexualité exubérante. Les fleurs, symboles universels de beauté et d'amour, sont en fait des groupes volubiles d'organes reproducteurs épanouis, en situation d’usage. Pourrez-vous encore offrir un joli bouquet sans sourire ?

Le règne animal est également soumis à ces mêmes pulsions irréfragables d'expansion et de reproduction. Il y associe toujours un mode de nutrition prédateur, qui s'exerce aux dépens des végétaux ou des autres animaux.

Il est l’appareil effectif du « Désir Désirant », d’Archaos, tendant à l’ordonnance du chaos aléatoire par la satisfaction anarchique de tous les sens, l’outil parfait de la résolution par l’absurde du problème de la sélection vitale.

 

L’animal est un dévoreur.

 

Cela est vrai à tel point qu'on pourrait définir un animal comme un être fondamentalement mu par l'appétit, constitué d'un estomac ouvert d’une bouche entourée d'organes de préhension.

D’ailleurs, certaines familles telles les Cnidaires ou les Spongiaires, en sont restés à ce stade primitif, et sont effectivement constitués de cette façon, avec un seul orifice banal entouré de tentacules.

Tout le développement corporel animal n'est qu'un perfectionnement agressif, à visée productiviste, de ce système de base inscrit au plus ancien donc au plus profond des bagages génétiques. Il semble que le modèle cosmique soit analogue, constituant les astres, les étoiles, les galaxies, par concentration progressive de matière et dévoration gravifique.

 

La loi serait-elle fondamentalement universelle ?

 

Au long cours de siècles passés et des ères révolues, tout particulièrement dans sa manifestation eucaryote, la vie initialement immortelle a inventé la prédation, la sexualité et la mort. Elle a jugé que ces moyens terrifiants étaient nécessaires pour accélérer l’évolution des espèces, et peut-être leur progrès, vers la réalisation d’objectifs obscurs. Du fait de l’apparition récente de notre conscience, nous croyons maintenant que nous sommes personnellement impliqués dans ce projet.

 

J’ouvrirai cependant ici une parenthèse.

 

Il est intéressant de visiter le pavillon d’Anatomie Comparée, à Paris, au Jardin des Plantes. Le plan remarquable d’organisation des collections de squelettes amène à des constats troublants.

La première évidence, c’est l’importance énorme des gueules et des dents. Tous les organismes sont faits pour voler, nager, ou courir, mais surtout pour manger, donc pour détruire.

La seconde évidence, c’est la relative mais réelle unicité du plan structurel des vertébrés, actuels ou fossiles, qui constituent la partie la plus spectaculaire de l’exposition.

La visite s’achève au niveau des Primates et il y a là aussi deux grandes évidences.

 

La première est que l’Homme est bien à sa place au sein des espèces présentées, tant dans le cortège homogène général que dans le groupe où il est placé.

Et pourtant, simultanément, il est également tout à fait évident que sa mise en relation avec cet environnement fondamentalement animal est complètement fausse.

 

Sa place est ailleurs.

C’est une impression très forte.

 

Tout paraît à la fois comparable et différent. Il semble nécessaire, non pas seulement de déplacer ailleurs le spécimen, mais de l’ôter complètement.

 

On touche là du doigt une forme de raisonnement étrangère au monde occidental. Le squelette humain est bien à sa place dans la collection animale, et  tout à la fois, il n’y est pas du tout. Allez donc au Jardin des Plantes, et constatez vous-mêmes.

 

L’Homme est tout à la fois
 un animal et son contraire.

 

C’est un constat lourd de conséquences. Les hommes usent des structures, des mécanismes, des organes, des pulsions, et des autres fonctions du monde animal.

 

Mais les images animales
 ne sont pas les images humaines.

Les vertus animales ne sont plus nos vertus.

 

Les valeurs animales se mesurent dans les capacités des plus vigoureux et des plus aptes, à faire survivre l’individu le mieux adapté propre à perpétuer l’espèce. Elles s’expriment donc en valeurs d’agilité, de force, de vitesse, de prédation, de rivalité, de combat, de férocité, et de capacité meurtrière.

 

Le parangon animal des vertus est le tueur.

 

Nous ressentons très profondément les messages électrochimiques des organismes primitifs que sont nos cellules. Elles expriment leurs  besoins fondamentaux afin d’être en mesure de réaliser leur programme de construction et de conservation des structures collectives fonctionnelles qui constituent notre corps.

 

Nous devons aussi savoir qu’entre-temps, une enveloppe animale a épousé de l’intérieur ce corps électrochimique. Nous portons depuis, en nous, plus jeune et plus exigeant, ce féroce animal originel dont les capacités de meurtre et de prédation ont été perfectionnées par l’émulation et la sélection naturelle.

 

Les facultés, les moyens, les systèmes et les outils correspondants ont été soigneusement mémorisés dans nos gènes. La machine corporelle les reconstruit, les perfectionne, et les remet à l’oeuvre méthodiquement à chaque génération. Par le dégoût, la répugnance ou l’horreur même que nous inspirent les comportements naturellement biologiques, égoïstes,  féroces ou sanguinaires des animaux, (comme parfois, hélas, ceux de l’homme-animal qui s’en démarque à peine), nous comprenons maintenant une chose très importante.

 

Une ère terrestre est aujourd’hui révolue.

 

Dorénavant consciemment, nous savons aujourd’hui, qu’en ce qui nous concerne, nous incarnons un être nouveau, un Kadmon, définitivement positionné à l’écart du monde animal. Cet être doit donc exprimer son essence différente par le renoncement conscient à l’animalité et à ses valeurs. Lorsqu’il parvient à maturité de conscience, les propriétés animales évolutives ne lui sont plus nécessaires.

 

Lorsque l’on entre dans ce champ nouveau d’expression de la vie, on acquiert une conscience actuelle, nouvelle, et différente de la nature des valeurs animales. Elles apparaissent soudain répugnantes, ou horribles, car elles appartiennent à l’expression d’un ancien champ de vie qui appartient désormais au passé.

 

On doit donc, nécessairement et logiquement, quitter à l’instant ce domaine étranger.

 

Les comportements animaux
ne sont plus nécessaires.

 

Nous devrons donc, à ce moment, y renoncer et prendre notre place essentielle nouvelle au sein du Zoran éternel.

 

La nature inconsciente qui nous environne n’est ni bonne ni mauvaise, elle seulement dramatiquement indifférente à la souffrance des créatures qui peuplent la Terre

 

Mais qu’en est-il de l’Homme ?

 

Nous examinerons attentivement ce point un peu plus tard.

Si vous le voulez bien, nous en resterons pour l’instant à ce point du chemin.

 

 

 

 

Dans le brasier du Monde, Tu m'as créé,

Et je naquis pierre,

Et Tu m'as donné, l'être et la durée,

Et puis la poussière, et Tu as soufflé

Mes atomes à tous les vents de la Terre.

 

Puis dans la boue du Monde, Tu m'as créé,

Et je naquis plante,

Et Tu m'as donné, soleil et beauté,

Et fleur et semence, et Tu as soufflé

Mes atomes à tous les vents de la Terre.

 

Dans l'air et l'eau du Monde, Tu m'as créé,

Et je naquis bête,

Et Tu m'as donné, l'espace et la joie,

Et la peur au ventre, et Tu as soufflé

Mes atomes à tous les vents de la Terre.

 

Dans tout le sang du Monde, Tu m'as créé,

Et je suis né l'Homme,

Et Tu m'as donné, la science et la main,

L'orgueil et le feu, et Tu as soufflé

Mes désirs à tous les vents de la Terre

 

Dans la misère du Monde, Tu m'as créé;

Et naquit mon Ame,

Et Tu m'as donné, l'espoir et les larmes,

Et la liberté, et Tu as soufflé

Mes erreurs à tous les vents de la Terre.

 

Dans tout l'amour du Monde Tu m'as créé

Et s'ouvrit mon coeur,

Tu viens me donner, la foi et le doute,

Et la charité, mais Tu vas souffler

Mes atomes à tous les vents de la Terre.

(Brasier - Poèmes pour l’An 2000).

 

 

 

 

D

émons et Merveilles.

 

 

 

 

 

Une société d’athées inventerait aussitôt une religion. (Balzac)

 

Si les triangles faisaient un dieu, ils lui donneraient trois cotés. (Montesquieu)

 

Il y a des moments où je ressens comme un besoin intense, dirais-je le mot, de religion. Alors je sors dans la nuit et je peins les étoiles. (Vincent Van Gogh).

 

 

 

Gurdjieff était un derviche formé aux subtilités et aux méthodes d’enseignement des soufis. Il s’exprimait avec un humour souvent caustique, dans un style très particulier, (parfois pénible). Dans un de ses ouvrages, Belzébuth enseigne son petit-fils.

 

« Sur notre étrange planète, pour distinguer les manifestations êtriques considérées comme bonnes ou mauvaises, il a toujours existé deux conceptions indépendantes, n’ayant rien de commun l’une avec l’autre, et qui se transmettent de génération en génération. La première n’existe que parmi les héritiers de la tradition reçue de l’aristocratie des Atlantes, et s’exprime comme suit.  Toute action de l’homme est bonne, dans le sens objectif du mot, lorsqu’il l’accomplit selon sa propre conscience. Toute action est mauvaise si l’homme doit en éprouver des remords.

La seconde conception est répandue sur la Terre chez tous les êtres ordinaires. Ils la connaissent sous le nom de morale. Son étrangeté et sa particularité sont qu’elle est placée, de manière entièrement automatique, sous l’entière dépendance de l’humeur des seules autorités locales. Or cette humeur dépend à son tour, de manière également automatique, de l’état actuel de quatre sources d’influences, connues généralement ici-bas sous les quatre noms de belle-mère, digestion, petit caporal, et fric ».

 

Tout en souriant des sarcasmes de Gurdjieff, il nous faut bien constater, lorsque nous examinons le fonctionnement de notre société, qu’aujourd’hui encore, ces deux espèces d’hommes peuplent la planète, et qu’elles sont très dissemblables. Sans que cela n’implique aucun jugement de valeur, je pense que l’on peut relier leur existence relative, aux deux types de relations qui existent dans les groupes humains. Rappelons que, selon les circonstances, ceux-ci tendent à une organisation relationnelle qui fonctionne soit sur le mode agonistique, basé sur la crainte et la contrainte, (souvent), soit sur le mode hédonique, basée sur la tolérance et le bien-être, (rarement).

 

Souvenons-nous cependant, que ce fonctionnement régulateur des groupes humains est très souvent bimodal. La société humaine s’organise généralement sur un modèle politique et social associant un chef et des sujets. Ce modèle est implicitement accepté par l’ensemble des individus qui ressortent du groupe concerné. Les relations humaines qui en résultent présentent le plus souvent un étonnant renversement de l’histoire comique du masochiste et du sadique.

 

Le masochiste dit « Fais moi mal »,

 Le sadique répond « Non ».

Tout le monde est content.

Le sujet demande « Commande »,
 le chef accepte « Oui ».

Tout le monde est encore content.

Etonnant, n’est ce pas ?

 

Les hommes, pour la plupart, sont des fondamentalistes.

Ils ont besoin de règles à respecter  et d’ordres à exécuter. Il faut des structures stables, des lois, des systèmes établis, et des règlements écrits. Ils exigent des gouvernements et des policiers, des juges et des prisons, des impôts et des percepteurs, des prêtres et des églises, des défauts et des vertus. Le mérite est le respect scrupuleux des règles communes, quel que soit le prix à payer. La violation des règles est un péché puni par la critique et l’action de la communauté.   

 

L’autre catégorie d’hommes est restreinte aux anarchistes.

Ce sont des libertaires. Ils n’ont besoin de rien. Ils établissent eux-mêmes  toutes les règles de leur vie et de leur comportement.

Le mérite est le respect de la voix de la conscience, ce qui implique souvent la transgression des règles communes. Leur péché réside dans la faiblesse et l’acceptation du viol de cette conscience, résultant souvent du respect de l’ordre établi. La sanction est souffrance intérieure, autocritique, et remords.

 

Illustrons, par quelques citations, la divergence de ces propos.

 

lLa première des vertus est le dévouement à la patrie. (Napoléon)

lIl est beau qu’un soldat désobéisse à des ordres criminels. (Anatole. France)

lLa vraie morale se moque de la morale. (Pascal)

lL’incroyance est la ruine non seulement des individus, mais des sociétés. (Lamennais)

 

L’obéissance aux lois intérieures n’implique généralement pas la souffrance. La désobéissance la provoque, car la souffrance morale est souvent caractéristique d’une sanction. La nature de la faute diffère selon la catégorie dans laquelle se range l’acteur. Lorsqu’il y a transgression de la règle intérieure, la souffrance apparaît. Elle prend son origine soit de façon externe, dans l’action répressive de la communauté soit de façon interne, dans la réaction de la conscience personnelle.

 

En examinant la nature profonde d’une souffrance que nous ressentons comme une sanction, nous pouvons connaître quelle règle a été transgressée, et quelle sorte d’homme nous sommes. Si vous croyez pouvoir répondre facilement à ce questionnement, je vous propose de réfléchir un court moment après la lecture de ces quelques vers, volontairement déstructurés. 

 

Dans la souffrance, Ami, si tu me demandais

De finir ta vie, que ferais-je ?

Puisse cette question ne se poser jamais !

 

Amis lecteurs, vous-mêmes, que feriez-vous ?

 

Si vous répondez sans hésitation, vous avez probablement besoin de règles établies, de modèles (et d’églises). Je vous conseille alors de relire les précédents chapitres et d’aborder ceux qui viennent avec une grande prudence.

 

Nous avons vu qu’il y a actuellement dans le Monde une loi fondamentale, à laquelle n’échappe presque aucune créature évoluée. C’est la loi de dévoration. Chaque vivant ne survit qu’aux dépens d’un autre vivant. Cette loi universelle de la dévoration généralisée amène une première question essentielle. C’est à vous, lecteur, que je la pose. Essayez d’y répondre avec sincérité.

 

Comment notre Dieu de bonté peut-il bien passer son éternité à contempler ses créatures s'entre-dévorer avec férocité ? Vous voyez bien que c’est là une idée typiquement humaine, qui résulte de la projection de notre pensée propre, de notre univers artificiel interne, sur le Zoran, réalité externe inconnaissable. C’est une projection dépourvue de sens. Il faut nécessairement élaborer ici-bas autre chose pour structurer notre conception actuelle de la divinité. Souvenons-nous que nous la basons sur l’amour et la volonté du bien.

 

Cette éternelle, (mais humainement hypothétique), contemplation sadique est parfaitement insoutenable pour notre sensibilité moderne. Elle prend ses racines dans l’expérience d’une cruauté historiquement liée à l’exercice du pouvoir souverain totalitaire. Sans trop d’espoir, nous voulons croire cette féroce fatalité à jamais révolue. La projection d’un divin universellement cruel est incompatible avec les qualités ineffables que nous attribuons aujourd’hui à la divinité, en particulier dans le cadre de la vision théiste de la création du Monde. La loi de dévoration est une réalité existentielle que nous constatons chaque jour, et nous rencontrons là un obstacle dans notre démarche raisonnable.

 

La vision panthéiste autorise une approche un petit peu plus soutenable, parce qu’un peu plus équilibrée. Elle permet d’imaginer que la divinité participe à sa création par l'intérieur, par effusion, en se manifestant dans la vie même de chacun des êtres créés. Elle est alors à la fois la proie et le chasseur, le dévoreur et le dévoré, l'offrande de l’adorateur et l'adoré que l’on honore.

Elle est le Dieu dans l'agneau et le Dieu dans le loup, le Dieu  souffrant sa propre mort pour nourrir sa propre vie dans ses multiples expressions, le Dieu dans le corps du dîneur, et le Dieu sur la table, jusque dans le blé du pain, et la vigne du vin ?

 

Ceci vous rappelle bien quelque chose.

 

Remarquez en passant qu’il vous est ici proposé une simple et réelle présence illuminatrice, et non pas une transsubstantiation incompréhensible et ésotérique. Voyez comment on peut changer la portée des symboles en libérant les idées, c’est-à-dire en dépassant les dogmes.

 

Voyez aussi comment la même situation factuelle intrinsèque prend deux valeurs largement opposées, marquées profondément de mal ou de bien, selon le regard posé par l’observateur.

 

Ceci pose bien évidemment un problème grave, puisqu’il apparaît donc clairement que cette notation ne dépend aucunement du fait en soi. Elle relève seulement de l’environnement d’idées, c’est-à-dire de l’armoire dans laquelle l’image mentale, induite par le fait, est rangée dans la maison cérébrale de l’ego.

 

Vous constatez ici qu’il est bien nécessaire que nous nous penchions un moment sur le problème général des doctrines et des religions. Lorsque l’on examine une société humaine, où qu’elle soit située dans le Monde, on constate l’existence de quelques facteurs constants. Parmi ceux-ci, on trouve les impératifs vitaux de collecte de nourriture et de boisson, d’abri, de vêture, et autres besoins fondamentaux, mais aussi d’autres constantes, par exemple, la fabrication d’alcool, la consommation de tabac ou de drogue. Il faut également ajouter l’existence constante de religions et la pratique de cultes sacramentels et souvent sacrificiels. Si vous le voulez bien, nous allons examiner quelques uns de ces facteurs qui sont souvent bien plus liés qu’on ne l’imagine aux pratiques cultuelles et religieuses.

 

De tout temps, les hommes ont ressenti un fort élan qui les poussait à s’élever vers  les puissances mystérieuses qui semblaient diriger l’univers. Ils ont également essayé de sortir de leur prison corporelle par la pratique de rites plus ou moins magiques, des comportements hypnotiques ou frénétiques, et parfois par l’utilisation des effets psychotropes de diverses substances tirées de plantes toxiques ou vénéneuses. Le tabac est l’une de ces plantes. Il a été largement utilisé par toutes les populations indiennes d’Amérique avant le développement de notre civilisation et la fondation de nos propres religions traditionnelles.

 

Depuis le 7ème siècle avant JC, bien avant sa découverte par les conquérants espagnols, et son importation en Europe, le tabac était utilisé par les Indiens dans toute l’Amérique. Il y remplissait différentes fonctions, sociale, rituelle, magique, médicinale, etc. Les mythes et les coutumes religieuses des Indiens d’Amérique sont généralement méconnus. On y trouve cependant des conceptions élevées très intéressantes. Entre autres idées, certaines tribus avaient élaboré la notion d’un créateur suprême, Grand Esprit,  qui agissait sur la création avec l’assistance de puissances auxiliaires. Dans cette mythologie prennent parfois place des personnages singuliers, tel le populaire « décepteur », très proche du Mercure voleur, ou du  Trickser de Jung, démiurge parfois féminin, ainsi que l’Heyoka, le « contraire », qui fait tout à l’envers, marchant à reculons, nu l’hiver, couvert de fourrure l’été, etc..

La plante sacramentelle qu’était le tabac était généralement fumée dans des pipes (sacrées chez les Sioux), telles le très connu « Calumet de la Paix ». Chez les Amérindiens du Nord, le tabac servait d’offrande propitiatoire, et la fumée de la pipe rituelle remplissait une fonction de médiation entre la Terre et le Ciel. 

 

« Avec cette Pipe de Mystère vous marcherez sur la Terre, car la Terre est votre Grand-mère et elle est votre Mère, et Elle est sacrée. Chaque pas qui vous faites sur elle devrait être une prière. Le fourneau de la Pipe est taillé dans la pierre rouge et il est la Terre. Le jeune bison qui est gravé dans la pierre regarde vers le centre. Il représente tous les animaux qui vivent sur votre Mère. Le tuyau de la Pipe est en bois, et cela représente tous les végétaux qui poussent et croissent sur la Terre. Les douze plumes, attachées à l’endroit ou le tuyau de bois pénètre dans le fourneau de pierre, sont celles de Wambali Galeshka, l’Aigle Moucheté. Elles représentent les aigles et tous les êtres ailés qui volent dans l’air. Tous ces peuples comme toutes les choses de l’Univers sont rattachés à Toi, celui qui fume la Pipe. Tous envoient par Toi leurs voix à Wkan-Tanka, le Grand-Esprit. Quand vous prierez avec cette Pipe, sachez que vous prierez à la fois pour toutes les choses et avec elles ».

( Hehaka Sapa - Sioux-Wapiti Noir).

 

Autre texte, plus connu, et de la même veine spirituelle.

  

« Nous sommes une partie de la Terre, et elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos soeurs, le cerf, le cheval, le grand aigle sont nos frères. Les crêtes rocheuses, les sucs des prés, la chaleur du poney, et l’homme, tous appartiennent à la même famille... Nous savons au moins ceci. La Terre n’appartient pas aux hommes, c’est l’Homme qui appartient à la Terre. Toutes les choses se tiennent ».

(Chef  Seattle - Indien Duwamish).

 

On trouve parfois chez les mêmes auteurs des inspirations assez désespérées, avec aussi des accents d’apocalypse.

 

« En ces tristes temps dans lesquels notre peuple est plongé, nous cherchons désespérément la balle (la Terre de vie).

Certains ne tentent même plus de l’attraper. Cela me fait pleurer rien que d’y penser. Mais un jour viendra où quelqu’un la saisira, car la fin approche rapidement. Alors seulement elle sera retournée vers le centre, et notre peuple avec elle ». (Hehaka Sapa - Sioux - Wapiti Noir).

Malheureusement, comme beaucoup de cultures primitives, la culture des Indiens du Nord comportait également des coutumes collectives effrayantes tel le rituel de la jeune captive. Au péril de sa vie, un jeune guerrier, désigné par un songe, devait capturer une jeune fille dans une tribu voisine, la ramener dans sa propre tribu,  et la livrer à un sanglant sacrifice rituel.

Aujourd’hui le tabac magique n’est plus qu’une plante toxique qui asservit les hommes, (et qui alimente les caisses de l’Etat à travers les droits d’accise). Le lien avec le Ciel et les Dieux est oublié, et le charme antique est rompu. Le tabac mystique est bien mort. Reste seulement le tabac percepteur.

Eloignez-vous du tabac d’esclavage.

 

Les hommes occupaient également l’Amérique Centrale, (et celle du Sud), depuis trois mille ans. La population était très nombreuse ce qui permettait une grande différenciation culturelle. En relation avec le climat varié, et avec l’existence d’un important couvert végétal, certains peuples étaient surtout constitués d’agriculteurs itinérants ou de chasseurs cueilleurs. D’autres populations étaient sédentarisées. Les civilisations des Hauts Plateaux des Andes se sont développées parmi celles-ci. La mieux connue est la civilisation Aztèque. La société était divisée en clans patrilinéaires autonomes, politiquement très hiérarchisés.

Ils étaient dominés par des castes privilégiées, religieuses ou militaires auxquelles le peuple était complètement soumis. La vie sociale se concentrait dans les villes, et s’organisait autour des temples. Le système politique était une théocratie pyramidale au sommet de laquelle se trouvait le Prêtre-Roi.

 

Chez les Aztèques, les éléments climatiques et physiques étaient des Dieux dont l’humeur réglait le succès des récoltes. La  plante essentielle était le maïs, nourriture du peuple, qu’on faisait aussi fermenter avec du jus d’agave pour obtenir une boisson alcoolique, la pulque, utilisée de façon rituelle sous le nom de chicha.

L’empereur manifestait sur Terre la  toute puissance divine, dont la figure centrale était le Soleil, (Dieu principal, avec un complément lunaire), au sein d’une cosmogonie dualiste. Par ailleurs, les divinités aztèques sont innombrables. Au solstice d’hiver, avaient lieu des cérémonies populaires comprenant des danses, des chants, et des libations. L’empereur y offrait à boire au Soleil, la chicha sacrée dans un grand vase d’argent.

 

Le solstice d’été était consacré à l’initiation guerrière des jeunes nobles. En automne avait lieu la cérémonie de la purification générale de la ville et de la population. Les événements accidentels, imprévisibles, météorologiques, ou  astronomiques, les défaites militaires, les catastrophes ou les maladies du Prêtre-Roi, appelaient des sacrifices solennels destinés à calmer l’irritation des Dieux et à rétablir l’équilibre cosmique menacé. D’horribles et massifs sacrifices humains avaient alors lieu. On arrachait de la poitrine des nombreuses victimes, jeunes enfants, prisonniers, vierges consacrées, leurs coeurs pour les offrir au Soleil. Lorsque les Espagnols envahirent le pays, ils constatèrent que ces sacrifices effrayants s’étaient généralisés. Ils avaient lieu chaque jour, ce qui nécessitait des guerres continuelles pour fournir les victimes sacrificielles qu’étaient les prisonniers.

 

Dans nos régions, les traces éventuellement cultuelles les plus anciennes semblent être les peintures murales que l’on relève dans des grottes ornées comme celle de Lascaux. Elles ont été réalisées par des hommes qui vivaient il y a treize ou quinze mille ans, vers la fin de la dernière glaciation. Ils y déployèrent de magnifiques talents, très probablement reliés à l’expression quasi-religieuse et renouvelée d’un mythe rémanent, éventuellement associée à des rites d’initiation ou de fécondité, ou à des actions magiques. On a aussi parlé d’offrandes de réparation, fournissant à la Terre Mère des images-germes destinées au remplacement des animaux tués, mais cela est moins plausible.

On trouve aussi de nombreux mégalithes qui posent bien des problèmes d’interprétation. Nous savons que certains dolmens tabulaires ont servi de monuments funéraires ou de nécropoles pendant une partie de leur existence, mais ces monuments avaient certainement une autre vocation, aujourd’hui oubliée.

Ils sont répartis dans une zone géographique extrêmement étendue, allant de la Scandinavie à l’Espagne, en France, ainsi qu’en Corse, en Afrique du Nord, à Malte, en Turquie, en Palestine, en Inde, et même en Corée. Beaucoup ont été détruits mais ils sont encore très nombreux. En France, par exemple, on en dénombre environ 4500, dont 1900 dans le Lot et l’Ardèche. C’est la même chose dans les autres zones de présence. (Huit cents dans l’île de Man, 900 en Allemagne, 5000 en Algérie, 300 en Corée, etc.).

 

Avec une répartition géographique analogue, les très nombreuses pierres levées, ou menhirs, posent les mêmes problèmes.

Elles sont parfois groupées. Citons les alignements de Carnac, qui comptent trois séries de plusieurs milliers de menhirs alignés en rangées ordonnées et hiérarchisées qui évoquent irrésistiblement des assemblées d’hommes. Ils datent de cinq mille ans et nous savons qu’ils ont été élevés par des populations assez nombreuses, déjà commercialement très organisées, qui disposaient de sites concentrés produisant des objets en série et des outils de pierre, de bronze, et même de fer.

On a pensé que ces alignements pouvaient être des supports administratifs concrets, complétant un système numéral élémentaire peu satisfaisant. Ils auraient pu servir à inventorier les populations, identifier les groupes et les tribus, répartir les charges, les obligations, et  les butins.

Les observations faites sur le terrain paraissent contredire ces hypothèses en raison des formes serpentines dessinées par les alignements et de la disposition particulière de certains blocs. Peut-être faut-il rapprocher la construction des mégalithes de deux citations bibliques, parmi d’autres possibles, qui pourraient évoquer l’ancienneté de leurs origines. Ainsi Jacob, après le rêve de l’échelle, pense s’être endormi dans un lieu sacré.

 

- « Jacob se leva de bon matin, il prit la pierre dont il avait fait son chevet et la dressa pour monument, et il versa de l’huile à son sommet. Il donna à ce lieu le nom de Bethel ». - « Tu bâtiras en pierres brutes l’autel de l’Eternel ». (Deut.27-6).

 

Les vagues de peuplement humain sont probablement venues d’Afrique voici des centaines de milliers d’années. Elles couvrirent l’Europe et l’Asie puis montèrent au Nord et passèrent en Amérique. Il faut se souvenir que les continents n’étaient pas disposés tout à fait comme aujourd’hui.

Ces hommes primitifs portaient déjà en eux les antiques concepts religieux, liés à la nature, dont nous trouvons les fonds communs dans tous les continents. Au fil de nombreux millénaires, ces concepts se différencièrent progressivement, puis les invasions venues des steppes, après la dernière glaciation, les réintroduisirent sous une forme nouvelle.

 

On sait que toutes les religions du Proche-Orient ancien ont des origines communes. Là-bas comme ailleurs, l’Homme rêvait de devenir un dieu tout puissant. La civilisation qui naquit 4000 av.J.-C, de la Syrie à la Mésopotamie, a laissé suffisamment de traces écrites pour que nous en ayons une certaine connaissance.

 

Les Mésopotamiens avaient des Dieux puissants et multiples. Le Dieu suprême était appelé El ou Grand Dieu. Il intervenait peu dans les affaires courantes du Monde, dont il était pourtant le grand ingénieur. Son rôle était essentiellement directeur.

El était secondé par son fils, Marduk, et par diverses castes d’assistants dont les moins favorisés devaient matériellement faire fonctionner le Monde. C’est pour les remplacer dans cette tâche ingrate que les hommes furent fabriqués, et moulés dans de l’argile humectée de la salive des dieux. Pour les animer l’un d’eux fut broyé dans la pâte, ce qui transmit à l’homme une parcelle divine.

 

La terre appartenait au dieu procréateur qui détenait le pouvoir souverain, créateur, fondateur et conservateur de la vie. Les cités étaient relativement autonomes, (et rivales). Chacune avait son propre protecteur local, un Baal, (ou un Moloch), à qui l’on offrait, (entre autres), les premiers nés sacrifiés par le feu. Dans certaines traditions, le Baal devait combattre un dieu maléfique.

Il était tué puis ressuscitait. Comme au Mexique, le roi était son intendant, régisseur des biens confiés aux hommes. Le centre du pouvoir absolu était le temple, la maison du dieu, administré par les prêtres, fonctionnaires ecclésiastiques, gardiens de la justice, de la science, des rites et des lois.

On doit aux Mésopotamiens l’invention de l’écriture cunéiforme dont le déchiffrement nous a donné des informations importantes car elles permettent de jeter un pont entre les univers indo-européens, sémites, et même aztèques. Je vous livre un court récit d’un combat épique entre Baal et le méchant Yam.

 

« La massue s’élance de la main de Baal,

Comme un épervier entre ses doigts.

Elle frappe le Prince Yam au crâne,

Le juge Nahar au front.

Yam s’écroule; il tombe à terre,

Ses articulations faiblissent, sa figure se défait. Etc. »

 

Les cultes mésopotamiens reposaient essentiellement sur des rites de fécondité. La pluie fécondant la terre était l’image du dieu fécondant le Monde. Avec quelques variantes, les mêmes mythes étaient répandus dans toute la région, comme à Sumer, sans que l’on sache vraiment d'où provenait ce peuple particulier, qui parlait une autre langue. Voici un extrait du « Livre d’argile », de Philippe Selk, qui serait la traduction, (non certifiée), de quelques tablettes de terre cuite retrouvées dans les ruines de la cité sumérienne de Sirpula. Le texte est douteux, mais le style semble bien correspondre à l’époque en question.

 

Innina, Déesse des déesses !

Toi qui prononces les décrets inestimables de la vie,

Toi qui fais connaître la clarté des jours,

Souveraine des souveraines, qui diriges les actes du Monde.

Lumière des lumières !

Tu rends impétueux les désirs humains. 

Etoile des joies et des lamentations !

Que je t’implore, et que j’espère en toi.

Innina la puissante, dont la parole fait lever le mort,

Flamme brûlante, merveille qui allume la volupté des Dieux,

Sur moi laisse tomber ton regard bienveillant,

Courbe ta face et ton oreille,

Entend mes supplications, etc..

 

Les Sumériens croyaient aussi qu’à l’intérieur de la Terre Mère brûlait un feu éternel, (qui devint ultérieurement l’Enfer). On y trouvait également un immense océan  souterrain, la Mer du Savoir, dont les eaux pouvaient être captées par les chercheurs de vérité, à travers des pratiques d’astrologie et de nécromancie et des actions magiques faisant appel aux plantes hallucinogènes. Parmi celles-ci, les champignons vénéneux  paraissent avoir joué un rôle important en raison de leurs formes et de leur toxicité.

John M. Allegro, Maître de conférences à l’Université de Manchester, dans un ouvrage iconoclaste, prétend que leur consommation s’était largement répandue à travers tout le Proche-Orient malgré les dangers mortels que cela représentait. Il en resterait la trace délibérément cachée dans tous les récits bibliques, et jusque dans les pratiques et les textes liés aux débuts du christianisme.

Chez les anciens méditerranéens, Bacchus était le dieu latin de la vie exubérante, du délire extatique, et accessoirement de la vigne, du vin. On le représentait d’ailleurs souvent accompagné d’un vieux précepteur ivrogne, Silène.

Bacchus, (en grec Bacchos), était identifié à Dionysos. Sa mère, Sémélé, était mortelle. Elle fut aimée de Zeus, mais au sixième mois de sa grossesse, elle mourut d’effroi à la vue de la gloire de Zeus-Jupiter. Le Dieu porta alors l’enfant cousu dans sa cuisse jusqu’au terme de sa naissance. De là vient l’expression « Naître de la cuisse de Jupiter ».

 

Dionysos était un dieu marginal, étrange, imprécis, incertain dans l’espace et dans le temps. Il était souvent représenté par un simple pieu portant un masque, et n’avait pas de temple ni de prêtres. On l’honorait dans une grotte, à l’endroit où s’arrêtait la thiase, la procession de ses fidèles.

 

C’était un groupe qui mêlait toutes les classes sociales, citoyens, femmes, et esclaves. Dionysos les emmenait tous dans une aventure tumultueuse et dangereuse, qui mettait en question le système social établi. Les thiases, accompagnées des Bacchantes, (Femmes honorant le Dieu), et, dit-on, de Pan et des Satyres, courait les montagnes et les plaines en troupes délirantes. Elles déchiraient tous les vivants qu’elles rencontraient. Elles mangeaient de la chair crue, (Comportement interdit par la religion sacrificielle des grecs). 

 

A travers sa double naissance, mortelle par sa mère et divine par son père, Dionysos apportait à la nature l’énergie sacrée, mais aussi le désordre et l’imprévu. La vie éclatait, les plantes proliféraient et fleurissaient, la vigne s’élevait, le bois mort reverdissait, les passions s’enflammaient. En Attique, Dionysos fit présent de la vigne et du vin aux bergers, ce qui produisit ensuite de grands désordres. Chaque année, Dionysos entrait dans la cité grecque. Elle l’accueillait rituellement avec des cortèges carnavalesques et des fêtes bruyantes et colorées, ou le vin coulait à flots. Mais le Dieu se manifestait aussi aux adeptes sous la forme des mystères accessibles aux seuls  initiés qui semblaient alors en être possédés, et entraient en extase. 

 

Dionysos-Bacchos était un dieu flou, surtout révéré par des comportements et des rites. Cependant, dans le mythe plus théorisé des Orphites, il était originellement le fils de Zeus et de Perséphone. Jalousé par Héra, il fût livré aux Titans, qui le mirent à mort puis firent cuire son corps et le dévorèrent. Zeus les foudroya, ne sauvant que le coeur dont il féconda Sémélé. Dionysos est ainsi né deux fois, ce qui fût aussi son nom. Des cendres des Titans naquirent les hommes. Leur nature est donc bestiale et titanesque, mais ils gardent encore en leur âme une parcelle du Dieu dévoré. C’est là un point notamment intéressant de cette mythologie.

 

Pour honorer Dionysos, les adeptes d’Orphée ont été opposés à toute violence et ils ne consommaient aucune chair. Dans leur  système de la théogonie des rapsodes, six générations divines se sont succédées en bouclant sur elles-mêmes. Phanés le métis, (la Lumière), fut le premier roi des Dieux, suivi de Nuit, d’Ouranos, de Kronos, et de Zeus. Celui-ci remit son pouvoir à son fils, deux fois né, Dionysos, qui est aussi le retour de Phanés, le Lumineux des origines.

 

L’établissement de cultes et l’observance généralisée de rites religieux nous amènent à poser une question préliminaire.

 

A quoi servent les religions ?

 

A priori, la réponse pourrait paraître assez simple. Conformément à la loi générale du Monde, la société humaine ne changera probablement jamais. Elle contiendra toujours le bien et le mal, la vie et la mort. Cependant, chacun des hommes peut individuellement changer.

Alors que les systèmes politiques ou économiques se proposent de transformer les structures globales de la société humaine telle qu’elle est depuis toujours, et qu’elle demeurera très probablement, les  religions se proposent de transformer les hommes qui la constituent. Pour cela elles s’efforcent de diminuer leurs pulsions existentielles primordiales, et de développer leurs facultés essentielles actuellement cachées. La plupart des religions professent donc intuitivement un postulat fort important.

 

Une double nature existe chez l’homme.

 

Ce consensus n’est pourtant qu’apparent car les religions travaillent sur deux plans. L’un est psychologique et social, (concernant la relation de l’homme avec les autres hommes dans le monde d’ici-bas). L’autre est sacramentel, (concernant la relation de l’homme avec la déité et l’au-delà).

Les religions basent en outre leurs doctrines et leurs pratiques sur des fondements très différents, dont voici deux exemples, que nous développerons plus précisément plus loin.

 

Dans la  religion catholique, chaque homme est doté d’une âme  immortelle et d’un corps mortel. L’Homme naît  en état de péché, mais tous les hommes ont été rachetés par la mort de Jésus-Christ. En consacrant au bien sa vie terrestre, le fidèle espère attirer sur lui la grâce divine, le pardon de ses fautes, le sauvetage de son âme, la résurrection de son corps mortel et la vie éternelle en présence de Dieu.

 

La vision gnostique est tout autre. Un être immortel, (d’origine divine), est emprisonné dans nos corps mortels, (d’origine matérielle).

Pendant cette vie terrestre, l’Homme doit réaliser une transmutation alchimique pour transfigurer ce corps mortel afin de libérer l’esprit éternel qui l’habite.

 

D'où proviennent les religions ?

 

A cette question, on répond généralement qu’elles viennent du fond des âges, ce qui n’est pas une réponse. On dit aussi qu’elles viennent du coeur de l’homme, et ce n’est pas suffisant. De tout temps les hommes ont ressenti un élan qui les pousse à s’élever vers les puissances universelles inconnues, à moins que cela ne soit un appel qui les tire, ou une réponse à un appel. Cela peut être l’inverse, ou les deux à la fois. C’est cette propriété particulière d’interaction avec les mystérieuses puissances qui donne à toutes les religions leur caractère sacramentel.     

 

Restons-en, pour l’instant, à l’examen de l’aspect théorique, en  laissant provisoirement de coté cet aspect sacramentel.

 

Nos approches doctrinales des problèmes métaphysiques et religieux restent fondamentalement des pensées, introduites dans notre mental par des expériences situées dans notre passé personnel. Elles sont profondément marquées par nos environnements culturels et religieux, que ce marquage soit conscient ou inconscient. Les convictions religieuses sont bien rarement libres de ces conditionnements. Parlant par expérience personnelle, j’affirme ici que ces marques sont très réelles et bien plus actives qu’on ne peut le penser. Je reviendrai sur cet aspect.

 

Dans notre société moderne occidentale, il n’y a plus guère actuellement en confrontation que deux théories conceptuelles définissant la relation de Dieu avec le Monde, le Théisme et le Panthéisme. Je vous prie d’admettre avec moi qu’il s’agit bien là de deux constructions purement mentales, puisque nous avons précédemment défini comme cela les théories, les dogmes, et tous les autres assemblages d’idées. 

 

La conception théiste présente l’idée de Dieu comme une entité bienfaisante et toute puissante, distincte de l’univers créé. Les trois grandes religions occidentales dites révélées, les religions du Livre, le Judaïsme, le Christianisme, et l’Islam, sont fondamentalement des religions théistes.

Dans le mode de relation théiste entre Dieu et l’Homme, on trouve donc essentiellement la croyance en l'existence d'un Etre Divin extérieur, supérieur, et distinct de tous ses sujets dont l’Homme. Son action est dirigée du haut vers le bas, du créateur vers la création, dans laquelle il intervient activement. Sur ce monde inférieur, il fait descendre des étincelles d'esprit pour animer les êtres. Ceux-ci sont soumis aux épreuves de l'existence terrestre afin d'y être tentés. Ils doivent prouver leurs mérites afin de pouvoir rejoindre le domaine du créateur. Les fidèles humains s’efforcent donc de bien se comporter pour mériter l’attention de ce Dieu extérieur, considéré comme un Seigneur ou un Père. Ils le prient pour qu’Il intervienne dans leurs affaires ou celles du Monde.

 

La conception panthéiste enseigne que tout ce qui existe participe de la nature d’un Dieu relativement impersonnel, tout au moins ici-bas. Il n’y a pas de division stricte entre la divinité et la création qui forment une unité. La plupart des religions orientales adhèrent à cette présentation. Le Panthéisme est actuellement en progression dans la pensée religieuse occidentale.

Dans le mode de relation panthéiste avec la divinité, on découvre donc la croyance en l'existence d'une Monade Divine, origine de toutes les manifestations vivantes et universelles, spirituelles et matérielles, bonnes ou mauvaises.

Tous les êtres, inertes et vivants, participent à l’unicité de la monade. Il n’y a pas de différence de nature entre le créateur et la créature. La nature de la créature est également divine, mais imparfaitement manifestée. Les êtres vivants ici-bas sont soumis aux épreuves de l'existence terrestre afin d’y compléter leur accomplissement et d’y trouver la force de réaliser pleinement leur vraie nature divine. Par la pureté de leurs actes, les fidèles s’efforcent de s’identifier avec la Divinité et de la rejoindre dans son Unité.

 

Nos conceptions de la déité sont très anciennes.

 

Les deux approches ont été élaborées dans le monde méditerranéen et le proche orient, voici trois ou quatre mille ans. Elles fondent encore aujourd’hui les bases de notre conceptualisation de l'origine du monde et de la nature de l'univers. Après le passage de tant de siècles, pouvons-nous réfléchir un tout petit moment et admettre qu’il n’est pas impossible que ces vieilles idées l’encombrent.

 

Avec des variantes plus ou moins importantes, ces deux théories fondamentales fournissent la matière des récits et des mythes sur lesquels sont construites la plupart des civilisations actuelles, les grandes réflexions métaphysiques, et les principales religions. Ces histoires et  ces mythes sont destinés à conserver et transmettre à travers les âges des enseignements cachés.

 

Comme je l’ai dit plus haut, toutes ces civilisations passées, ces philosophies, ces religions, marquent profondément nos pensées actuelles, conscientes ou inconscientes. Les convictions qu’elles ont construites sont placées à l’intérieur de la maison forteresse dont nous avons parlé antérieurement, laquelle abrite et protège cet ego qui est l’intégrale de toutes nos pensées.

Si nous désirons réellement éclaircir un peu ces grands problèmes, tellement redoutables dans leurs prolongements, si nous voulons cesser de tourner en rond dans notre petit monde intérieur, et si nous avons la volonté ferme d’entrouvrir quelques unes des fenêtres donnant sur le coté divin du mystérieux Zoran, il va nous falloir lever les volets qui nous aveuglent,  et ouvrir à l’intelligence la porte qui nous protège. Dans la maison ouverte, les courants d’air vont souffler fort, et beaucoup de choses risquent d’être dérangées. La lumière spirituelle, le contact avec l’intelligence universelle, sont des forces vives qui coulent comme des torrents.

 

Je crois que la première réflexion qui peut nous guider est  de bien percevoir comment nous mélangeons souvent des données qui sont inconciliables parce qu’elles proviennent de deux contextes différents. Nous sommes actuellement à l’époque dite « Historique », dans laquelle les récits sont généralement fondés sur des sources vérifiables, écrites, et repérées de façon cohérente dans l’écoulement du temps. Cette relation aux faits réels et établis de l’Histoire, est un élément inconscient majeur qui marque tous les jugements portés sur les événements décrits.

 

La plupart du temps, les origines des religions sont antérieures à l’époque historique. Elles remontent à un passé plus ancien, et elles appartiennent à la période dite « Mythique ».

 

Dans celle-ci, les récits ne font pas référence à des faits établis et vérifiables, ni au véritable comportement de personnages réels, précisément repérables dans le temps historique. La projection inconsciente de nos habitudes culturelles actuelles sur les héritages de cette période nous conduit à des erreurs majeures de jugement. Nous n’avons pas à croire absolument que les événements relatés par les mythes sont réels.

Le plus souvent, les personnages impliqués sont imaginaires, ou bien ils sont utilisés pour porter le récit. Je rappelle que l’enseignement ésotérique transporté par les mythes est masqué, et qu’il nous reste généralement d’autant plus étranger que la culture dont ils témoignent nous est étrangère.

Dés lors que nous affirmons adhérer à une religion actuelle et nous associer aux groupes religieux qui la portent, nous devons chercher ce que ses fondateurs ont voulu nous transmettre. Je vous prie cependant de bien vouloir remarquer que d'autres mythes, (tous les mythes des religions différentes, primitives, anciennes, étrangères ou lointaines, toutes les légendes et les contes), peuvent avoir autant de valeur.

 

Les mythes tentent de faire comprendre l’inexplicable.

 

Nous allons donc essayer de nous en approcher pour voir un peu ce qu’ils pourraient contenir. Il faut d’abord bien distinguer de quoi on parle, car il est évident qu’il y a plusieurs sortes de mythes et beaucoup d’entre eux ne sont pas fixés. Ils évoluent dans le temps et dans l’espace à l’intérieur des civilisations qui les portent.

 

A la base de toute religion, il y a généralement un mythe cosmogonique, qui tente d’expliquer la création du Monde. On y trouve aussi des mythes théogoniques qui décrivent l’origine des Dieux et des Hommes. Pour exemples, voyez le début de la Genèse.

 

On constate ensuite un second genre que les spécialistes sont convenus d’appeler des cycles divins ou héroïques. Ces récits sont développés autour d’un personnage plus ou moins historique, dont les vertus ou les exploits ont été amplifiés démesurément, mais ils n’ont pas de signification réellement cosmique. C’est des rassemblements d’épisodes épars, mal situés dans le temps historique, qui constituent un ensemble plus ou moins cohérent, inséré dans le thème général. Ils concernent souvent des personnages imaginaires chargés de sens, dont l’histoire porte un enseignement. On pense à Adam et Eve, ou l’apparition des Dieux de l’Olympe, ou au Job biblique dont Annick de Sousenelle a si magistralement décrypté la signification.

Il faut aussi distinguer le récit légendaire. Ce sont des oeuvres de fantaisie ou de roman, qui racontent des aventures et des épopées peuplées de nombreux personnages. On peut citer ici la Guerre de Troie, mais le Moyen Âge et l’époque contemporaine fournissent aussi de nombreux récits légendaires. (La Chanson de Roland).

 

Certains mythes, un peu oubliés, sont admirables.

 

Ainsi, voyons comment les grecs antiques expliquaient l’origine du Monde Au commencement, était le Vide, un chaos d’énergie inorganisée, au sein duquel flottaient deux sphères d’obscurité, Nyx, la nuit, et son frère, l’Erèbe.

Puis l’Erèbe descendit pour fonder le monde d’en bas, l’au-delà. Alors la Nuit s’ouvrit par le milieu, comme éclate un fruit mûr, pour donner le monde d’en haut, celui des vivants, notre Terre. L’hémisphère inférieur devint la terre, Gaïa.

Celui du haut forma le ciel, Ouranos.

Entre les deux naquit Eros, l’amour primordial.

De l’amour d’Ouranos et Gaïa naquirent toutes les choses, les Dieux et les Hommes. On trouve quelques variantes de cette histoire, mais l’enseignement est bien fixé.

Le Ciel et la Terre, Ouranos et Gaïa, sont des réalités matérielles. Eros est différent. Il est la force spirituelle qui va structurer l’Univers. Pour les anciens grecs, l’amour était donc la grande et l’unique force créatrice du Monde. Puis le temps passa, et l’Eros primordial fut oublié. Les conteurs romancèrent et Eros devint plus tard le simple fils d’Aphrodite dans le mythe cyclique des Olympiens.

 

Nous savons que le mental manipule des thèmes dont la vérité est toujours relative par nature. A ce niveau de base, la vérité est seulement une pensée, chose mentale, fragmentaire et intérieure. La pensée fragmentaire consiste en un simple phénomène électrochimique cérébral.

Tant que l’on reste au niveau dogmatique ou doctrinal, les religions, leurs révélations, leurs définitions, leurs croyances, et leurs représentations de la déité, appartiennent aussi au monde des idées. A ce niveau théorique, elles se situent dans cet univers fantasmatique qui est un reflet électrochimique et évanescent de la somme des diverses expériences émotives et sensorielles vécues par l’ego.

 

A l’imagination, tous les dieux sont permis.

 

Dans un tel référentiel, tous les points de vue et systèmes de pensée sont équivalents. Aucun objet mental, aucun assemblage électrique cérébral, artificiel et fugitif par nature, ne vaut donc que souffre ou meure un seul homme, qui pense autrement, cultivant d'autres fantasmes, vivant d’autres magies, rêvant d’autres merveilles, découvrant d’autres illuminations, dans la merveilleuse richesse et l’absolue liberté de son univers personnel.

 

En tant que groupes sociaux, les religions relient les hommes ensemble par le moyen d’une idée de Dieu, commune et partagée, (laquelle vit peut-être quelque part sa propre nature d’idée). Elles font donc aussi partie du Zoran, mais seulement d’une petite partie mystérieuse du Zoran immense et inconnaissable. En tant qu’attitude individuelle sacramentelle, la religiosité personnelle, (et non pas la religion), relie chaque homme à la Déité dans son propre univers intérieur, lequel participe au Zoran.

 

Hélas, le plus souvent, les religions remplacent la difficile relation directe à la Déité par une dévotion facile et convenue, rendue à une image intérieure, (mentale, figurative ou idéologique).

Celle-ci est souvent rattachée à des représentations extérieures sacralisées qui sont l’objet d’une vénération excessive. Les religions génèrent alors des cultes ritualisés très assimilables à l’idolâtrie.

En ce qui concerne les anciens mythes qui nous sont connus, et surtout les approches passées de la relation à la déité, souvenons-nous que les anciens philosophes étaient généralement théologiens, physiciens, métaphysiciens, mathématiciens, médecins du corps et de l’âme, tout à la fois. Par conséquent, ils approchaient le réel de façon assez globalisante, très différente de l’approche étroite des spécialistes d’aujourd’hui.

 

Ils représentaient les grandes  forces universelles par des figurations visionnaires, apocalyptiques, et extraordinaires Dans leur pensée cosmogonique, ces symboles imagés étaient associés à des conceptualisations beaucoup plus abstraites, relatives aux grandes forces organisatrices de l’univers. Celles-ci étaient figurées par des formes d’autant plus étranges et redoutables qu’elles étaient proches de la cause première. De la même façon, des figures anthropomorphes, parfois ailées, symbolisaient des forces agissant dans la psyché humaine.

 

Je parle ici des anges et des archanges si présents dans l’iconographie médiévale. L’angélologie chrétienne représentait l’organisation générale de la création par une hiérarchie complexe de figures symboliques liées aux différents niveaux établis entre l’origine du Monde et le comportement humain. On y trouvait les Chérubins, Séraphins, Trônes, Dominations, Vertus, Puissances, Archaï, Archanges, Anges, à la suite desquels il semblait logique de placer Adam, l’Homme actuel déchu (dans sa variété Sapiens), puis Xristus l’Homme recréé, puis l’Adam Kadmon, l’Homme céleste enfin réalisé.

En face de ces niveaux bénéfiques associés aux plans de la réalisation des objectifs divins, il était également logique d’imaginer, (et de représenter), les difficultés et les divers niveaux d’obstacles, par des symboles maléfiques, et tout un cortège hiérarchisé de puissantes figures démoniaques et lucifériennes. Au fil des années, les disciplines d’étude ont été dissociées. Les figurations ont alors perdu leurs significations symboliques ou allégoriques, mythiques ou occultes et n’ont gardé que leur aspect commun non signifiant, souvent dogmatique.

 

A partir de la perte du sens, une forme d’obscurantisme particulière est apparue. Elle a commencé à la fin du moyen âge lorsque que le pouvoir religieux en dégénérescence a interdit de révéler les sens cachés des symboles. Ils ont alors été oubliés. Cependant, lorsque l’on parle d’obscurantisme, les gens croient actuellement que l’on fait référence aux débuts des temps historiques, aux époques lointaines, dites de paganisme. Quelle erreur !

 

Nous pouvons maintenant bien percevoir les analogies évidentes qui rapprochent les conceptualisations passées des philosophes anciens, (mythiques, ésotériques), et les conceptualisations nouvelles, (cosmogoniques, scientifiques), des chercheurs contemporains. Ceux-ci sont spécialisés. Les physiciens représentent le Monde par une hiérarchie compliquée de forces physiques implacables et impersonnelles, généralement symbolisées de façon mathématique par des formules complexes et irréelles, incompréhensibles au commun des mortels.

Plus proches du sensible sont les psychanalystes qui sondent nos coeurs et nos âmes pour y découvrir les gisements de nos pulsions les plus sublimes et les plus perverses, dont ils exposent les ressorts dans un langage de chapelle.

 

Le Big-bang pourrait être un Séraphin.

 

Entre les anciens et les modernes, les différences peuvent apparaître énormes. Elles ne sont dues qu’aux reflets différents que proposent aux différentes époques, les différents miroirs mentaux personnels des penseurs.

Ces images électrochimiques variées, liées aux facultés de représentation personnelles également variées des chercheurs, sont prises pour des traductions objectives du réel, véritablement représentatives des insondables mystères du Zoran. 

 

Revenons maintenant sur les certitudes dogmatiques, et voyons rapidement ce que couvrent les crédos de la plupart des systèmes philosophiques et religieux actuels, y compris les plus grandes religions monothéistes et leurs rites.

 

Le Zohar.

C’est un texte obscur, un traité kabbalistique issu probablement de la Gnose juive. Apparu au lointain Moyen-âge, il provient  d’une tradition plus antique. Il est composé de courtes parties mal reliées entre elles. Structuré comme un aide mémoire, il semble avoir été destiné à accompagner un enseignement ou un discours verbal. Je vais vous soumettre quelques fragments d’une partie qui a longtemps été considérée comme très secrète, et dont la détention même a été interdite jusqu’au 19ème siècle.

Même dans la traduction soignée qu’en a faite Paul VULLIAUD, (dont mes commentaires sont largement inspirés), le texte reste obscur et sa lecture est très pénible. Chaque fois que je m’y suis attaché, j’ai rapidement été découragé. J’avoue m’être  parfois endormi. Et c’est en me réveillant un jour, face au texte, qu’il m’a semblé enfin commencer à comprendre. 

Dans les paragraphes qui suivent, les fragments du Zohar sont en retrait, les commentaires sont alignés à gauche.

 

SEPHER HA-ZOHAR. SIPHRA DI-TZENIUTHA ou Livre du Secret. (Ou de la Pudeur).   

Le Livre Secret concerne l’équilibre de la Balance.

 

La balance est un symbole ésotérique redondant. On le retrouve fréquemment, aussi bien dans la pesée des âmes chez les  anciens égyptiens que dans les noces initiatiques de Christian Rosenkreuz. Cependant, le concept kabbalistique de la Balance concerne ici l’équilibre entre le principe masculin et le principe féminin, déploiements duels de l’unité principielle. Les principes sont inséparables tant dans l’unité archétypale non manifestée, (le monde d’en haut, le Mi), que dans la réalité manifestée, (le monde d’en bas, le Ma). Ils se rencontrent dans l’Homme conscient, (à la fois micro cosmos, petit monde, et micro théos, petit dieu).

 

La tradition représente l’Inconnaissable, « dans sa manifestation humaine », sous forme d’un schéma symbolique, « l’arbre des Sephiroth », composé de trois triangles superposés.

Ils correspondent à la trilogie (Âme, Esprit, Corps). Le triangle supérieur est particulier, et a la pointe en haut, car il symbolise la partie spirituelle de la manifestation. Il est formé de la Couronne, (La Tête), de la Sagesse, (Père divin, épaule droite), et de l’Intelligence, (Mère divine, épaule gauche). Le médian a la pointe en bas et comprend la Beauté, ou l’Epoux, (La Poitrine), la Miséricorde, (Bras droit), et la Rigueur, (Bras gauche).

La Victoire, (Jambe droite), la Gloire, (Jambe gauche), et la Base, (Organe sexuel), forment le triangle inférieur qui a également la pointe tournée vers le bas.

Le Règne, (l’Epouse), est la dixième Sephira, qui représente l’Homme complet.

On voit bien que tout le coté droit figure le principe mâle.

Le coté gauche est le principe femelle, et le milieu, (la colonne vertébrale), symbolise la descente génératrice de l’esprit dans le corps de l’Homme.

 

Avant qu’il n’y eut Balance, la Face ne regardait pas la Face. Aussi les premiers rois sont-ils morts,  et la Terre a été dévastée jusqu’à ce que la Tête le plus désirable l’ait disposée et ornée de vêtements précieux. Cette balance a été suspendue au Non-Etre. Ont été pesés dans cette balance tous les êtres qui sont disparus, tous ceux qui existent, et tous ceux qui seront.

Les premiers Rois sont les premiers mondes émis par Binah, la Mère, l’Intelligence. Cet univers n’est pas le premier. L’ancien n’était pas équilibré et a été détruit.

L’expression « La Tête la plus désirable » désigne le principe de l’Amour Même, ou l’Ain-Soph, (l’Infini). Cet Infini éblouissant ne pouvait être contemplé directement. Il s’entoura de cinq enveloppes afin d’obscurcir sa lumière. (Le Grand Visage, le Père, la Mère, le Petit Visage, et l’Epouse (du petit Visage). Ces représentations imagées sont probablement à l’origine de la légende du Baphomet, révéré par les Templiers. (Pour ce culte ésotérique, Clément V et Philippe-le-Bel les envoyèrent au bûcher).

 

Nous trouvons ensuite est un long développement chargé de descriptions assez biologiques du grand et du petit visages dont les détails plongeaient les Kabbalistes dans le ravissement. Il y a également des explications détaillées sur les conséquences des combinaisons formées par les lettres composant les noms donnés à Dieu. Vingt-deux lettres sont invisibles et vingt-deux lettres sont visibles. Un Yod est caché, un Yod est révélé.

 

Pour les Kabbalistes, les lettres de l’alphabet hébreu ont un pouvoir caché et un genre, masculin ou féminin. Le visible et l’invisible s’équilibrent dans la Balance. Dans le Monde de la Création, les deux Protoplastes, parfaitement unis en Haut, descendirent et occupèrent la Terre. Ils négligèrent la Miséricorde et furent alors assujettis à la Rigueur.

Il importe de savoir que dans le Mi,  le nom caché du Père c’est Jéhovah, et le nom caché de la mère c’est Elohim. Le nom complet de Dieu dans le Mi, c’est Jéhovah-Elohim, qui unit les deux principes, (et dans le Ma, c’est Adam, mâle et femelle)

 

A l’origine, Dieu créa le Ciel et la Terre.

 

Création d’Adam et La Bible.

Si vous le voulez bien, nous allons maintenant nous pencher un instant sur l’ouvrage littéraire le plus ancien, le plus connu et le plus répandu dans le monde, la Bible. La Bible raconte l’histoire d’un peuple qui se disait élu de Dieu. Avez-vous déjà lu objectivement la Bible ? Je dis « objectivement », c’est-à-dire en prenant en compte le texte entier et intégral, sans trier, sans garder ce qui plaît, et sans rejeter ce qui gène. Vous savez que le premier livre de la Bible est la Genèse. C’est un livre qui raconte la création du Monde d’une façon très imagée. Au premier abord, après que l’on ait accepté d’admettre que l’on est devant  un récit mythique, non pas historique, et en le lisant au premier degré, la Genèse semble être un assez joli poème. Il a été écrit dans le cadre d’une cosmogonie antique qui ne correspond plus aux canons scientifiques actuels.

Pour le plaisir, je vais donc me permettre de tenter une petite mise à jour. Les Ecritures en ont vu d’autres depuis tant de siècles. Je vous propose de méditer un instant sur ce petit aggiornamento de la Genèse. Sous des appellations de fantaisie, les physiciens identifieront les bases de leurs credos actuels. J’ai aussi  sincèrement tenté de respecter les fondements des doctrines et des principes auxquels tiennent les religieux.

 

- PREMIER RECIT -

 

A l’origine, Dieu créa le Ciel et la Terre,

En six paroles, Il les créa.

Et la Lumière fut. Elle était toute chose à venir,

Et la Source des siècles, et brillait de toute la Gloire de Dieu.

 

Les Forces procédaient de la Lumière.

Elles formaient le tissu de l'Espace et du Temps.

Les Germes procédaient des Forces.

Et d'eux toutes choses sont composées.

 

Les Globes procédaient des Germes.

Et d’eux proviennent tous les Mondes et le Notre.

La Vie procédait du Monde et produisit les Plantes.

Et tous les Animaux, qui peuplent les eaux, la terre, et le ciel.

 

Ainsi furent créés le Ciel et la Terre, en six paroles.

Chaque chose dans une chose, chaque vie dans une autre vie,

Tout procédant de la Lumière,

Et la Lumière procédant de Dieu

 

Dieu vit que ce qu'il avait fait était bon

Et garda tout en Son Esprit, car c’était le jour de Dieu.

Dieu créa l'Homme à son image,

De terre et d’eau, et d’un souffle d’Esprit.

 

Il y eut un soir, il y eut un matin,

Et ce fut le jour de l’Homme,

Ce nouveau jour, Dieu se repose, et l'Homme dit :

« Je referai ce Monde, à ma façon ...»

 

 

- DEUXIEME RECIT -

 

A l’origine, Dieu créa l'Homme.

De Terre et de Sang Il le modela.

Puis Il souffla la vie en lui,

Et l'Homme devint une âme vivante.

 

De la chair de la Terre, du souffle de l'Esprit,

Dieu le fit, Homme et Femme Il les fit.

Puis Il donna Eve à Adam,

Et à Adam il donna Eve,

     

 

Dieu plaça l'Homme en sa jeunesse,

En Eden, au jardin d'innocence,

Afin qu’il possédât le Monde,

Donnant aux animaux un nom.

 

Et l’Homme reconnut tout être,

Mais aucun ne lui ressemblait.

L’intelligence de l'Homme ouverte,

Il connut le Bien, fit le Mal.

 

Ses yeux virent la chair et la mort,

Il s’enfuit de devant la Face.

Et l'Homme s'en fut dans son Monde,

Les pieds boueux, la tête au ciel,

 

Sachant  sa mort inéluctable,

Rêvant toujours d’éternité.

Et les portes dorées du Jardin d'innocence,

Furent alors à jamais refermées.

 

Lorsque j’ai rédigé ces fantaisies, j’étais assez amusé et content du résultat. Pourtant, je me suis ensuite posé quelques questions.

 

Est-il légitime de jouer à réécrire de tels textes ?

 

Le second récit concerne le mythe de la d’Eve. Pris au premier degré, tous ces détails sont folkloriques et semblent sans importance. Mais la Bible a été écrite à plusieurs niveaux. Avant même que l’on aborde la signification mythique des événements du récit, nous savons que les noms d’Adam et d’Eve, ont une forte signification dans leur forme hébraïque. Il en est de même de l’appellation donnée à Dieu comme nous l’avons vu dans l’approche du Zohar.

Dans ces conditions, il est évident qu’on ne doit pas toucher au texte que la simple traduction altère déjà très gravement.

La seule valeur du petit travail ci-dessus reste de dilettantisme.

 

Mais nous n’en avons pas fini avec la Bible et lorsque nous continuons la lecture, nous trouvons des choses intéressantes, sur lesquelles je ne me permettrai ici aucun commentaire.

 

Par exemple, la conception de Samson. (Juges 13).

 

Il y avait un homme de Tsoréa qui s’appelait Manoach.

Sa femme était stérile et n’enfantait pas.

Un ange de l’Eternel apparut à la femme et dit. Voici.

Tu es stérile et tu n’as pas d’enfant.

Tu deviendras enceinte et tu enfanteras un fils. Le rasoir ne passera pas sur sa tête, car cet enfant sera consacré à Dieu dés le ventre de sa mère, etc..

La femme enfanta un fils et lui donna le nom de Samson.

 

Rapprochons cela de la conception de Jean Baptiste. (Luc, 1.5).

 

Il y avait un sacrificateur nommé Zacharie, dont la femme s’appelait Elisabeth. Ils n’avaient pas d’enfants, parce qu’Elisabeth était stérile, et ils étaient fort avancés en âge.

Un ange de Dieu apparut à Zacharie et dit. Ne crains point, Zacharie, car ta prière a été exaucée.

Ta femme enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jean. Il sera grand devant le Seigneur, et il sera rempli de l’Esprit-Saint dés le sein de sa mère.

Le temps où Elisabeth devait accoucher arriva et elle enfanta un fils, etc.., et on lui donna le nom de Jean.

 

Voir aussi concernant la nourriture des hommes. (Gen.1,27/29).

 

Dieu créa l’homme à son image,

Il le créa à l’image de Dieu, Il créa l’homme et la femme.

Dieu les bénit et leur dit. Soyez féconds, multipliez,

Remplissez la Terre et l’assujettissez,

Et dominez sur les poissons de la mer,

Sur les oiseaux du ciel,

Et sur tout animal qui se meut sur la terre.

 Dieu dit. Voici, je vous donne toute herbe portant semence

Et qui est sur la surface de toute la terre,

Et tout arbre ayant en lui du fruit d’arbre

Et portant de la semence.

Ce sera votre nourriture.

 

Avant qu’Adam croquât la pomme,

Dieu l’avait fait végétarien !

 

Et aussi ce verset tellement inquiétant, que Louis Segond atténue en traduisant « de toute iniquité ».

 

Je suis la source de tout bien et de tout mal.

 

Ce verset peut être rapproché de l’histoire de Job, dans laquelle, à plusieurs reprises, on voit Satan demander à Dieu l’autorisation de tourmenter le patriarche, et l’obtenir. La Bible contient aussi des passages horribles, pleins de sang et de fureur, de massacres et de supplices, de viols, de tromperies, et de sacrifices humains, perpétrés au nom de Dieu ou sur son ordre. Nous reviendrons sur ce sujet au prochain chapitre.

 

Je vous propose maintenant une réflexion sérieuse et grave, posée par le contenu du prologue de l’Evangile de Jean. Il est bien établi que celui-ci est un texte majeur, fondateur du dogme principal de la religion catholique. Jeanine SOLOTAREFF, présente l’exégèse réalisée par Paul DIEL. Celui-ci estime que le texte originel semble avoir été modifié et a subi des translocations qui concernent les versets 6-7-8-9-15. Ils auraient été déplacés, en les remontant depuis leur place initiale vers le début du texte. En conséquence, la valeur initialement symbolique du Prologue est devenue un dogme fondateur. Voici un texte inspiré de Louis Second que j’ai reconstruit dans la forme proposée par P.Diel et J.Solotareff.

 

PROLOGUE DE L’EVANGILE DE JEAN

 

Partie 1.

(1)- Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu.

(2)- Elle était au commencement avec Dieu.

(3)- Toutes choses ont été faites par Elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans Elle.

 

Partie 2.

(4)- En Elle était la vie et la lumière des hommes.

(5)- La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas reçue.

(10)- Elle (la Parole) était dans le monde et le monde a été faite par Elle, et le monde ne l’a pas connue.

(11)- Elle est venue parmi les siens et les siens ne l’ont pas accueillie.

(12)- Mais à tous ceux qui l’ont reçue, Elle a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu. A ceux qui croient en son nom.

(13)- Qui ne sont pas nés du sang ni de la volonté de la chair ni de la volonté de l’Homme, mais de Dieu.

 

Partie 3.

(14)- Et la Parole est devenu chair et Elle a habité parmi nous pleine de grâce et de vérité, et nous avons contemplé sa gloire,  comme la gloire qu’un fils unique tient de son père.

(16)- Car de sa plénitude, nous avons reçu grâce pour grâce.

(17)- Car la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ.

(18)- Dieu, personne ne l’a jamais vu, le Fils Unique qui est dans le sein du Père, celui-là l’a fait connaître.

 

Partie 4.

(6)- Il y eut un homme envoyé de Dieu, son nom était Jean.

(7)- Il vint pour servir de témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous par lui fussent amenés à la foi.

(8)- Il n’était pas la lumière, mais il parut pour témoigner au sujet de la lumière.

(9)- Cette lumière était la lumière véritable qui en venant dans le monde illumine tout homme.

(15)- Jean lui a rendu témoignage et n’a cessé de crier: « C’est celui dont j’ai dit « Celui qui vient après moi a existé avant moi, car avant moi il était »..

 

Sans prendre définitivement parti, je suis assez troublé. Car lorsque ces versets sont replacés dans l’ordre proposé par Paul DIEL, on remarque bien que le texte comporte quatre parties tout à fait cohérentes et très distinctes.

 

lLa première partie est métaphysique. Elle parle clairement du mystère appelé Dieu, et de ses rapports avec le Verbe, source des manifestations existentielles.

lLa seconde partie nous dit ce que sont les rapports entre le Verbe et l’Homme, et nous explique le vrai sens de la vie.

lLa troisième partie, et elle seule, parle de l’Homme-Jésus, appelé Fils de Dieu ou Verbe incarné.

lLa dernière partie enfin, nous expose la mission de Jean.  

 

Percevez-vous bien toute la portée de l’observation de Paul DIEL, et les conséquences sur les dogmes du catholicisme de cette toute petite remise en ordre  des versets du Prologue?

L’interprétation traditionnelle du Prologue est dogmatique. Dieu est alors un être réel, qui se tient dans la transcendance, accompagné du Verbe et de l’Esprit. L’espoir de l’humanité repose sur la bonté de ce Dieu personnel, attaché à juger les hommes, et qui a fini par envoyer le Verbe, personnage réel, lequel a pris la forme humaine de Jésus, Fils Unique.

Paul DIEL propose une exégèse symbolique. Dieu est un symbole qui a été imaginé par l’homme pour exprimer son angoisse devant les mystères auxquels il est confronté. Jésus est ici considéré comme l’incarnation du sens de la vie appelé symboliquement «Parole» ou «Verbe». L’espoir de l’humanité repose la capacité évolutive de l’homme de se délivrer de sa vaniteuse angoisse. Jésus est le Christ incarné car il a pleinement accompli cet idéal. C’est seulement en ce sens qu’il est le Fils qui porte l’espoir évolutif des hommes.   

 

Les quatre Vivants.

 

Avant de clore ce chapitre, je voudrais encore parler du tétramorphe, c’est-à-dire des quatre figures surprenantes évoquées dans la Bible sous l’appellation des quatre Vivants, puis reprises par la tradition judéo-chrétienne. Elles sont souvent présentées sur les tympans des anciennes églises romanes, sous les formes d’un Taureau, d’un Lion, d’un Aigle, et d’un Homme. Les chrétiens leur attribuent aujourd’hui la valeur d’une représentation symbolique des quatre évangélistes, mais la signification des signes est beaucoup plus ésotérique, et leur origine est bien plus ancienne. Il est vrai qu’on les trouve au premier siècle dans l’Apocalypse de  Jean, mais elles sont déjà bien présentes dans la grande vision d’Ezéchiel, qui est à dater de 600 av. JC. Par ailleurs, il existe d’autres tétramorphes égyptiens, plus antiques,  et cathares, plus récents, qui présentent de grandes analogies. Le tétramorphe des quatre fils d’Horus est formé d’un oiseau, d’un chacal, d’un singe cynocéphale, et d’un homme. Le tétramorphe cathare pourrait être dérivé du biblique. Il est composé d’un oiseau, d’un poisson, d’une bête mal identifiée, et d’un homme. Il y a d’autres combinaisons historiquement constatées, mais en restant au niveau de cette seule série limitée, on peut déjà montrer une continuité dans la volonté de transmettre une image symbolique dont nous devons chercher la signification. Voici quelques extraits des deux principaux textes qui constituent les sources principales du tétramorphe symbolique. 

 

Extraits de la vision d’Ezéchiel. (1,10)

 

Je regardais, et voici qu’un vent de tempête venait du nord, une grande nuée, ainsi qu’un feu jaillissant et un éclat tout autour, et au milieu du feu comme le scintillement du vermeil. Et au milieu du feu, une forme de quatre Vivants dont voici l’aspect. Ils avaient une forme d’homme. Chacun avait quatre faces et chacun d’eux quatre ailes. Quant à leurs jambes, la jambe était droite et la plante de leurs pieds était comme la plante du pied d’un veau, et elles brillaient comme un scintillement de bronze poli. Des mains d’homme étaient sous leurs ailes, et sur les quatre cotés, et leurs faces à tous les quatre ne se tournaient pas quand ils avançaient. Ils allaient chacun droit devant soi. Quant à la forme de leurs faces. Une face d’homme et une face de lion à droite, à tous les quatre, une face de taureau du coté gauche à tous les quatre, une face d’aigle à tous les quatre. Leurs ailes étaient déployées vers le haut. Chacun d’eux avait deux ailes qui se rejoignaient, et deux couvraient le corps. Etc.

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Extraits de l’Apocalypse de Jean. (4,1-11)

 

Aussitôt je fus ravi en esprit. Et voici qu’un trône était placé dans le ciel, et sur ce trône quelqu’un était assis. Et celui qui était assis était semblable d’aspect à une pierre de jaspe et de sardoine. Et tout autour du trône, un arc-en-ciel semblable à un aspect d’émeraude. Et tout autour du trône, vingt-quatre trônes, et sur ces trônes vingt-quatre Vieillards assis, habillés de vêtements blancs, et sur leurs têtes des couronnes d’or. Et du trône sortent des éclairs, et des voix, et des tonnerres. Et, brûlant devant le trône, sept torches de feu qui sont comme les sept esprits de Dieu. Et devant le trône, comme une mer vitrifiée semblable à du cristal. Et au milieu du trône et autour du trône, quatre Vivants pleins d’yeux par-devant et par-derrière; et le premier Vivant est semblable à un lion, et le deuxième Vivant est semblable à un jeune taureau, et le troisième Vivant a la face comme celle d’un homme, et le quatrième Vivant est semblable à un aigle qui vole. Et les quatre Vivants ont chacun d’eux six ailes, et tout autour et au-dedans ils sont pleins d’yeux.  

 

L’image des quatre Vivants, ou des Guides, ou des Gardiens, a été représentée dans l’église chrétienne jusqu’au Moyen Âge.

Les Vivants montrent le chemin du passage de la condition terrestre à la condition divine, la transition entre du monde matériel manifesté du Ma, au monde de l’Esprit, le monde du Mi.

Dans l’imagerie de l’Eglise primitive, le Taureau c’est le Corps, le Lion c’est l’Âme, l’Aigle c’est l’Esprit, et l’Homme enfin, c’est l’Homme-Dieu réalisé. L’Homme Total doit être également à la fois Prêtre, Prophète, et Roi. On retrouve bien ici la division ternaire de la manifestation de Dieu dans l’homme, puis sa résolution dans l’unité, base de toute la spiritualité antique, telle qu’elle était développée en Egypte, et telle aussi qu’elle était exposée par l’imagerie compliquée de la Kabbale. En développant sa vision, Ezéchiel identifie les Vivants aux Chérubins, dont nous avons vu qu’ils régissaient la porte du ciel, les lieux de la sacralité la plus élevée. Les Chérubins au glaive tournoyant, les Guides, les Vivants gardent la porte qui mène à l’Arbre de Vie. Cela signifie que la conversion est nécessaire pour accéder au divin, et que tenter de devenir Dieu sans Dieu mène seulement à la mort.

 

Au 12ème siècle les quatre Vivants sont encore partout dans l’imagerie religieuse et dans la statuaire des églises. C’est la vision spiritualiste ancienne qui éclaire la foi. L’Homme sent et vit la réalité de Dieu et croit ontologiquement à la possibilité de la déification par la transfiguration de sa nature.

Soudainement, au courant du 13ème siècle, la représentation des Vivants disparaît complètement. Cette transformation marque bien évidemment un basculement de la spiritualité chrétienne (et de notre civilisation). Dieu ne s’éprouve plus dans le coeur, il se prouve par la raison, et s’impose par la force. L’Homme s’éloigne alors de Dieu, et la foi descend au niveau de la matière. Dans le même temps que l’Inquisition est alors institutionnalisée, et qu’apparaît la propagation dogmatique de la doctrine par la violence, la torture, et les bûchers, l’Eglise se déspiritualise.

 

A ce moment, et très visiblement les Vivants, les Chérubins parmi nous, se retirent. Pourtant ils subsistent encore de façon cachée, car ils sont éternels. Nous pouvons constater cette subsistance dans les anciennes sculptures des cathédrales, (Comme à Lautenbach), mais aussi dans la légende des rois mages et les cadeaux faits au Prêtre, l’encens, au Prophète, le myrte du triomphe, et au Roi, l’or, devant Jésus, l’enfant annonçant l’Homme total. On les retrouve même, o ironie, jusque dans la décoration de la triple tiare pontificale.

En avançant dans notre réflexion, dans la mesure autorisée par notre indépendance d’esprit, nous commençons maintenant à percevoir des évidences importantes. Toutes les religions sont des réponses humaines et terrestres à une pression psychologique essentielle que les hommes ressentent comme un appel surhumain venant d’un monde primordial. Elles ont été fondées par des prophètes, qui sont des médiateurs entre ces deux termes, et qui ont imaginé les mythes et les doctrines qui portent les images de leurs visions sacramentelles. Mais un sérieux problème est posé aux hommes. Au fil des temps, les dépositaires changent le sens des symboles ou des mots anciens qu'ils ne comprennent plus. Ils changent parfois les symboles ou les mots eux-mêmes. C’est pour cela que chaque homme religieux, mais réellement libéré des dogmes obscurcissants, doit chercher à retrouver le sens profond et véritable des testaments fondateurs de sa propre religion. Ils recèlent tous des parcelles de vérité. Elles s’éclaireront alors à la lumière des connaissances que chaque chercheur pourra acquérir, ainsi qu’à celle des intuitions qu’il pourra allumer dans son propre coeur.

 

Le prochain chapitre approfondira les notions d’asservissement et de liberté, d’intolérance et de crime  politique, économique, et religieux. Pour le préparer, je vous propose la lecture d’une courte prière cathare. Ces gnostiques chrétiens ont été anéantis au 13ème siècle, par l’Inquisition catholique, dans un terrible holocauste de gibets, de haches, et de bûchers. Le Pater Noster des Cathares demande au Père Divin le simple don de nourritures spirituelles et surnaturelles.

 

 

« Paire nôstre que sés dins lo cél,

que ton om se santifique,

que ton renhe nos avenga,

que ta volonta se faga

sus la térra coma dins lo cel.

Dona-nos uéi nôstre pan supra subtancial,

perdona-nos nôstres deutes

coma nosautres perdonam a nôstres debitors,

e fai que tombem pas dins la temptacion,

mas deliura-nos del mal »...

 

.

 

 

 

 

J

e refuse, donc je suis !

 

 

 

 

Ne mets aucune tête au-dessus de ta tête. Si la doctrine te bouleverse, bouleverse à ton tour la doctrine. (Tchan)

 

La liberté est une investiture. (Jünger)

 

Le fond de tout, c’est qu’il n’y a pas de grandes personnes. (André Malraux).

 

 

Au point où nous en sommes arrivés, nous pouvons maintenant tenter de formuler quelques prises de conscience. Nous sommes enfermés dans de nombreuses contraintes, habitudes ou illusions. Les plus basales, physiques ou chimiques, sont liées aux propriétés de la matière et aux caractéristiques de cette Terre. D’autres sont biologiques, en relation avec l’histoire de la vie en général, puis à la genèse de notre espèce particulière avec les spécificités de nos organes sensitifs, puis au bagage génétique porté par notre propre corps. Certaines sont mentales. Elles sont induites par le fonctionnement de notre cerveau, ou bien trouvent leurs sources dans les systèmes qu’il utilise pour traiter les informations qui lui parviennent, en relation avec le contenu de ses banques de mémoire et la signification donnée aux signaux de perception. D’autres encore proviennent des environnements divers dans lesquels nous vivons.

Nous avons vu que tous ces éléments, conscients ou inconscients, personnels ou collectifs; sont puisés dans le bagage génétique ou dans la mémoire des expériences vécues, et sont rangés dans des armoires mentales dont l’ensemble référentiel constitue l’ego, lequel est fondamentalement fixé au passé.

L’ego est la somme de ces éléments provenant tous du réel expérimenté, dans le passé proche ou lointain. Cette incarnation du passé pilote en permanence le comportement actuel des hommes, et détermine puissamment la façon dont ils se conduisent dans l’instant présent.

 

On peut par conséquent considérer que l’Homme est devenu le sujet de multiples esclavages qui le lient au passé. La descente dans la servitude semble s’aggraver, et l’espace de liberté humaine paraît se réduire à mesure que le temps passe et que le contenu des expériences vécues s’accroît. Dans le même temps, s’éveille en chacun la conscience que l’Homme est autre chose que ce prisonnier du passé. Nous pressentons désormais,  au fond de nous-mêmes, la présence d’un être différent, en devenir.

 

Plusieurs problèmes fondamentaux se posent donc aux hommes.

 

lPourquoi cette prise de conscience se produit-elle maintenant, dans les profondeurs de cette condition d’esclavage ?

lComment liquider toutes ces aliénations, que les occultistes appellent Karma, et opérer la libération de l’être intérieur caché (ou en devenir) ?

 

Nous vous proposons d’examiner ce que sont les éléments constitutifs de ces karmas d’esclavage, au sens très général du terme, puis de réfléchir à la façon dont il pourrait être possible d’essayer de s’en dégager, c’est-à-dire de tenter de réaliser la liquidation de ces karmas.

Souvenez-vous que les physiciens expliquent la naissance de l’univers en imaginant qu’une fluctuation du vide originel a provoqué l’apparition des fondements de la matière. Le mot « vide » ne doit pas nous induire en erreur. La physique dit seulement qu’il n’y avait alors ni matière ni énergie manifestées dans le milieu originel d’où celles-ci devaient sortir. Cependant, le contenu pré énergétique et les conditions oscillatoires qui devaient conduire à la production de l’univers spatio-temporel existaient, puisque celui-ci est apparu.

 

Quelle que soit l’appellation, (culturelle), qu’on leur donne, ces conditions constituent l’origine primordiale, la cause première, de toutes les productions ultérieures de l’univers, des particules, des atomes, des étoiles, des planètes, et des êtres vivants, donc celle de l’Homme en général, et de chacun d’entre nous en particulier. Comprenons bien que les relations qui relient cette origine primordiale à l’existence actuelle, y compris à l’Homme, sont à sens unique.

Elles sont constituées d’émergences successives, dans lesquelles le hasard imprévisible, la nécessité liée aux compétitions vitales, et la poursuite de la réalisation de l’idiomorphon, ont pu jouer un rôle. Le présent s’explique par le passé, mais le passé ne déterminait pas plus le présent que l’actuel ne détermine l’avenir.

 

Nous constatons que la caractéristique évidente du Réel est l’impermanence, car le passé est continuellement détruit pour engager l’ouvrage actuel. A chaque phase, une structure nouvelle apparaît, comme l’univers a émergé du vide originel. Ces nouveautés sont des émergences, des créations originales. A chaque instant de l’éternel présent, la chose passée est transformée en la chose nouvelle maintenant créée. A tout moment, nous pouvons voir de nos yeux cet acte, à la fois destructeur et créateur, cette expression immanente du Zoran, fonctionner dans la simplicité de son oeuvre permanente.

 

Nous avons précédemment établi que les particules élémentaires, qui constituent cet univers indéfiniment variable, étaient éternelles, et que les protocellules vivantes, à partir desquelles est bâti notre corps périssable, étaient immortelles. On doit en déduire un fait personnel très important.

 

Chacun habite continûment cet univers
 depuis son origine.  

 

A partir du vide originel, et pendant l’immense durée du temps passé, chacun de nous a cheminé, à travers des états divers et successifs, depuis la particule jusqu’à l’état humain conscient actuel, lequel constitue aujourd’hui même la mémoire matérielle, (incessamment mortelle), de cette expérience exploratoire.

 

Depuis l’origine primordiale, nous avons quitté l’ancien état mystérieux, le Zoran non manifesté, tel qu’il demeure avant que fussent la matière, le temps, et la conscience, et nous sommes entrés, à l’instant éblouissant de l’explosion originelle, dans l’univers indéfiniment variable où nous existons maintenant et très provisoirement. La vie installée en nous aux origines ne s’est jamais interrompue. Pendant des milliers de millions d’années, elle a  poursuivi sa course périlleuse, de génération en génération, de germen en germen, jusque dans l’actuel soma. Par un hasard extraordinaire, traversant tous les dangers et les pièges accumulés, cette mécanique physiologique, ce corps que nous habitons aujourd’hui, n’a encore jamais connu la mort que nous allons prochainement expérimenter et qui reste donc un grand mystère.

 

Comprenons bien que chacune des émergences qui nous ont conduits pas à pas à la condition actuelle constituait un cheminement à double sens, un processus à double effet.

On peut le concevoir comme un progrès, une montée, partant de l’indéfini originel au fini actuel, mais on peut tout aussi bien y voir une descente, une chute, une limitation croissante posée par les contraintes existentielles du réel par rapport aux potentialités indéfinies de ce qui aurait pu être idéalement possible. Ces enfermements dans des contraintes de la matière constituent les premiers des servages dont il est ici question.  

 

Le tout premier esclavage est lié au passé de l’univers. Il est imposé par la condition matérielle, limitée aux réalités de l’existence physique asservies aux lois de l’espace-temps. D’autres limitations sont liées à notre localisation spatio-temporelle dans l’espace. Nous utilisons les composés chimiques actuellement possibles sur notre planète terrestre, en raison de son passé, et nous  sommes soumis aux contraintes qui contrôlent leurs combinaisons.

 

Un autre esclavage se rapporte à la lointaine origine cellulaire de notre corps vivant, dont les lois ont été évoquées dans un précédent chapitre. Parce qu‘ils sont enfouis au plus profond de notre corps, nous n’avons pas conscience de la puissance cachée des mécanismes originels qui aujourd’hui encore assurent la survie des cellules, ni même de celle des composants primitifs des proto-cellules qui ont construit ces cellules.

 

Notre structure corporelle n’est pas aléatoire ni librement choisie. Elle est définie par un schéma imposé par les chromosomes portés dans notre bagage génétique. D’autres impérialismes règlent les façons de vivre, telles la civilisation, la société, et la totalité de notre histoire personnelle. Et comme cela a été dit lorsque nous avons exposé les théories de Dawkins, voici qu’apparaissent des dictatures d’idées, impitoyables pour les individus.

 

La première question, très préoccupante, qui se pose à l’Homme est celle du sens véritable que suit l’orientation actuelle de ce cheminement de notre être au sein profond de la matière.

 

Progressons-nous ou régressons-nous ?

 

C’est une très grande et très difficile question. Rappelons-nous le jeu du singe et du miroir, et combien on peut s’illusionner avec des grands mots sans signification. Dans ce chapitre, nous allons essayer de regarder réellement, sans illusion et sans truquage, l’image renvoyée par le miroir de notre conscience lorsque nous y contemplons le reflet de nos actions véritables. Pour engager cette introspection, cette descente à l’intérieur de nous-mêmes vers les profondeurs obscures, nous allons faire un bref appel aux mythes dont nous avons dit qu’ils transmettaient des enseignements à travers les vicissitudes du temps.

Nous pourrions utiliser la légende de la Belle au bois dormant, dans laquelle nous voyons le Prince vaillant, (et charmant), traverser la forêt d’épines et venir éveiller sa Belle, endormie depuis cent ans. (Les contes pour enfants transportent très souvent ce genre de mythe). Mais je vous propose plutôt le mythe d’Orphée et d’Eurydice, encore bien plus ancien, et qui finit beaucoup plus mal puisque Orphée ne réussit pas sa quête difficile.

 

Orphée, c’est l’homme actuel et déchu, souffrant de la ressouvenance du paradis perdu. Il cherche d’Eurydice, son âme originelle et divine, oubliée, engloutie dans l’enfer de l’existence matérielle. Il désire éperdument la rappeler du plus profond de cet enfermement jusque la vie, dans le vrai monde des humains. Pour cela Orphée devra rencontrer, affronter, maîtriser et charmer les puissances infernales. Mais il cédera à la tentation de contempler son âme immortelle. Hélas, il se retournera vers elle, s’attardera, oubliera un instant les démons qui l’entourent. Eurydice sera renvoyée en Enfer et Orphée la perdra à jamais. Errant, désespéré, il sera déchiré par les Bacchantes exaltées qu’il dédaigne.

 

Nous allons ensemble chercher notre Eurydice, donc descendre dans ces enfers intérieurs de l’âme et de l’existence humaine.

 

Il nous faudra faire face à tous les démons qui hantent notre commun passé inconscient, les amener et les garder à jamais dans notre mémoire consciente. Nous admettons assez facilement la présence en l’homme des pulsions vitales ordinaires, des démons animaux classiques, des appétits de nutrition, de reproduction, de domination qui conduisent notre pensée ordinaire.

Les anciens Thérapeutes du 4ème siècle considéraient que ces moteurs de la pensée étaient des affections de l’âme, des cancers psycho-spirituels qui agissaient sur la liberté humaine, et empêchaient l’Homme de réaliser sa véritable nature.

 

Evagre le Pontique distinguait les maladies spirituelles suivantes.

 

lGastrimargia. Gourmandise, et tous appétits.(pathologies orales).

lPhilargutia. Avarice et autres restrictions.(pathologies anales). 

lPorneia. Exagération et déviations des pulsions génitales.

lOrgè. Colère et pathologies d’irascibilité.

lLupè. Envie, frustration, dépression, tristesse et mélancolie.

lAscedia. Dégout, désespoir, pulsions de suicide et de mort.

lKenodoxia. Vanité, stupidité, inflation de l’ego.

lUperèphania. Orgueil, délire paranoïaque, schizophrénie.

 

Ultérieurement, sous l’influence de la religion chrétienne devenue dominante, on identifia ces obstacles aux diabolos, (dia, ce qui divise), aux démons, et on fit des symptômes de ces maladies du libre arbitre, les sept péchés capitaux, qui sont les sources de tous les désordres du comportement.  

 

Outre ces pulsions ordinaires, ces démons presque familiers que nous reconnaissons au quotidien, on trouve aussi dans l’Homme des déchaînements beaucoup plus destructeurs et bien moins avouables.

Nous les refoulons habituellement dans les sombres profondeurs de l’inconscient, mais nous pouvons cependant les sentir monter en nous lorsqu’elles sont sollicitées.

Nous devons donc aussi prendre conscience que nous sommes tous atteints par ces terribles maladies psychiques cachées. En un autre langage, nous devons maintenant faire face à ces princes infernaux qui inspirent nos actions, et parfois les gouvernent.  

 

Souvenez-vous bien que lorsque le chemin est pris, on ne peut faire marche arrière sans tout perdre. Sachez donc que les pages qui suivent seront très désagréables car les réalités karmiques cachées sont horribles. J’ai pourtant coupé l’indicible, et j’ai tenté d’épargner votre sensibilité, autant que faire se pouvait.

 

Amis, il nous faut donc cheminer,
ou renoncer ici même.

 

Orphée doit maintenant descendre aux enfers, ne jamais oublier, mais ne pas s’y complaire.

 

Malheur à qui s’attarde là-bas.

Que celui qui est trop léger s’abstienne.
(C. Rosenkreutz)

 

Nous allons explorer l’histoire écrite de trente ou quarante siècles de sauvage comportement humain et découvrir toutes les conséquences des actions gouvernées par l’exagération des pulsions de pouvoir, de possession, de violence, et de meurtre, l’horrible réalité permanente de démons despotes, avides et sanguinaires.

« Ce que les hommes appellent civilisation, c’est l’état actuel des moeurs et ce qu’ils appellent barbarie, ce sont les états antérieurs. Les moeurs présentes, on les appellera barbares quand elles seront des moeurs passées ». (Anatole France).

 

Voici ce que l’on trouve en déchiffrant l’écriture cunéiforme des tablettes de terre cuite assyriennes qui nous racontent l’histoire du roi Assourbanipal II, il y a 3000 ans. (10ème siècle av. JC).

 

« J’ai bâti une tour prés de l’entrée de la ville. J’ai écorché tous les hommes de quelque rang, et j’ai recouvert la tour de leurs peaux. J’ai fait empaler d’autres chefs au sommet de la tour. J’ai fait couper les membres aux officiers. J’ai brûlé un grand nombre de mes captifs. J’ai fait couper les mains ou les doigts, à d’autres le nez ou les oreilles, ou j’ai fait crever les yeux d’un grand nombre. J’ai fait brûler tous leurs jeunes gens et leurs jeunes filles. J’ai rempli de cadavres les places et les maisons et la ville entière. J’ai détruit des fondations jusqu’aux toits. J’ai tout dévasté, détruit par le feu. J’ai fait creuser des canaux à partir de l’Euphrate et j’ai submergé les lieux, transformant ce site en prairie. J’ai tué beaucoup de captifs de mes propres mains ». Et aussi, « J’ai mis dans mon palais de grandes quantités d’or, d’argent, d’étain, de bronze et de fer, butins des territoires que j’ai placés sous mon contrôle ».

 

Lorsque Ezéchias, roi de Judée, se soumet, il n’est pas très épargné.

« Au tribut précédent j’ai ajouté 30 talents d’or, 800 talents d’argent, des joyaux, de l’antimoine, des lits et des fauteuils d’ivoire, des peaux et des défenses d’éléphant, et ses propres filles, et tout son harem, et tous les chanteurs et danseuses de son palais ».  

Il n’y a pas que l’Assyrie, et les Hébreux ne sont pas que victimes. (1-Chroniq, 20). David, le grand roi biblique, est horrible.

 

Joab à la tête d’une forte armée alla ravager le pays des fils d’Ammon et assiéger Rabba. Mais David resta à Jérusalem. Joab battit Rabba et la détruisit. David enleva la couronne de dessus la tête de son roi, et la trouva du poids d’un talent d’or. Elle était garnie de pierres précieuses. On la mit sur la tête de David, qui emporta de la ville un très grand butin. Il fit sortir les habitants, et il les mit en pièces avec des scies, des herses de fer, et des haches. Il traita de même toutes les villes des fils d’Ammon. Puis David retourna à Jérusalem avec tout le peuple. 

 

Laissons passer deux mille ans. Rien ne change. Les Romains conduisaient sans merci leurs opérations militaires. Ils massacraient les chefs vaincus et envoyaient leurs têtes à Rome. Les guerriers survivants, les femmes et les enfants étaient séparés et réduits en esclavage. Les révoltes d’esclaves étaient sauvagement réprimées. Plusieurs milliers d’entre eux furent parfois simultanément crucifiés le long des voies romaines.

 

La crucifixion était très utilisée par les Romains comme par tous les peuples antiques. Elle consistait à suspendre le condamné par les bras, et à le clouer  sur un support quelconque, très souvent un arbre, très rarement une croix véritable. On en a une  représentation valable dans un tableau d’Antonello da Messina. Le mot latin crux n’implique pas l’idée moderne de croisement, (Sénèque). Il est  dérivé du grec stauros, désignant originellement tout support vertical destiné à ce supplice infamant. Le condamné mourrait lentement, asphyxié par la contracture de ses muscles pectoraux. Les Juifs, très attachés aux aspects sanitaires de la Thora, achevaient les suppliciés avant la fin du jour pour enterrer immédiatement le cadavre souillé. Afin de ne pas entacher le prestige de Rome, les citoyens romains n’étaient jamais crucifiés ni même flagellés.

Les premiers chrétiens avaient une connaissance pratique des aspects dégradants et de l’horreur de la crucifixion. Ils y faisaient donc très rarement référence, et ne représentaient jamais le Christ sur la croix. Ce n’est que bien plus tard, au-delà du 4ème siècle, après la disparition complète de cette forme juridique d’exécution des criminels, que l’image en fut magnifiée et représentée dans les églises.

La croix symbolique est maintenant présente partout où l’Evangile a été diffusé, mais le symbole lui-même est bien antérieur au christianisme, et fut également utilisé dans d’autres traditions pendant son développement. (exemple Orpheos Bakkikos du Musée de Berlin, cachet orphique du 3ème siècle représentant un crucifié).

        

Les Romains imaginèrent aussi de donner en spectacle la souffrance et la mort. Dans les cirques bondés, le peuple assistait aux combats mortels des gladiateurs et parfois, (comme les tricoteuses de la Révolution devant la guillotine), au martyre des condamnés exécutés, torturés, ou livrés aux bêtes.

 

Encore deux mille ans. Venons-en au le Moyen Age, époque de grandes invasions et de guerres innombrables. Les affrontements au corps à corps étaient terribles.

 

Par exemple, en 451, les Uns, alliés aux Wisigoths, envahirent la Gaule. Ils rencontrèrent les troupes du général romain Aetius et des rois germaniques aux Champs Catalauniques, prés de Troyes. Cette bataille féroce fit cent soixante-cinq mille morts en une seule journée, (contraignant d’ailleurs Attila à rebrousser chemin). Ce chiffre énorme mit alors fin à la lutte.

Il correspond, hélas, aux pertes quotidiennes des guerres actuelles.

 

Les traitements infligés aux vaincus ne changèrent guère au fil du temps.

 

Autre exemple, parmi tant d’autres. Charlemagne, le grand empereur, n’inventa seulement l’école. Après avoir écrasé les tribus du nord-est de la Germanie, il fit massacrer plus de quatre mille captifs et déporter dix mille Saxons.

 

Avançons de mille ans. C’est la Révolution française.

 

En France, à partir de 1792, et pendant deux ans, la Révolution française prit un tournant sanguinaire. Dans plusieurs prisons, à Paris, où il y a 1 200 victimes, et en province, beaucoup de prisonniers furent massacrés dans des conditions épouvantables.

La Terreur s’installa. Les tribunaux révolutionnaires commencèrent à envoyer à l’échafaud de très nombreux suspects. 17 000 personnes furent guillotinées après un procès sommaire et sous les lazzi de la foule. Puis c’est la Grande Terreur qui fit exécuter 25 000 personnes de plus sur simple constat d’identité.

 

Ensuite, on passera à l’écrasement de la Vendée et aux grandes guerres napoléoniennes. Dans le même temps que la révolution éclatait en France, une autre révolution avait lieu aux Antilles en 1791, celles des esclaves noirs, fomentée par Toussaint Louverture. L’esclavage fut supprimé par la Convention en 1794, mais Napoléon le rétablit en 1802, et il subsista dans nos institutions jusqu’en 1848, date à laquelle il fut enfin aboli dans toutes les possessions françaises, (particulièrement en raison des risques de révoltes dans les plantations de canne à sucre).   

 

La réduction en esclavage des populations africaines est un événement effroyable de l’histoire humaine.

On estime que vingt millions d’Africains ont subi ce sort au cours des temps historiques. Les esclavagistes achetaient aux potentats locaux les esclaves procurés par les expéditions guerrières spécialisées, dépeuplant des régions entières. Ils les acheminaient ensuite vers les marchés d’esclaves, au prix de très lourdes pertes.

La déportation des hommes enchaînés vers le Maghreb, se faisait à pied, en caravanes, à travers les forêts vierges et les déserts torrides.

La déportation vers l’Amérique utilisait des flottes de navires spécialement aménagés, avec des entreponts multiples, de faible hauteur. Les conditions de transport étaient épouvantables, et ne peuvent être comparées qu’à celles du transport ferroviaire des déportés juifs vers les camps nazis.

Les esclaves noirs voyageaient couchés, ou assis, continuellement enchaînés cote à cote, par centaines dans un espace extrêmement réduit, manquant d’eau et de nourriture, déchaînés à tour de rôle pour les besoins indispensables.

Le voyage était long, et beaucoup mourraient en route. Les corps étaient jetés en mer. Les survivants étaient « rafraîchis » dans les Iles avant d’être mis sur le marché. Ils travaillaient ensuite dans les plantations de canne ou de coton, où la discipline était impitoyable.

 

Plus tard, ce furent les conquêtes coloniales. Pour mettre fin à la piraterie des Arabes et des Turcs en Méditerranée, l’armée française entreprit la conquête de l’Algérie vers 1830, du Maroc vers 1850, puis de la Tunisie vers 1880. L’Algérie était sous domination turque. Au début, les soldats furent bien accueillis, mais les exactions auxquelles ils se livrèrent provoquèrent la guerre avec les Arabes. Les armées combattirent sans merci. Sur les comptes rendus d’époque de l’armée française, on lit ceci.

Le 6 Avril 1932, un corps de troupe du 1er Chasseur et du  3ème de la Légion, venant d’Alger, surprit au point du jour une tribu endormie sous ses tentes, et égorgea tous ces malheureux sans qu’un seul chercha à se défendre.

Tout ce qui vivait fut massacré, sans distinction d’âge ni de sexe. Au retour de cette expédition, nos cavaliers portaient des têtes au bout de leurs lances, et l’une d’elles servit, dit-on, à un horrible festin. Tout le bétail enlevé fut vendu au consul du Danemark. Le reste du butin de cet effroyable carnage fut exposé au marché de la porte Bab-Azoun. On y voyait avec horreur des bracelets de femmes encore attachés à des poignets coupés, et des boucles d’oreilles pendant à des lambeaux de chair. Un ordre du jour du 8 Avril proclama la haute satisfaction du général pour l’ardeur et l’intelligence que les troupes avaient montrées. A la prise de Constantine, pendant que l’assaut se livrait, et avant même qu’il commença, un mouvement d’émigration extraordinaire se manifestait autour de la place. On voyait la foule inonder les talus entre la ville et les précipices, soumise à des flux et des reflux qu’occasionnaient les difficultés et les désastres de la fuite. C’est vers les pentes que convergeaient toutes les longues files d’hommes armés et désarmés, de vieillards, de femmes et d’enfants. Deux pièces de montagne, amenées sur la lisière supérieure, lancèrent des obus au milieu de cette nappe mouvante de têtes et de burnous. Les frémissements qui suivaient la chute de chaque projectile indiquaient quels effets cruels ils avaient produit.

 

Les Turcs ne sont pas en reste.

 

L’agha d’Admed-Bey s’avança en Novembre jusqu’à Talaha, et exerça contre les Arabes des cruautés inouïes. Un grand nombre d’hommes furent égorgés. Les femmes et les jeunes filles furent mutilées de la manière la plus cruelle. On leur brûla les mamelles et les genoux. (Terrible supplice médiéval connu sous l’appellation d’énervement)».

 

La conquête du Maroc fut marquée par l’épouvantable siège et la réduction par incendie des grottes d’Ouled-Rhia. Je renonce à vous faire part des horribles rapports relatant le sort affreux des réfugiés dans les grottes. Sachez que la population française, informée par la presse, en fut cependant particulièrement indignée.

 

Lorsque la France quitta l’Algérie devenue indépendante, elle laissa derrière elle de nombreux auxiliaires indigènes, les harkis.

 

Entre 1962 et 1964, presque hier, les populations locales massacrèrent alors entre 60 000 à 150 000 d’entre eux, leurs compatriotes, dans des conditions particulièrement atroces. Aujourd’hui même, les populations des villages algériens sont victimes d’horribles massacres. Chaque jour, des hommes, des femmes et des enfants sont égorgés au couteau et mutilés à la hache. Des jeunes filles sont enlevées, violées à répétition puis horriblement achevées par écartèlement entre deux arbres.  

 

Depuis le début du siècle, le Monde a connu des guerres meurtrières. Avant la première guerre mondiale, de 1914 à 1918, la France comptait trente-neuf millions d’habitants. Deux millions et demi sont morts ou disparus, et six millions ont été blessés. La moitié de la population active a donc subi dans son corps les conséquences de ce conflit. Celui-ci a dépeuplé, en raison des conditions de recrutement, tous les petits villages de la montagne française qui ne s’en sont jamais remis et qui finissent lentement d’en mourir.

La seconde guerre mondiale fut encore plus terrible. Nous savons tous l’énorme importance des génocides nazis, pendant la dernière guerre. Six millions de déportés, surtout juifs, ont péri dans les camps d’extermination. Dans les pays occupés, beaucoup de résistants ont été torturés  par les inspecteurs de la Gestapo, avant d’être exécutés. Au seul fort du Mont Valérien, 4500 résistants français ont été fusillés par les Allemands.

 

Cette guerre, la plus importante de l’Histoire, a provoqué la mort de soixante millions de personnes. Beaucoup ont été percées par les balles, déchiquetées par les bombes, écrasées sous les immeubles effondrés, noyées dans les soutes des navires coulés, brûlées par le phosphore, vaporisées par le souffle atomique, mortes de faim, de froid, ou dans les tortures. Chaque mois, un million de personnes ont été tuées. Chaque jour, en moyenne, plus de trente mille pauvres gens comme vous et moi, sont morts de mort violente. Cela a duré cinq longues années. En Février 1945, au cours des bombardements incendiaires de Dresde, 250 000 personnes périrent, brûlées vives. Le 6 Août 1945, la première bombe atomique détruisit Hiroshima, faisant 130 000 victimes. Le 9 Août, Nagasaki fut anéantie, avec 80 000 morts. L’Homme détenait le pouvoir de s’autodétruire.   

 

Mais les guerres ne sont pas le seul moyen de provoquer de grandes quantités de morts. Les idéologies et les conflits politiques sont également très efficaces. Dans les seuls territoires de l’Union Soviétique, on estime à 80 millions le nombre des morts provoqués par le communisme. Tout cela est encore frais dans nos mémoires, et déjà, d’autres génocides, d’autres massacres, ensanglantent la planète et chargent le Karma humain.

 

Au Cambodge, deux millions de civils meurent en quelques mois, tués au pistolet, ou à coups de pioche ou de bêche. Citons encore l’Iran, l’Irak, la Palestine, et tant d’autres conflits, d’autres guerres, comme en Serbie, d’autres massacres ou génocides comme au Rwanda, où huit cent mille personnes furent découpées à la machette en quelques semaines, et laissées à pourrir sur place.

 

Heureusement, il y a les églises et le Bon Dieu.

 

Hélas, les grandes religions monothéistes issues des antiques traditions sémitiques ont très longtemps identifié le pouvoir politique et l’autorité religieuse. Leurs codes judiciaires punissaient donc avec la même extrême sévérité les crimes effectifs de droit commun et les erreurs ou manquements moraux et religieux.

Comme l’assassinat, l’indocilité hérétique, et même l’adultère, étaient punis par la torture et par la mort. Le pape Urbain VIII réforma enfin le code catholique à partir de 1637, et la peine de mort pour sorcellerie fut supprimée en 1731. Le code islamique n’a pas encore été révisé. En conséquence, on voit encore aujourd’hui, en Algérie, la réalisation de tueries très sanglantes qui sont en fait des punitions collectives. Elles sont infligées à la population sur la base d’un code judiciaire religieux élaboré au 12ème siècle.   

 

Prenons d’abord la Bible. J’ai dit qu’elle contenait de terribles passages. Voyons quelques références, mais sachez auparavant que les mots «dévouer par interdit » signifient «massacrer au nom de Dieu ». Voici l’histoire des Hébreux prenant possession de la Terre Promise. (Josué 6).

 

L’Eternel dit à Josué. Vois, je livre entre tes mains Jéricho et son roi, ses vaillants soldats, etc.  La muraille s’écroula. Le peuple monta dans la ville chacun devant soi. Ils  s‘emparèrent de la ville. Ils dévouèrent par interdit, au fil de l’épée, tout ce qui était dans la ville, hommes et femmes, enfants et vieillards, jusqu’aux boeufs, aux brebis et aux ânes. Ils brûlèrent la ville et tout ce qui s’y trouvait. Cependant ils mirent dans le trésor de la maison de l’Eternel l’argent, l’or, et tous les objets d’airain et de fer.

 

Regardez  aussi concernant le pardon des fautes. (Achan, fils de Carmi, avait détourné un très beau manteau et quelques pièces d’or. L’Eternel demanda sa condamnation).

 

On prit donc Achan, ses fils et ses filles, ses boeufs, ses ânes, sa tente, et tous ses biens. Tout Israël les brûla au feu et on éleva sur leurs corps un grand monceau de pierres qui subsiste encore aujourd’hui. Alors l’Eternel revint de l’ardeur de sa colère.

 

Et la conquête pu reprendre ses innombrables massacres.

 

Tous les gens d’Aï furent massacrés et dévoués par interdit.

 

Après Aï, toutes les autres villes subirent le même sort effroyable, et furent aussi dévouées à l’Eternel, par interdit. L’Eternel est également impitoyable envers ceux qui ne respectent pas le repos du Sabbat. (Nombres 15,32).

 

Comme les enfants d’Israël étaient dans le désert, on trouva un homme qui ramassait du bois le jour du sabbat. L’Eternel dit à Moïse. Cet homme sera puni de mort, toute l’assemblée le lapidera hors du camp. Toute l’assemblée le fit sortir du camp et le lapida, et il mourut comme l’Eternel l’avait ordonné à Moïse.

 

Mais il arrive aussi qu’Israël se tourne contre les siens, comme on le voit dans la quasi-destruction des Benjamites. (Juges 21).

 

Le nombre total des Benjamites qui périrent ce jour-là fut de vingt-cinq mille hommes, tous tirant l’épée, tous vaillants. Les hommes d’Israël revinrent vers les fils de Benjamin, et ils les frappèrent du tranchant de l’épée, depuis les hommes des villes jusqu’au bétail, et tout ce qu’on trouva. Ils mirent aussi le feu à toutes les villes qui existaient.

 

Parmi les Benjamites, quelques hommes avaient survécu au massacre. Ils n’avaient plus de femmes. Les autres tribus avaient juré de ne pas leur donner leurs filles pour épouses. On trouva vite une solution.

 

Alors l’assemblée envoya douze mille soldats contre la ville de Jabès en Gallad, avec cet ordre. Allez et frappez du tranchant de l’épée les habitants de Jabès avec les femmes et les enfants. Vous dévouerez par interdit tout mâle et toute femme qui a connu la couche d’un homme. Ils trouvèrent parmi les habitants de Jabès en Gallad quatre cents jeunes filles vierges qui n’avaient point connu d’hommes, et les amenèrent au camp, à Silo, en Canaan. Et on donna ces femmes aux Benjamites survivants.

 

On trouve parfois l’évocation d’hommes pieux sacrifiant à Dieu leurs propres enfants. (Juges,11,30/39).

 

Japhté fit un voeu à l’Eternel. Si tu livres entre mes mains les fils d’Ammon, quiconque sortira de ma maison à mon retour sera consacré à l’Eternel, et je l’offrirai en holocauste. Et voici, sa fille sortit au-devant de lui avec des tambourins et des danses. C’était son unique enfant. Il n’avait point de fils et point d’autre fille. Dés qu’il la vit, il déchira ses vêtements etc.

(Japhté laisse à sa fille un sursis de deux mois, puis il la tue). Au bout de deux mois, elle revint vers son père, et il accomplit sur elle le voeu qu’il avait fait.

 

C’est réellement effrayant. La Bible contient pourtant aussi le très beau Cantique des Cantiques, probablement ésotérique, et la Thora, dont quelques trop courts passages parlent de pardon et de miséricorde. Cela soulage un peu. Il était grand temps de parler d’amour et de pardon, aux Juifs, et aux Gentils que nous sommes, et de proposer un nouveau comportement aux hommes.

 

Il était grand temps de prêcher<
l’Evangile de miséricorde.

 

Dans les premiers temps du Christianisme, qui était alors une simple secte juive, les Chrétiens étaient  rebelles aux pratiques des religions en place. Ils étaient souvent persécutés et martyrisés. Puis les temps changèrent et après la victoire de Constantin et les édits de Milan, la religion chrétienne devint dominante.

 

Les bourreaux et les victimes échangèrent leurs rôles. A partir du 4ème siècle après JC, les grands conciles définirent les dogmes de la foi catholique, et s’érigèrent progressivement en théocratie régnante et en tribunaux suprêmes.

Les non-croyants et les tenants d’autres religions furent des païens ou infidèles. Les opposants devinrent des hérétiques. Tous devaient être convertis ou punis par la torture et la mort. Les gibets furent dressés et les premiers bûchers s’allumèrent. Pendant plus de mille ans, le feu, dit purificateur, dévora les hommes, leurs livres, et leurs oeuvres. Pour convertir ces infidèles et reconquérir le Saint Sépulcre, le tombeau vide du Christ, d’énormes expéditions militaires, les croisades, furent organisées, en terre lointaine, au Moyen-Orient. Les batailles et les carnages furent terribles, en particulier contre Saladin. Les croisades furent généralement détournées de leurs buts et aboutirent en fait à des actions de conquêtes. Elles permirent toutefois la mise en place de nouveaux royaumes et l’établissement de relations de commerce et d’échange entre l’Orient et l’Occident.   

 

Sous l’impulsion du pape Innocent III, on lança ensuite en Europe, et surtout en France, des expéditions militaires, puis de véritables croisades contre divers hérétiques, en particulier contre les Cathares. (Croisade des Albigeois).

 

De nouveau, il y eut de terribles massacres, des mutilations, des enfermements à vie comme à Carcassonne, des condamnations sans nombre. Dans Béziers, mise à sac, tous les habitants, même les catholiques furent massacrés. « Dieu reconnaîtra les siens ». La loi ecclésiastique en vigueur à l’époque est très précise. « Tout hérétique doit être ôté de la face de la Terre. Il sera d’abord livré au Tribunal Ecclésiastique afin que celui-ci le retranche de l’Eglise du Christ et de la Communauté des croyants, puis il sera livré au Bras Séculier, qui le fera mourir et le retranchera du Monde. »

 

Les bûchers brûlaient partout. Sur les places des villes, les foules catholiques s’assemblaient pour contempler les exécutions et voir les condamnés dans la douleur, « passer directement des flammes du bûcher à celles de l’Enfer ».

 

On  déterrera même des cadavres d’hérétiques pour les brûler. Des dizaines de milliers de pauvres gens furent torturés, mutilés, étranglés, ou brûlés vifs, et tous leurs biens furent confisqués.

 

En 1233, pour lutter contre les hérésies, le pape Grégoire IX organisa l’Inquisition, qui existait déjà en fait depuis les mesures prises par les conciles de Vérone (1184), et de Latran (1215). Elle fut confiée aux Dominicains et remplit son rôle avec férocité en utilisant la mise à la question et en prononçant des condamnations.

Les peines étaient le port de signes infamants, la flagellation, la prison, l’obligation de pèlerinage, et bien sur, la confiscation des biens. Les réfractaires étaient livrés au bras séculier qui les envoyait au bûcher.

L’Inquisition fut réorganisée en 1542 et devint la Congrégation de la Suprême Inquisition, qui prit en 1908 le nom de Congrégation du Saint Office, la charge de l’Index, et la régence des consciences. Elle fut réformée en 1965 et devint la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Il faudra attendre 1980 pour qu’elle soit enfin définitivement supprimée, (dans les textes mais certainement pas dans les têtes). Après les hérétiques, on brûla ensuite tous ceux qu’on accusait de sorcellerie. Cela dura  jusqu’au 18ème siècle.

 

Pendant son pontificat, dans quatre-vingt-quatorze textes divers, le pape Jean-Paul II reconnaît enfin que des erreurs, et des fautes historiques ont été commises. Il énonce prudemment, que « certains fidèles ont commis au sein de l’Eglise des actes que l’évangile réprouve ». Il demande aussi pardon pour la part prise par les catholiques en ce qui concerne les croisades, le schisme d’Orient, l’Inquisition, la mort de Jean Huss, la condamnation de Luther, les guerres de religion, et d’autres événements tragiques. Ces déclarations scandalisent une partie de son entourage.

 

Je regrette personnellement que le pape renvoie vers les fidèles, indûment me semble-t-il, la responsabilité individuelle des ces actes, sans mettre réellement en cause le rôle institutionnel de l’Eglise catholique. Les fidèles ont parfois dérivé par rapport aux missions qui leur étaient confiées, mais ils ont agi originellement dans le cadre disciplinaire où ils étaient placés par les conciles. C’est donc l’Eglise, en tant qu’institution, qui est en cause, et c’est cette institution qui doit demander pardon pour le mal fait aux hommes, en son nom. On ne pourra croire à la totale sincérité de ces regrets que lorsqu'ils seront répétés canoniquement, dans chaque messe, face aux fidèles, pour les prévenir instamment contre la tentation toujours persistante du retour à l’intolérance.  

 

Tout en remarquant bien nettement, c’est important, que les actions de guerre et de violence sont généralement accompagnées d’actes arbitraires de spoliation, de vols, et d’appropriation, nous allons enfin arrêter ici ces récits épouvantables.

 

Au fond de l’enfer, Orphée, comment réagis-tu ?

 

Devant ces actes terribles, on ne peut que frémir d’horreur. Hélas, il apparaît qu’ils sont le fait d’hommes ordinaires, que vous croisez chaque jour dans la rue. Sur les lieux d’un massacre, une femme, député algérien, témoignait de son désarroi lorsqu’elle reconnut le corps d’un assassin abattu pendant l’attaque. Elle le connaissait très bien car il la saluait poliment chaque jour.

Sa gandoura était rouge du sang des enfants qu’il venait d’égorger. Moi-même, bloqué sur l’autoroute par un accident qui venait de mutiler un pauvre motard, j’ai vu un jeune conducteur surexcité franchir les barrières, en disant. « Il a un bras arraché. Il faut que je voie cela ! ». Un homme très ordinaire, un voisin de palier.     

 

The snake was the snake, no more no less then they he tempted. Le serpent était le serpent, ni plus ni moins que ceux qu’il tentait.

 

Le tentateur n’est ni plus ni moins fort que l’Homme, nous disait Lord Byron, ni plus ni moins méchant que lui, car il est dans l’Homme, l’homme-animal  lui-même. Mais l’individu n’est pas tout l’Homme. Il y a une dimension plus globale de l’Humanité qui fonctionne de façon générale et solidaire. A ce niveau, il faut probablement écrire le « Tentateur » avec une majuscule.

 

Lorsque Orphée est descendu jusqu’en ces horribles bas-fonds, et qu’il a compris que le féroce Homme-animal intérieur secret est le prédateur instinctif et l’ennemi mortel de l’Homme-âme ordinaire, réellement, pratiquement, et quotidiennement, il sait alors qu’il est vraiment devant le miroir et qu’il regarde sans compromission son reflet véritable. C’est pour approfondir un peu cela que je vous propose d’ouvrir un nouveau thème de travail.

 

    Nous allons maintenant
 réfléchir sur le thème du mal.

 

Telle qu’elle vous est d’abord proposée, cette réflexion est un travail de rationalisation qui ne fait pas référence immédiate aux matériaux fournis par la méditation. C’est donc une synthèse théorique, et elle n’a pas d’autre ambition que de proposer un thème de réflexion. Comme toutes les théories, elle peut être remplacée par une autre. Elle utilise cependant les éclairages apportés par l’ouverture du mental à l’Intelligence Universelle.

 

Les sociologues ont évalué à vingt milliards environ, le nombre total des hommes qui ont habité la Terre depuis l’origine de l’Humanité. Ce chiffre peut paraître faible, mais les hommes ne se sont répandus que très lentement. Les mêmes spécialistes estiment que six milliards de ces hommes, au moins, ont été tués dans les guerres qui ont ravagé la planète depuis six ou huit mille ans, c’est-à-dire le tiers de cette population. C’est un chiffre absolument énorme qui recouvre une réalité épouvantable. Vous savez maintenant qu’il est très difficile de représenter mentalement des chiffres aussi élevés, et que nous ne pouvons pas nous faire une idée exacte de l'effroyable réalité.

 

Six milliards de victimes, le tiers de tous les hommes, cela veut également dire six milliards de tueurs, ou de bourreaux, un autre tiers de tous les hommes, qui ont été les auteurs de ces meurtres. Par définition les tueurs survivent toujours aux victimes. Un tiers des hommes a été tué, deux tiers des hommes ont survécu. Adam a eu trois fils, Abel, Caïn et Seth. En vérité, Caïn a tué Abel.

 

Bien évidemment, on peut contester ces chiffres et cette équivalence arbitraire entre le nombre des victimes et celui des meurtriers. Rappelons que les vaincus étaient généralement exécutés ou réduits à l’esclavage, à l’exception des jeunes femmes, temporairement épargnées pour le plaisir des vainqueurs. Statistiquement parlant, ceux qui se sont reproduits et qui ont été favorisés par la sélection naturelle comprenaient donc pour moitié ce groupe meurtrier. Homo homini lupus. Un de nos ancêtres sur deux a tué un autre homme.

 

La moitié des hommes survivants
 a tué un autre homme.

 

Les hommes armés tirent un très grand avantage de leur agressivité, contrairement à ce qui se passe chez les animaux. Même chez les loups, qui ne sont pas particulièrement pacifiques, le chef de meute élimine rapidement les individus trop agressifs. Habituellement, la sélection naturelle travaille lentement, en favorisant seulement un peu les plus forts, avec des effets statistiques à long terme. Les espèces évoluent très progressivement en s’adaptant aux variations du milieu. Nous savons bien que le parangon animal des vertus est le tueur, mais il fonctionne dans des conditions modérées de compétition et d’affrontement vital.

 

Chez l’Homme, l’invention des outils, favorisant fortement les plus habiles, puis celle des armes humaines, extrêmement meurtrières et beaucoup plus efficaces que les griffes et les dents, ont changé les choses. Dans les conditions nouvelles de compétition et d’évolution des populations humaines, la sélection naturelle devient rapidement un moyen beaucoup trop puissant et efficace. Elle élimine définitivement un nombre extraordinairement élevé d’individus, qui sont tués dans une période extrêmement courte à l’échelle des temps géologiques.

 

La sélection naturelle dérape.

 

Elle développe très rapidement une sous-espèce nouvelle, dotée d’aptitudes tout à fait particulières essentiellement fondées sur les capacités de violence et de meurtre, et adaptées à l’exploitation des semblables, et à leur destruction. Dans le même mouvement, la sélection naturelle transforme les pacifiques en proies, et fait des rebelles des ennemis à détruire. La nouvelle sous-espèce prédatrice est l’actuelle race humaine. Ces facultés violentes sont hélas, les vôtres et les miennes.

 

Nos tendances féroces
 sont génétiquement programmées.

 

Elles résident dans le patrimoine spécifique, le bagage chromosomique de chaque homme. En langage ésotérique, nous dirons qu’elles constituent des démons intérieurs, toujours prêt à l’action et à la mise en oeuvre. La moindre menace les alerte, la peur les excite, la foule les déchaîne. Nous avons vu les conséquences terribles de ces pulsions meurtrières quand elles se libèrent dans des conflits de pouvoirs et des situations de guerre. Nous devons aussi voir sans indulgence les dégâts qu’elles provoquent dans les personnalités individuelles de chacun.

 

On se trompe en situant la chute d’Adam au début de l’histoire de l’humanité. La chute d’Adam n’est ni antérieure ni postérieure à quoi que ce soit; elle est éternelle. Chaque fois qu’un esprit descend pour s’incarner dans une forme quelconque, il commet le péché originel, et la chute d’Adam s’accomplit en lui, infime sous-multiple d’Adam. (Stanislas de Guaïta - Le problème du mal).

 

Dans la société humaine ordinaire, même en temps de paix, nous constatons que les pulsions prédatrices et criminelles des individus dominants déséquilibrent l’organisation économique et sociale, et provoquent la surexploitation des ressources, la croissance rapide de la paupérisation, ainsi que l’apparition d’un servage en voie de généralisation à l’échelle mondiale.

 

Il y a d’autres idoles que celles construites par les religions ou les dictatures d’idéologies. Il y a Mammon et son cortège, la domination du profit, la primauté de l’argent, l’asservissement de la connaissance, l’instauration progressive et systématisée de l’esclavage économique. Je lisais récemment l’apologie d’un prince de la finance dont les insatiables appétits règlent la marche du Monde. Son revenu égale, paraît-il, celui de 400 000 familles ordinaires (d’Occident). Comment ne pas s’interroger sur les désordres qui naîtront inévitablement de ces disparités et de ces asservissements. Rappelons ces quelques jugements.

  

Le profit de l’un est le dommage de l’autre. (Montaigne).

Le capital est du travail volé. (Auguste Blanqui).

 

Toute tyrannie et toute inquisition sont impardonnables, mais tous les tyrans et inquisiteurs ne sont pas reconnus. Tout intégrisme est haïssable, mais tous les intégrismes ne sont pas religieux. Ils peuvent être, par exemple, idéologiques, scientifiques, politiques, culturels, ou économiques.

 

En ce qui concerne la biosphère elle-même, nous observons également chaque jour que l’action humaine provoque une réduction progressive du nombre des espèces vivantes ainsi que des espaces au sein desquels elles vivent. Les mécanismes autorégulateurs jouent de moins en moins librement. Les risques d’emballement progressent en fonction de l’énorme accroissement des populations des quelques espèces élevées et cultivées en masse, après avoir été sélectionnées pour leur seule utilité économique. La nature porte cependant en elle-même les puissants mécanismes correcteurs nécessaires au rétablissement de l’équilibre. L’histoire de la vie nous en donne les exemples évidents. L’Homme occupe la Terre depuis peu de temps. Son action n’a pas encore duré assez longtemps pour que les mécanismes de correction soient entrés en action. Ils se déclencheront un jour. La pression de la prédation humaine sur la planète est tellement forte que l’on peut vraiment craindre la mise en marche de ces équilibrages.

Nous avons vu que le système social actuel constitue également un feed-back positif, qui entretien et augmente les effets pervers du dévoiement des mécanismes naturels de sélection.

 

On voit bien que la société ne se corrige guère.

 

Puisqu'elle n’a pas changé pendant ces cent siècles, au cours desquels s’est déroulé l’essentiel de son développement, il apparaît évident que la société humaine, dégradée par l’emballement de l’évolution, ne s’améliorera probablement jamais.

Si les mécanismes sélectifs automatiques, qui ont donné aux hommes leurs facultés maléfiques, continuent de fonctionner, la situation ne peut qu’empirer au bénéfice des prédateurs, jusqu’à ce que le retour à l’équilibre se fasse de lui-même. Malgré l’apparition de l’humanisme tempérant leurs excès, les systèmes politico-économiques corrompus n’ont pas réellement transformé les structures globales de la société prédatrice primitive. Tout en professant la charité, les religions dévoyées ont répandu des fleuves de sang, sans transformer le coeur des individus. Le seul constat actuel que nous pouvons faire est celui de l’échec. Demain, à qui la Terre ? Aux rats !

Courage, amis, souvenez-vous d’Eurydice!

 

Chaque homme est doté d’une double nature, et peut individuellement et librement changer son propre destin. Chacun peut se révolter contre son servage existentiel et corporel, se retourner vers son origine essentielle, et chercher le chemin d’évasion qui mène de ce Monde indéfiniment variable et périssable, à l’éternité de son être  immortel. Dans la réalité de l’être, il y a le seul mystère du Zoran, sur lequel nous nous penchons. Nous y avons déjà trouvé l’enfer et ses démons. Il nous faut maintenant découvrir l’âme originelle et divine, et la ramener à la vie. Dans cette démarche libératoire, la science et l’outil ne serviront guère, car cette dimension révolutionnaire mystérieuse s’approche avec la  compréhension du coeur, (La déflation de l’ego et l’ouverture du mental à l’attouchement de l’Intelligence extérieure).

 

Seul de tous les êtres qui vivent sur terre, l’homme est double, mortel de par son corps, immortel de par l’Homme essentiel.
 (Hermès Trismégiste - Corpus Hermeticum).

 

Néanmoins, notre mental humain fonctionne ici-bas avec ses outils symboliques et ses mécanismes conceptuels, et il n’est pas réellement possible d’élargir notre champ de méditation sans construire préalablement des images et formuler rationnellement nos acquisitions, car c’est comme cela que nous opérons.

 

Comprenant que nous sommes tombés progressivement dans une servitude croissante, et postulant ici que nous désirons ardemment en sortir, nous allons devoir établir et formuler consciemment un projet personnel d’évasion conduisant à la libération.

 

La première condition de cette évasion est donc une position mentale, le refus conscient des conditionnements, des idées imposées, des dogmes et des fausses certitudes. C’est ce retournement  conscient qui engage le processus de la liquidation des karmas.

 

Les systèmes politiques, économiques, et sociaux avaient pour objectif la transformation de la société humaine. Nous savons maintenant qu’ils ont échoué. Les progrès importants réalisés dans les domaines scientifiques et techniques ont certainement modifié le mode et le confort de la vie, mais il  suffit d’ouvrir un poste de télévision pour constater que la nature prédatrice primitive demeure constamment identique à elle-même.

 

Cela montre bien qu’il nous faudra réfléchir sérieusement et travailler constamment pour contrôler nos conditionnements violents et prédateurs. Sans que nous en soyons vraiment conscients, notre pensée actuelle est également et communément marquée par des influences philosophiques majeures, dont le marxisme et l’existentialisme. Là aussi, nous avons à éliminer les marques mentales de ces conditionnements idéologiques modernes.

 

L’existentialisme poussé dans ses conclusions ultimes, débouche sur la philosophie du néant et sur le désespoir absolu, ce qui peut partiellement expliquer les désarrois actuels de la société et des hommes qui la composent. Mais rien n’est si simple dans le Zoran. Nous pouvons paradoxalement nous appuyer un instant sur cette double parole de Sartre, destructrice de foi traditionnelle, mais intéressante car porteuse d’une dimension cachée que nous allons explorer.

 

1 - La première démarche de l’existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu’il est, et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence.

2 - Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence. Cela signifie que l’homme existe d’abord... et qu’il se définit après. (Sartre)

 

En un sens relatif, l’existentialisme affirme, dans une formulation autre que celles des religions, que l’Homme est libre et responsable, et qu’il contient en son être deux composantes ou aspects nécessaires, consécutifs, et complémentaires. L’existentiel est ce que l’individu accepte consciemment d’être et de demeurer. L’essentiel est défini par ce qu’il refuse librement et rejette volontairement hors de son existence.

Creusons un peu.

Je prends maintenant conscience que ma nature est animale et que je suis génétiquement un terrible prédateur. Existentiellement, je suis ce dont je suis conscient, donc un animal féroce, et rien d’autre, et je demeure tel quel. Mais, je refuse consciemment cette programmation génétique naturelle et je décide librement d’y mettre un terme définitif. J’apparais alors, par ce seul refus conscient, sur un plan nouveau qui est le plan de l’essence. Ce plan immatériel est complémentaire du plan existentiel.

 

Ce qui est ôté à l’existentiel est ajouté à l’essentiel.

 

Comme par magie, tout ce qui est ôté à l’un est ajouté à l’autre.

Si rien n’est ôté à l’existentiel, rien n’apparaît dans l’essentiel.

Par le refus conscient,  les deux plans sont soudain changés.

Je suis dorénavant un ex-animal féroce qui a dominé librement, consciemment, et volontairement les servitudes liées à son programme génétique de violence. Etonnamment, cette transformation, affectant les deux plans, remonte tout le cours du temps.

La genèse de l’outil mental de ma décision, consciente et volontaire, prend sa source dans l’évolution humaine, jusqu’à l’origine mystérieuse de la création, et la justifie à l’instant. Des chaînes tombent qui me reliaient au passé. Une partie du karma que je portais en moi en raison de mon origine naturelle est liquidé.

 

Le passé n’a pas de valeur (Krisnamurti).

 

Nous avons fait ensemble quelques pas avec Eurydice, mais on ne peut faire marche arrière lorsque le chemin est pris.

Venons-en donc à un déconditionnement délicat concernant nos convictions et nos croyances religieuses.

 

Nous avons constaté qu’à travers l’espace et le temps, les hommes ont inventé d’innombrables mythes pour donner un support rationnel à l’élan mystérieux qui montait dans leurs coeurs. Bien évidemment, toutes ces fables, toutes ces histoires si différentes, ne peuvent pas être toutes un reflet fidèle de la réalité. Cependant, la simultanéité de leur existence sur toute la Terre, à travers les âges, les civilisations, et les continents, démontre qu’une réalité secrète est cachée dans le Zoran, derrière ces fictions.

 

Tout se résume en ces phrases.

Sur le plan des mythes comparés, les religions sont les branches d’un tronc commun, l’ignorance humaine.

Sur le plan des religions comparées, elles sont les branches d’un tronc commun
la sagesse divine.

(Annie Besant - Le Christianisme ésotérique).

 

Je crois intéressant de citer ici quelques paroles de la seconde présidente de la Société Théosophique, petit groupe très actif qui marqua profondément la libre pensée au début du siècle, en Europe comme aux Indes. Elle influença l’un de ses proches, le mahatma Ghandi, et contribua à l’indépendance de l’Inde. Elle s’impliqua énergiquement dans le mouvement d’émancipation féministe. Par la promotion publique de la liberté de la pensée philosophique, et malgré de sérieux errements dans sa petite histoire, la Société contribua à la réouverture de champs de réflexion ésotériques orientaux, momentanément oubliés ou interdits.

 

Cependant, puisque notre culture actuelle est communément fondée sur la tradition chrétienne, nous nous baserons sur le message des Evangiles pour explorer le contenu des messages ésotériques portés par les religions traditionnelles. Utilisons-le pour vérifier la valeur des exemples exposés par les comportements des fidèles.

 

Gardez-vous des faux prophètes.

Ils viennent à vous en vêtements de brebis, mais en dedans ce sont des loups ravisseurs. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Cueille-t-on des raisins sur les épines et des figues sur les chardons. Tout bon arbre porte de bons fruits,

 mais le mauvais arbre porte de mauvais fruits.

 Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un mauvais arbre porter de bons fruits. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits est coupé et jeté au feu.

C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. (Matt 7-18).

 

Outre la profession d’amour, dont nous avons vu qu’elle n’avait pas empêché les églises traditionnelles de répandre des fleuves de sang, et d’engendrer d’immenses souffrances, les grandes religions actuelles, issues des antiques traditions sémitiques, professent toutes le monothéisme. Paradoxalement, et comme nous allons le voir, leurs  théories globales semblent pourtant polythéistes en arrière-plan. Au niveau de la raison, elles impliquent plusieurs postulats inconciliables qui aboutissent au moins à une relative dualité. Dés que l'on entre dans le dualisme, même relatif, on est dans une forme de polythéisme, explicite ou implicite.

 

La profession religieuse de monothéisme est basée sur des postulats. Elle n’est pas actuellement une démarche rationnelle établie à partir l’examen critique et raisonnable de la théorie professée. Elle est un pur acte irrationnel de foi concernant les dogmes, et de soumission obligatoire à l’autorité de la doctrine. Si un raisonneur se rebelle, il n’y a aucune solution rationnelle à présenter pour le convaincre. Faute d’argument raisonnable, et pour sauver la face et l’ordre établi, on l’isole, on le critique, on le condamne, on l’égorge parfois, ou on le brûle.

 

Le premier postulat irrationnel consiste à attribuer arbitrairement des qualités absolues à la divinité. Cet absolutisme, uniquement conceptuel, bloque les possibilités d'analyse objective du réel, et paralyse le raisonnement. Il conduit à une division dualiste entre l'absolu divin théorique et le relatif objectif observé.

 

Le second postulat, consécutif au premier et tout aussi arbitraire, consiste à définir un créateur parfaitement bon et bienveillant, peu conforme à la réalité objective d'une création souvent cruelle, (par rapport à nos critères humains de bonté et de bienveillance). Cela aboutit à une seconde construction dualiste séparant le bien du mal, la lumière des ténèbres, etc.

 

La raison humaine est aujourd’hui incapable d'expliquer le processus de l'apparition d'un seul dieu, ou sa nature. Comment pourrait-elle expliquer un dieu bon et un dieu mauvais, ou un dieu à la fois bon et mauvais. C'est bien de cela qu'il s'agit, même s’il est dit que le mauvais dieu fut créé bon à l'origine par le dieu parfait, et que le malheur universel vient d’une révolte contre cette perfection.

 

Dans cette conception simpliste du Monde, l’idée de la révolte et celle de la chute aboutissent logiquement à une séparation conceptuelle entre un Dieu parfait extérieur et une Création distincte et imparfaite. Implicitement cette logique renvoie à Dieu l'origine de l'imperfection de la création, donc la responsabilité du mal et de la chute, inévitable, et délibérément voulue. Bien évidemment, on trouve là une contradiction avec les qualités suprêmes de bonté et de perfection dogmatiquement attribuées à Dieu. Elle ne peut être contournée que par la réjection du mal sur une autre entité. On ne peut pas considérer cette seconde entité créée sans réamorcer logiquement la même contradiction. Il faut postuler qu'elle est incréée, donc de nature divine, ce qui aboutit inévitablement à la dualité conceptuelle, puis au polythéisme.

 

Leibniz a tenté d’équilibrer la contradiction en émettant l’idée qu’en dépit de la toute puissance et de la perfection de Dieu, ce monde était le meilleur possible, (parmi tous les possibles). Il n’y aurait alors aucun espoir d’améliorer les choses.

 

Mais l’Eglise condamna cette idée. 

 

En fait, on ne peut contourner la contradiction qu’en abandonnant le postulat d’absolu dans la définition des qualités attribuées à Dieu. Cette limitation conceptuelle est posée par le seul homme moderne occidental qui réduit la déité aux champs qualitatifs de perfection et de bonté, considérés du seul point de vue humain. Les multiples images attrayantes, ou effrayantes, de représentation de la Déité ont été créées aux modèles de la vie terrestre et des hommes. Ces images, anthropomorphes au sens général du terme, sont des idoles. Elles ne sont pas la réalité de l’Etre Total mais seulement son reflet dans le mental humain.

 

Pouvons-nous admettre simplement que notre Dieu conceptuel, étriqué aux dimensions humaines,  n’existe pas sous cette forme, ni ses anges, ni Satan, ni ses diables. Tout cela est le produit de l’imagination des hommes et la projection de leurs phantasmes dans une dimension imaginaire de l’univers. Il en est de même des pratiques rituelles ou magiques. Vous savez que nos grandes religions traditionnelles prétendent généralement condamner la magie et les magiciens. Pouvons-nous comprendre que la plupart de leurs cultes font pourtant purement et simplement appel à des pratiques quasi-magiques, appelées d’une autre façon. Les rites sont des paroles, des incantations, et des actes pratiques, réalisés sur notre plan existentiel terrestre. Lorsqu’il les met en oeuvre, l’officiant escompte rompre les lois ordinaires du Monde, soit ce même plan existentiel, soit sur le plan supérieur, essentiel, ou divin. C’est donc bien de la magie. D’ailleurs, dans les religions antiques, la magie et la religion étaient officiellement mêlées. On trouve encore la marque dans la présence des Mages autour de la crèche de Noël.

 

Dés que nous portons sur les rites et les dogmes un regard un peu critique et indépendant, nous entamons la découverte des excès ou des anomalies des enseignements doctrinaux. A partir de là, nous commençons à nous dégager de nos chaînes conceptuelles et culturelles, et de notre antique Karma religieux artificiel. Nous pouvons alors tenter de nous relier directement à l’Intelligence totale et libératrice qui réside au sein du Zoran. Reprenons un instant la théorie de la Société Théosophique.

 

L’homme est soumis à la réincarnation, et cela par une loi immuable, le Karma, en vertu de laquelle toute cause créée par le désir, par la pensée, ou par l’acte, génère certains effets qui deviennent causes à leur tout. Si bien que, sous l’action de cette loi immuable, la conscience évolue pas à pas. Revêtue tout d’abord d’une forme minérale primaire, elle commence à s’élever et ne s’arrête que lorsqu’elle devient, dans sa puissance à qui rien n’échappe, la conscience que nous appelons divine. ( Annie Besant - La Théosophie et son oeuvre dans le Monde).

 

On trouve aussi en Angleterre ancienne, dans la mythologie galloise, tout un imaginaire celte qui se rattache indéniablement à une théorie de transmigration des âmes et de réincarnation.

 

Je suis vieux, je suis jeune, je suis Gwyon à la parfaite connaissance, je suis universel, je suis doué du pénétrant esprit, je suis un bon musicien, je suis acier, je suis druide, je suis architecte, je suis savant, je suis serpent, je suis amour, etc..

J’ai aussi été un poisson bleu dans le torrent, j’ai été un chien, j’ai été un chevreuil sur la montagne, j’ai été un tronc d’arbre, j’ai été une biche dans les bois, j’ai été une hache dans une main, etc.. (Le livre de Talieslin). 

 

Au-delà des comportements mécaniques du monde vivant, émergé depuis des milliards d'années, et régi par les lois comportementales des gènes aux commandes de leurs machines de survie, nous découvrons des facultés nouvelles et inédites. Au-delà des tyrannies de la pensée, des fantasmagories du monde mental constituées dans les cerveaux humains il y a trois millions d'années, et régi par les lois culturelles de conservation des structures sociales et de soumission aux idées imposées, nous apercevons des possibilités neuves et exaltantes. Il apparaît maintenant une nouvelle émergence, celle de la prise de conscience de ces enfermements  dans les prisons de la matière, de la nature, et les illusions de l'existence. Un choix libérateur devient possible, qui doit s’exprimer par un acte volontaire de refus et de retournement.